XXX SUR M. J. CHENIER
sur le rapport de Fouché, mais de plein mouvement, une pension de huit mille francs. Il est vrai aussi qu il le chargea de la continuation de l'Histoire de France,
« gnore pas que ceUe bagatelle, terminée il y a plus de six mois, « et connue dès-lors de vingt personnes , a paru offrir à la mal- « veillance quelques allusions à des choses plus récentes. Elle a « relevé, pour me nuire, plusieurs vers défavorables aux conqué- '( rans ; mais qu'ai-je dit? ce que Bourdaloue disait avec bien plus « de force dans la chaire, et dans la chaire de Versailles ; ce que « disait Despréaux , en s'adressant à Louis XIV lui-même, dans la « belle épître où se trouve l'entretien de Pirrhus et de Cinéas. Les « chercheurs d'allusions malignes cesseront-ils de faire leur métier? « N'en ont-ils pas trouvé jusque dans Cyrus ? On sait pourtant à « quelle époque et dans quelles intentions cette pièce fut composée. « N'importe: la mieux conçue peut-être , et certainement la mieux « écrite de mes tragédies, n'a élé pour moi qu'une source de dé- « goûts et de vexations prolongées.
« Ce n'est pas d'aujourd'hui. Sire, que les Laubardemont litté- « raires trouvent des crimes dans chaque ligne. Sans parler des « chefs-d'œuvre de Molière et de Voltaire, quand le plus parfait « des poètes donna sa tragédie ôiEsthcr, on prétendit qu'il avait « représenté Louvois dans Aman , et que les Juifs proscrits n'étaient « autre chose que les Protestans. C'était dans le temps des plus « grandes rigueurs exercées contre eux , et quatre ans après la ré- « vocation de l'Edit de Nantes, L'intention prêtée à Racine était « contraire à ses opinions connues, et fort au-dessus de son cou- « rage; mais Louis XIV ne le punit point de l'indiscrétion témé- « raire des courtisans oisifs et des beaux esprits jaloux.
f( En rappelant. Sire, des exemples illustres, loin de moi l'idée « d'aspirer à aucune comparaison : mes ennemis sont moins sûrs « que moi de la médiocrité de mes ouvrages. Huit ans de solitude « m'ont laissé le loisir d'étudier à fond le très-petit nombre d'ex- « cellentes productions qui honorent les diverses littératures; et
A L'ÉDITEUR. xxxi
en attachant à ce travail une indemnité annuelle. Il est vrai, enfin, qu'apprenant que Ghénier mourant avait des besoins auxquels il ne pouvait satisfaire, faute d'argent, il lui envoya six mille fr. de sa cassette. Louis XIV avait moins fait pour Corneille. C'était réparer le mal; il eut été plus glorieux de ne l'avoir pas fait.
L'animosité qui se manifesta quelquefois entre Ché-
«■ tout au plus l'époque arrivait-elle où j'aurais pu cle'velopper « quelque vrai talent, si l'on ne m'avait entièrement découragé. " Mais, en me résignant désormais. Sire, à un silence absolu, je « vous prie instamment de vouloir bien considérer ma situation. « Des devoirs sacrés à remplir envers ma mère; des dettes à ac- " quitter; dettes considérablement accrues à l'époque où je me suis « trouvé sans place une année entière; le capital de ces dettes fai- <- blement diminué durant trois ans, malgré l'économie la plus sé- « vère, grâce à des intérêts excessifs qu'il faut payer aux échéances; « une santé depuis longtemps altérée, et que tant de chagrins ne « contribuent pas à rétablir; des travaux infructueux, un courage « inutile, aucune ressource pour l'avenir, aucune pour le présent « même: voilà, Sire, où l'on m'a réduit.
'( Puisque vous ne voulez plus. Sire, que je sois inspecteur des « éludes, ne me croyez-vous pas du moins capable de remplir des « emplois qui ne demandent qu'une intelligence ordinaire? Vous « aviez bien voulu me parler autrefois d'une place d'administrateur « des postes; veuillez. Sire, me la confier aujourd'hui, afin que « je puisse faire honneur à mes affaires, et soutenir dans sa vieil- « lesse une mère tendre et respectable, seule consolation de mon « adversité qu'elle sait partager avec le courage de la vertu. Fussiez- « vous irrité contre moi, j'oserais rappeler à Votre Majesté vingt « ans de travaux littéraires et politiques, vingt ans écoulés non pas «à faire ma fortune, mais à faire ce que j'ai cru mon devoir. « L'existence ne sera jamais pour moi douce et brillante; mais, « Sire, vous ne voudriez pas me la rendre impossible; et, si les