SUR LES ASSASSINATS COMMIS A LYON
LE l5 FLORÉAL AN III.
Séauce du 7 messidor an III (aS juin 1795, vieux style).
Citoyens Représejytans,
C'est un jour de deuil pour la Patrie que celui où la statue de la Loi est couverte d'un voile de sang; où la Vengeance prend la place et le nom de la Justice; où l'accusé, fût-ii coupable, ne peut plus attendre en sûreté dans sa prison , comme dans un asile sacré, la décision d'un tribunal légitime et tutélaire. Faut-il que les massacres impies qui, dans les premiers jours de septembre, souillèrent, il y a trois ans, les derniers regards de la législature se renouvellent aujourd'hui avec
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une fureur plus constante ? Faut-il que le midi (le la France, déjà si souvent déchiré, soit encore le théâtre du crime; et que Lyon, cette cité célèbre et malheureuse , soit , pour ainsi dire , le point central où toutes les passions aigries, et, plus encore , tous les souvenirs contre-révolutionnaires, tous les préjugés royalistes s'unissent pour commander l'assassinat, et pour attiser au sein de la République le feu mal étouffé des dissensions civiles!
Trop souvent ont retenti dans cette enceinte les désastreuses nouvelles des meurtres commis à Lyon^. Ce n'est qu'avec un profond sentiment de douleur que je me vois forcé de venir encore, au nom des Comités de Salut public et de Sûreté générale , affliger les Représentans du Peuple par le récit de nouveaux crimes, et leur peindre la situation déplorable où se trouve cette importante cité ; mais le silence serait ime lâcheté coupable : la Convention nationale ne pourrait, sans opprobre, tolérer de tels attentats. Vos Comités n'ont pas perdu un seul instant; ils ne cessent encore de veiller pour organiser toutes les mesures qui doivent faire cesser l'empire du crime
1. Notamment de ceux commis dans cette ville sur les prisonniers en septembre 1792. {Note de V Éditeur.)
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et rinterrègne sinistre des lois violées. Convaincus qu'une conduite molle et inactive ne ferait que rendre le mal désespéré ; convaincus qu'il est tems, pour la dignité de la Représentation nationale, pour le salut de la République, pour les principes éternels de justice, de prendre un parti vigoureux , et d'opposer une digue puissante à ce débordement de forfaits, ils m'ont choisi pour être leur organe auprès de vous; ils m'ont chargé de vous retracer les périls présens et les menaces de l'avenir, afin de vous offrir une occasion nouvelle de développer l'énergique courage dont vous avez donné tant de preuves; afin que votre attitude imposante déconcerte toutes les factions; afin que les hommes altérés de vengeance, les émigrés et leurs amis, les fanatiques turbulens, les royalistes avides de destruction, les terroristes anciens et nouveaux , sentent leur faiblesse , et gardent le silence à la voix des fondateurs de la République et des vainqueurs de l'anarchie.
Une association de scélérats ligués pour le meurtre s'est organisée à Lyon. Cette compagnie, mêlant les idées religieuses aux massacres, le cri du royalisme aux mots de justice et d'humanité, se fait appeler Compagnie de Jésus. C'est elle qui répand dans cette commune une terreur nouvelle, plus active encore et plus générale que celle qu'y
répandaient Châlier ^ et ses sanguinaires complices. C'est elle qui, sous prétexte de punir les atrocités commises par les brigands qui égorgeaient au nom du Peuple, commet elle-même, au nom du Peuple , au nom de la Convention nationale, des atrocités plus révoltantes. C'est elle qui rappelle à grands cris les émigrés, qui protège leur rentrée sur le territoire de la République, qui les reçoit dans son sein, qui obéit à leurs vœux sacrilèges, qui réalise leurs espérances parricides, qui force l'asile domestique, et l'asile plus saint des prisons; qui montre publiquement, qui proclame ses listes de proscription; qui, les mains teintes de sang humain, vante hautement ses assassinats; qui dévoue aux poignards, non pas seulement les vrais terroristes que les tribunaux doivent punir, mais, sous le nom de terroristes^ tous ceux qui, dans un poste public, ou dans leur vie particulière, ont servi la Révolution. C'est elle enfin, c'est cette compagnie exécrable qui chante sur les cadavres de ses victimes, et jouit en idée de la destruction prochaine de tous les Patriotes, et du retour de la royauté: seul objet de ses désirs, seul but de ses complots, seule récompense de ses crimes.
