‹ uvres complètes de M. J. Chénier, précédées de notices historiques (volume 4)Chapitre 162 sur 243 · ACTE 1, SCENE I · texte numérisé non relu

ACTE 1, SCENE I

Ils ont d'un jeune roi maîtrisé la faiblesse ;

Mais avouez du moins que, dans nos tems cruels,

11 n'est point de Français qui ne soient criminels :

Tous se sont égarés ; et la nuit environne

Les droits sacrés du peuple et les devoirs du trône.

J'ai vu ce Louvre en deuil, et presque ensanglanté;

L'orgueil et la licence , et point de liberté ;

J'ai vu de nos Valois la majesté flétrie,

Les plus grands citoyens déchirant leur patrie.

Flattant avec bassesse ou combattant leur roi ;

Les plus grands, je l'ai dit; et vous en faites foi.

l'amiral.

11 fallait s'égarer : convenez-en vous-même ; Et des destins français l'enchaînement suprême Préparait, dès long-tems, à nos jours détestés Un cours de trahisons et de calamités.

J'ai suivi le torrent qui ravageait la France. On peut le détourner ; et j'en ai l'espérance. Au repos tout-à-coup nous ne parviendrons pas ; Les soldats et les chefs ont besoin de combats : Depuis un siècle entier l'Espagne nous outrage. Hélas! contre nous-même exercés au carnage. Formons , il en est tems , de plus justes desseins : Dans le sang espagnol courons baigner nos mains ; Voilà notre parti : c'est le seul qui nous reste.

LE CHANCELIER

Fâcheuse extrémité ! Parti vraiment funeste !

Tous deux Français , tous deux nous chérissons lEtat :

Vous parlez en guerrier, je pense en magistrat;

Vous m'en verrez toujours garder le caractère.

La guerre est un fléau, quelquefois nécessaire,

Qu'il faut craindre toujours et long-tems éviter.

Et dont j'ai vu 1 Etat rarement profiter. Oui , tous ces vains débats où le glaive décide , Ces lauriers teints de sang , cette gloire homicide , Qui d'un prince orgueilleux peut enivrer le cœur , Opprimant les vaincus, frappe aussi le vainqueur. Loin de nous des fureurs trop souvent inutiles ! Mais loin de nous cent fois ces discordes civiles Où le fer, sans pudeur brisant tous les liens, Verse des deux côtés le sang des citoyens! Et peut-être à ce choix la France est condamnée. Telle est, je le sais bien , l'humaine destinée. Qu'il faut chercher sans cesse un danger différent, Et par un mal nouveau guérir un mal plus grand.

l'amiral.

Bourbon vient. Il est seul ; et son âme , égarée , D'un éternel chagrin semble être dévorée.

Page 1