ACTE 1, SCENE I
Ils ont d'un jeune roi maîtrisé la faiblesse ;
Mais avouez du moins que, dans nos tems cruels,
11 n'est point de Français qui ne soient criminels :
Tous se sont égarés ; et la nuit environne
Les droits sacrés du peuple et les devoirs du trône.
J'ai vu ce Louvre en deuil, et presque ensanglanté;
L'orgueil et la licence , et point de liberté ;
J'ai vu de nos Valois la majesté flétrie,
Les plus grands citoyens déchirant leur patrie.
Flattant avec bassesse ou combattant leur roi ;
Les plus grands, je l'ai dit; et vous en faites foi.
l'amiral.
11 fallait s'égarer : convenez-en vous-même ; Et des destins français l'enchaînement suprême Préparait, dès long-tems, à nos jours détestés Un cours de trahisons et de calamités.
J'ai suivi le torrent qui ravageait la France. On peut le détourner ; et j'en ai l'espérance. Au repos tout-à-coup nous ne parviendrons pas ; Les soldats et les chefs ont besoin de combats : Depuis un siècle entier l'Espagne nous outrage. Hélas! contre nous-même exercés au carnage. Formons , il en est tems , de plus justes desseins : Dans le sang espagnol courons baigner nos mains ; Voilà notre parti : c'est le seul qui nous reste.
LE CHANCELIER
Fâcheuse extrémité ! Parti vraiment funeste !
Tous deux Français , tous deux nous chérissons lEtat :
Vous parlez en guerrier, je pense en magistrat;
Vous m'en verrez toujours garder le caractère.
La guerre est un fléau, quelquefois nécessaire,
Qu'il faut craindre toujours et long-tems éviter.
Et dont j'ai vu 1 Etat rarement profiter. Oui , tous ces vains débats où le glaive décide , Ces lauriers teints de sang , cette gloire homicide , Qui d'un prince orgueilleux peut enivrer le cœur , Opprimant les vaincus, frappe aussi le vainqueur. Loin de nous des fureurs trop souvent inutiles ! Mais loin de nous cent fois ces discordes civiles Où le fer, sans pudeur brisant tous les liens, Verse des deux côtés le sang des citoyens! Et peut-être à ce choix la France est condamnée. Telle est, je le sais bien , l'humaine destinée. Qu'il faut chercher sans cesse un danger différent, Et par un mal nouveau guérir un mal plus grand.
l'amiral.
Bourbon vient. Il est seul ; et son âme , égarée , D'un éternel chagrin semble être dévorée.