Ils invoquent toutefois, je vous l'ai dit, Repré-
I. A cette époque officier municipal à Lyon. [Note de V É dit.) Œuvres anciennes. V. l ^
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sentans, ils invoquent la justice et l'humanité qu'ils foulent aux pieds. Eh! qui ne sait que, dans tous les tems, les noms les plus respectables ont servi de prétexte aux attentats les plus noirs, aux complots les plus atroces; qu'ils ont toujours consacré dans l'esprit des faibles les combinaisons sinistres de l'ambition et de la vengeance! C'était, si l'on eût cru Marins et Sylla, pour sauver la République romaine qu'ils dressaient les tables sanglantes de leurs proscriptions. C'était pour sauver la République française que Robespierre et ses nombreux complices couvraient la France d'échafauds. C'était pour venger la cause de Dieu que des hommes tourmentés d'une piété sanguinaire sonnaient les vêpres de Sicile, aiguisaient les poignards nocturnes de la Saint -Barthélemi, allumaient les bûchers des Albigeois, poursuivaient dans les bois, comme des bétes fauves, les malheureux habitans des Cévennes. C'était pour sauver la Liberté que des scélérats égorgeaient, le 1 septembre, dans les prisons de Paris. C'était encore pour sauver la Liberté que les mêmes hommes assiégeaient la Convention nationale le 3i mai; c'était enfin pour maintenir la République que nos collègues les plus courageux, les plus éloquens, étaient plongés dans les cachots, ou périssaient sous la hache homicide; et qu'on versait par torrens, sous le ridicule prétexte de fédéra-
lisme, le sang des plus énergiques Républicauis. La mode a changé pour les mots ; mais la marche des factions reste et restera la même : c'est donc au nom de riiumanité qu'on égorge maintenant à Lyon et dans quelques cités du midi de la France. Ce serait au nom de la Convention nationale que la Convention nationale serait égorgée, si les flatteurs de la populace, qui regrettent leur domination meurtrière, et les lâches royalistes qui soupirent après l'esclavage, pouvaient subjuguer votre courage et les destinées de la République.
Eh! qui pourrait nier encore que le but de ces associations coupables ne soit la ruine de la République et le rétablissement du despotisme royal , quand tous les indices, tous les témoignages, toutes les correspondances, toutes les preuves, même matérielles, le démontrent jusqu'à l'évidence; quand les scélérats qui tyrannisent la masse des bons citoyens de Lyon ne cachent plus leurs projets coupables; quand des émigrés protégés par eux sont arrêtés; quand le Comité de Sûreté générale, sans compter une foule de pièces que la prudence ne permet pas de divulguer encore, tient entre ses mains le cachet qui doit servir de ralliement aux prétendus fidèles de Lyon; quand l'individu qui a gravé le cachet et celui qui l'a commandé sont actuellement dans
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les prisons; quand le nom de Précy^ déjà, proclamé, déjà chanté dans les lieux publics de cette opulente commune, est gravé sur le cachet avec le nom de Louis XVII? Quel serait donc l'aveuglement qui pourrait encore porter quelques hommes à vouloir méconnaître des desseins aujourd'hui tellement prononcés, faciles à étouffer sans doute, si nous voulons leur opposer l'activité, la prudence et l'union; mais bien redoutables, s'ils n'ont à combattre que des efforts isolés, des vues contraires ou diverses, et des mesures incertaines, inévitable résultat de la lenteur et de l'insouciance !
Croyez toutefois, Représentans , croyez qu'à Lyon, comme dans toute la République, les bons citoyens forment l'immense majorité. Les habitans de cette belle commune, accoutumés au travail, célèbres par une industrie si utile aux richesses commerciales de la France, ne demandent que la sûreté des personnes et des propriétés, un repos trop nécessaire après les longs orages d'une révolution profonde, et la sagesse réfléchie des lois vraiment républicaines. Mais il faut pourtant
i. Le comte de Précy commanda la place de Lyon en 1793 , pendant le siège de cette ville par l'armée républicaine. C'est Je même qui fut désigné dans la déclaration de Duverne de Presle comme un des agens de Louis XVIIl dans l'intérieur.
( Note de V Éditeur. )
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le dire : les inconcevables ravages qui avaient marqué dans ses murs les traces des dominateurs anarchistes, le sang dont ils ont rougi ses fleuves, les cruels souvenirs qu'ils y ont laissés, ont rendu ses citoyens presque insoucians sur les vengeances qui s'exercent aujourd'hui. Beaucoup d'entre eux cependant craignent les résultats funestes d'évènemens si atroces et si souvent renouvelés; beaucoup gémissent en silence, et attendent impatiemment vos décrets libérateurs. Pendant ce tems, le crime agit : il veille, il entasse ses victimes; et, malgré des promesses solennelles faites aux Représentans du Peuple en mission dans le département du Rhône; malgré des sermens sans cesse redoublés et sans cesse trahis, le ^5 prairial a éclairé des meurtres nouveaux. Ainsi, depuis trois mois, cette cité, toujours sanglante, a vu la compagnie de Jésus proscrivant à son gré les matevons (c'est le nom qu'elle donne à ceux qu'on nomme ailleurs terroristes ). Les uns sont égorgés dans les prisons, les autres massacrés pendant la nuit dans leurs maisons; ceux-ci poignardés dans les rues en plein jour, ceux là jetés vivans dans le Rhône ou dans la Saône. Ces exemples de férocité ne sont que trop imités dans plusieurs autres communes importantes : à Arles % à Aix, à Nîmes,