DES CENDRES DE RENÉ DESCARTES AU PANTHÉON
Séance du mercredi 2 octobre 1793.
Citoyens,
Votre comité dTnstruction publique m'a chargé de vous soumettre un objet qui intéresse la gloire nationale, et qui vous offre une occasion nouvelle de manifester aux yeux de l'Europe votre respect pour la philosophie, source des bonnes institutions et des lois vraiment populaires. Dans les premiers siècles de l'Empire français, une villageoise de Nanterre fut déclarée sainte et proclamée patrone de Paris; aujourd'hui, Paris et la France n'ont plus d'autre patrone que la Liberté. Un temple fut élevé à Geneviève : ce temple , vieilli maintenant comme les préjugés, s'écroule sous la main du Tems ; mais, parmi ces reli-
gieiix décombres , près de ces reliques sacrées , que, dans les calamités du Peuple, la pieuse crédulité de nos ancêtres implorait avec une confiance stérile; au milieu de ces autels enrichis par la crainte, de ces tombeaux ornés par l'orgueil , une pierre étroite et sans art couvre la dépouille de René Descartes. Nous avons pensé qu'une nation devenue libre par le bienfait des lumières devait recueillir avec vénération la cendre d'un de ces hommes prodigieux qui ont reculé les bornes de la raison publique, et dont le génie libéral est un domaine de l'esprit humain.
Vous n'exigerez pas de nous, Citoyens, des développemens inutiles sur les nombreux services que Descartes a rendus à l'humanité. Depuis un siècle et demi, son nom retentit dans l'Europe, et suffit à son éloge. Si, le premier des philosophes, l'Expérience , a renversé son système du monde ; si Locke et Condillac ont été guidés par un fil plus sûr dans le labyrinthe de la métaphysique; si même dans les mathématiques , qu'il a portées si loin, et qui lui doivent l'application de l'algèbre à la géométrie, de nouvelles découvertes ont illustré après lui Newton, Leibnitz, Euler, Lagrange, il n'en est pas moins vrai que le premier de tous, dans l'Europe moderne, il parcourut le cercle entier de la philosophie dont Kepler et Galilée n'avaient embrassé qu'une partie. Il
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détrôna l'école péripatéticienne, qui régnait depuis deux mille ans. N'eût-il fait que substituer des erreurs nouvelles à d'antiques erreurs, c'était déjà un grand bienfait public que d'accoutumer insensiblement les hommes à examiner^ et non pas à croire. Il donna à tout son siècle une impulsion forte et rapide ; et ceux mêmes qui l'ont surpassé lui sont redevables d'une partie de leur renommée; car les grands hommes naissent des grands hommes, et le génie crée le génie.
Maintenant, qu'il nous soit permis de vous présenter ici quelques réflexions qui feront éclater l'ignominie du despotisme, et la gloire des peuples libres. Descartes, l'ornement de sa patrie opprimée, se vit contraint de la quitter de bonne heure, et fut errant toute sa vie ^ Il essuya les persécutions de ce même fanatisme qui, du tems des guerres civiles de France, avait égorgé Ramus, et qui, depuis, en Italie, avait plongé le vieux Galilée dans les cachots de l'Inquisition. Le frère de Descartes, conseiller au parlement de Rennes,
I. La philosophie péripatéticienne triomphait alors en France. Il était dangereux de heurter cette vieille idole : Descartes ne vit rien de mieux à faire pour se soustraire aux persécutions que de s'exiler. Il entreprit donc le voyage d'Italie qu'il brûlait d'exécuter depuis long-tems, et pour lequel le jubilé de 1625 vint lui fournir une occasion fort à propos. {Note de V Éditeur. )
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rougissait d'avoir pour proche parent le premier philosophe du dix-septième siècle. Enfin , le gouvernement s'aperçut de l'existence de Descartes : on lui assigna une pension , qui ne lui fut jamais payée \ Pressé par les besoins, il se retira de nouveau chez l'étranger; et, accablé bientôt de travaux, de dégoûts et de chagrins, il mourut dans la force de l'âge, loin de sa patrie inhospitalière, en prouvant, par sa misère illustre, que l'ignorance est l'alliée naturelle du fanatisme et de la tyrannie , et que les despotes en tout genre sont ennemis nés des lumières.
Combien cette destinée diffère de celle du grand Newton, venu dans le courant du même siècle^, chez un peuple aujourd'hui façonné à l'esclavage, mais qui luttait alors avec tant de succès contre le despotisme de la maison de Stuart! Ce peuple et son gouvernement allèrent au-devant du philosophe ; deux fois il eut l'honneur de siéger parmi les représentans des Communes^. Sa gloire devint, de son vivant, une propriété nationale : l'attaquer, c'était insulter le peuple anglais. Enfin,
1. Cette pension était de 3,ooo livres. Il n'en toucha effectivement que le brevet. [Note de l'Editear.')
2. Descartes mourut à Stockholm, le ii février i65o; et Newton vint au monde le jour de Noël 164^- {Note de VEd.)
3. Il fut même nommé, en 1699, maître de la Monnaie, emploi d'un revenu considérable. (Note de V Éditeur,)
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après avoir vu ses contemporains dicter son éloge à la Postérité , il expira plein de gloire et de jours ; et ses restes, déposés dans Westminster, avec une pompe solennelle , offrent un éclatant témoignage de l'intime union qu'a formée la Nature entre le Génie et la Liberté.
C'est à vous. Républicains, qu'il appartient de venger du mépris des rois la cendre de René Descartes. Votre Comité d'Instruction publique vous demande pour ce grand homme les honneurs du Panthéon français. Nous avons cru en même tems que l'inscription, placée sur le tombeau, devait désigner en quelle année, et par qui cet hommage public lui est décerné. Ainsi, la Nation française et la Convention nationale seront associées à la gloire de ce profond penseur, qui a posé, pour ainsi dire , un flambleau sur la route des siècles , et dont l'existence est une époque remarquable dans l'histoire du génie des hommes.
Voici le projet de décret que je suis chargé de vous présenter.
La Convention nationale, après avoir entendu le rapport de son Comité d'Instruction publique , décrète ce qui suit :
ARTICLE PREMIER
René Descartes a mérité les honneurs dus aux grands hommes.
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Le corps de ce philosophe sera transféré au
Panthéon français. ^
Sur le tombeau de Descartes seront gravés ces
mots :