AU NOM DU COMITÉ D'INSTRUCTION PUBLIQUE, SUR LA FÊTE DES VICTOIRES
QUI FUT CÉLÉBRÉE LE DECADI 3o VENDEMIAIRE, l'an III DE LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE, UNE ET INDIVISIBLE.
Séance du 27 vendémiaire an III (18 octobre 1 794, vieux style).
Citoyens-Représentans,
Les arts et les sciences se réveillent à votre voix ; les talens ne craignent plus la hache ; et la réputation n'est plus un crime. Votre Comité d'Instruction publique veut se rendre digne des fonctions importantes dont vous l'avez investi : il redouble chaque jour d'efforts pour opérer promptement la restauration des lettres en France. Une commission sage , éclairée , laborieuse , amie de la philosophie , et par conséquent des hommes, puisque la philosophie les rend meilleurs, a remplacé cette commission imbécille et conspiratrice qui, sous le joug sanglant de Robespierre, or-
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ganisait avec tant de soin l'ignorance et la barbarie ' . Il faudra bien encore épurer la commission temporaire des arts, et y porter comme en triomphe ces artistes célèbres et opprimés qui n'avaient commis d'autre délit que d'avoir offensé par des succès mérités , l'orgueil d'un rival bassement jaloux. 11 faudra écarter cette foule de petits intrigans sans moyens qui cultivaient les arts pour les avilir, qui luttaient contre le talent avec la calomnie, qui, sous le règne des triumvirs, obstruaient les avenues du Comité de salut public, obtenaient sans peine des réquisitions
I. C'est à l'occasion de ce vandalisme qu'un jour, après avoir entendu le député Thibaut se plaindre de la destruction quotidienne et ridicule de livres et objets d'art, sous le prétexte qu'ils étaient revêtus des signes de royauté et de féodalité, Ghénier, s'élança plein d'indignation à la tribune, et s'écria :
« Citoyens, il est impossible que les représentans du peuple « ne soient pas convaincus que c'est aux livres que nous de- « vous la Révolution française. Eh bien ! il est pourtant des «livres très-républicains qui sont dédiés à des princes, tels « que l'ouvrage de Sidney, et une édition de J. J. Rousseau, « offerte au prince d'Orange : faudra-t-il les brûler ? Ce n'est « pas là sans doute votre intention ; mais il pourrait se trouver « des Vandales etdes Visigoths qui suppléassent à votre silence. « Je demande donc aussi que la Convention déclare qu'elle n'a « pas entendu ramener le peuple à la barbarie , mais que sa « volonté, au contraire , est de le conduire aux véritables lu- « mières. » (On applaudit à plusieurs reprises.) Voyez dans le Moniteur la séance du 21 octobre 1793. [^Note de V Éditeur.)
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qu'on refusait au vrai mérite, sollicitaient, mettaient en mouvement toutes les autorités constituées pour faire imprimer leurs brochures, pour faire graver leurs dessins ou leur musique, pour faire chanter leurs vaudevilles, pour faire représenter leurs pièces de théâtre; et qui, vrais dilapidateurs de la fortune du peuple, ne rougissaient pas d'élever, aux frais de la République étonnée, des monumens d'ignominie pour la littérature et les arts de la République.
Tandis que le Comité d'Instruction, marchant avec vous, et fort de votre volonté, rappelle autour de la Représentation nationale tous les arts , toutes les sciences, toutes les facultés intellectuelles; tandis qu'il s'occupe sans relâche de donner aux hommes et aux institutions leur proportion naturelle, et la liberté qui leur manque, déjà les fêtes publiques, plus sagement dirigées, moins chargées d'oripeau civique et de guenilles à prétentions, échappant au despotisme des imaginations bizarrement stériles et du caprice en délire, commencent à porter, je ne crains pas de le dire, un caractère conforme au génie du Peuple, un caractère à la fois simple et grand.
Dans la fête célébrée en l'honneur de J .-J. Rousseau, les détails étaient sans recherche, les emblèmes faciles à comprendre , les groupes habile-
OEuvres ancienne». V. Il
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ment distribués et convenables au genre de la fête ^ Les inscriptions n'étaient point défigurées par un langage barbare, ou par le jargon du bel esprit; la musique n'était ni bruyante ni fastueuse ; les romances mélodieuses de Jean-Jacques, les livres qui représentaient son génie, ces Genevois qui ont vécu avec lui et dont les pères l'ont vu naître; ces cultivateurs, compagnons de ses derniers jours, confidens de ses dernières pensées; ces enfans , ces mères de famille qui , le livre d'Emile à la main, adressaient au grand homme leurs hommages reconnaissans; ces trois républiques confondant leurs drapeaux, et se jurant alliance sur les pages sacrées du Contrat social: tout remplissait l'âme d'une mélancolie religieuse, d'un sentiment délicieux et profond, digne du bon , du sensible Jean-Jacques , digne encore des Français républicains réparant les fautes de leurs aïeux esclaves, et rendant hommage à la mémoire d'un libérateur du genre humain.
La fête que vous avez décrétée pour l'évacuation du territoire de la République, e-t qui sera célébrée le 3o vendémiaire ^ , doit être animée du
1 . La translation des cendres de J. J. Rousseau au Panthéon eut lieu le 20 vendémiaire an III (11 oct. 1794 )• (^- ^^ l'Édit,)
2. Voyez la note placée au bas de la page i52, présent volume. [Note de l'Editeur.)
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même esprit général, mais offrir dans ses détails un caractère plus mâle et plus sévère. Le Comité et la Commission d'instruction publique ont voulu, cette fois encore, avancer de quelques pas vers le but que doivent un jour atteindre les fêtes nationales. IjCS sages réflexions présentées dans cette tribune ont fait sentir qu'il fallait renoncer à ces processions éternelles qui consument une journée entière, qui fatiguent le peuple sans l'amuser, et qui ne peuvent avoir de motif raisonnable que lorsque l'objet de la fête est de porter au Panthéon la cendre triomphale d'un grand homme. On a senti également qu'il fallait, au moins pour l'instant, renoncer à ces représentations scéniques qui ne peuvent occuper qu'une très-petite portion du peuple, mais qui, répétées abusivement sur tous les théâtres de France , n'ont fait que donner aux entrepreneurs de ces théâtres l'occasion de réclamer des indemnités , dont la somme devient chaque jour plus effrayante. On a cru devoir enfin présenter aux yeux des Français quelques essais de cette gymnastique que perfectionneront le Tems et le Génie national.
Des jeux militaires, exécutés dans le Champ de la Fédération par cette colonie de Spartiates, par ces jeunes élèves de l'École de Mars, au milieu des trophées de nos quatorze armées triomphantes, au milieu de nos braves soldats, si glo-
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rieusement mutilés pour la cause de la Liberté; une musique lière et belliqueuse, animant des danses civiques; des hymnes, préparant de nouvelles victoires en chantant les victoires passées; le temple de l'Immortalité s'ouvrant devant le Peuple, devant ses représentans, devant ses défenseurs, devant ces guerriers naissans qui, dans leurs jeux, s'accoutument à vaincre; le Président de la Convention nationale gravant, pour l'histoire et pour les siècles, sur la pyramide du temple de l'Immortalité, le nom des armées de la République , et l'énumération de leurs victoires : voilà les principales images qui ont paru dignes d'être présentées au Peuple français, triomphant des tyrans de l'Europe, et préparant, par des conquêtes, la paix qu'il doit un jour accorder au monde; le reste doit être abandonné au génie de ce Peuple même , dont les pensées sont grandes , parce qu'elles sont libres, et dont la présence agrandit tous les arts, parce qu'il est près de la Nature , que tous les arts doivent imiter.