TIL
Le Directoire exécutif assistera en corps à cette cérémonie. L'Institut national des Sciences et Arts y assistera pareillement ; les ministres étrangers y seront invités par le Directoire.
La présente Résolution sera envoyée sur-lechamp au Conseil des Anciens.
Ce discours, et plus encore le projet de résolution, donna lieu dans le conseil à une discussion assez vive et assez singulière , dont il est nécessaire que nous donnions connaissance à nos lecteurs.
Aussitôt la lecture du projet terminée , le député Mercier demanda la parole, et improvisa sur-le-champ un discours diamétralement opposé à celui de Chénier; c'est-à-dire qu'au lieu de payer, comme son collègue, à la mémoire de René Descartes un tribut solennel d'admiration, il entreprit trèssérieusement de censurer la vie et les ouvrages de ce grand
homme. Nous regrettons que cette étrange Philippique soit d'une étendue trop considérable pour être consignée ici; mais quelques phrases suffiront: ce sont précisément celles par lesquelles l'orateur termine son discours.
« Au surplus, Citoyens-collègues, il faut bien nous pénétrer « de cette idée, que nous ne sommes point un corps acadé- « mique. Qu'on ne nous parle pas de la nécessité d'élever Des- '( cartes pour l'opposer à Newton , que les Anglais s'honorent « d'avoir vu naître. Un grand homme appartient au genre « humain : le Tasse et Virgile n'appartiennent pas à la seule « Italie. Ne rétablissons donc pas des canonisations nouvelles; « ou craignons que bientôt elles ne soient, comme les an- « ciennes , un objet de risée. Que Descartes ait été un roman- « cier ou un génie exact, abandonnons au tems le soin de « fixer les bornes de sa renommée. Quel serait d'ailleurs le « but d'une telle apothéose ? Le peuple y trouverait-il de « l'instruction? Le peuple a-t-il entendu prononcer souvent le « nom de Descartes ? Est-il dans cette commune trente per- « sonnes qui aient lu Descartes ? Non, sans doute , je ne crains « pas de l'affirmer : la cérémonie de la translation de ses « cendres au Panthéon serait regardée du peuple à-peu-près «t comme la procession du grand Lama. Je me résume , et défi mande qu'on laisse la réputation de Descartes vivre ou « mourir dans ses ouvrages. » (On demande l'impression.)
De violens murmures éclatent de tous les côtés de la salle ; mais le député Mathieu monte à la tribune.
« C'est vers la fin du dix-huitième siècle, dit-il, que la naît ture et l'ordre des événemens ont placé la Révolution fran- « çaise; et, cependant , je l'avoue, après avoir entendu un tel « discours, on peut se demander, avec quelque raison, si nou& <( avançons vers le dix-neuvième siècle , ou si nous nous trou- « vons , par un énorme pas rétrograde , replongés au milieu '( des ténèbres épaisses des siècles précédens , etc. , etc.
« Toutefois , je remarque deux parties fort distinctes dans « le discours de Mercier : je distingue ce qu'il a dit de Des-
« cartes, et ce qu'il a dit du projet de transférer ses cendres « au Panthéon. J'avoue que ce dernier objet peut paraître « mériter une sérieuse discussion ; mais j'ai remarqué dans ce « discours trop d'assertions , pour le moins bizarres , sur les « sciences, la philosophie et ceux qui les ont cultivées, poui « consentir à ce qu'il soit imprimé. Je demande donc la « question préalable sur la proposition de l'impression , et « l'ajournement du projet de Chénier. » Alors , Chénier :
Quoique je sois, à l'égard de quelques idées émises par Mercier de même avis que Mathieu , cependant je ne prendrai pas la même conclusion que lui. Sans doute, dans le discours que nous venons d'entendre, il y a de grandes erreurs; mais aussi il y a des vérités incontestables, et des idées très-bonnes à répandre. Ainsi , je voterai pour l'impression avec d'autant plus de fondement qu'en l'ordonnant le Conseil ne déclare nullement adopter toutes les idées du discours qu'il désire avoir sous les yeux.
A l'égard du projet que j'ai présenté au nom de la Commission, je crois que le Corps législatif se couvrirait d'ignominie.... ( De violens murmures interrompent.) Je ne puis autrement exprimer ma pensée : je crois que le Corps législatif compromettrait sa gloire et la gloire nationale , si , en cédant au penchant qui paraît entraîner quelques personnes, il démentait aujourd'hui la promesse solennelle faite à la mémoire de Descartes par la Convention nationale.
Mais , avant de défendre cet illustre savant, qu'il nie soit permis de relever une erreur échappée à l'opinant. Le Corps législatif seul peut décerner les honneurs du Panthéon. L'intention du préopinant % en nous parlant des palmes de la République des lettres, serait-elle d'exclure du Panthéon ceux qui ont illustré leur patrie par leurs utiles découvertes ou par leurs doctes écrits? Si, sous le règne de Robespierfe et pendant les ravages du Vandalisme, une telle idée avait été émise, applaudie, accueillie, je ne m'en serais pas étonné; mais elle a lieu de m'étonner aujourd'hui que le Gouvernement se déclare chaque jour le protecteur des arts et des sciences; quand il stimule et récompense leurs progrès; quand, sous les yeux des Représentans du Peuple, il s'élève un temple consacré au culte des sciences; quand une institution vaste et conservatrice les réunit pour en reculer les bornes.
Mais , en attaquant la philosophie , ses amis et ses effets, quel homme a-t-on dénigré, et de quelles expressions s'est- on servi pour l'avilir et perdre sa mémoire? c'est l'auteur de la Mort de César ^ auquel on a supposé l'amour de l'esclavage et de la royauté! Je vous le demande, vous qui, appelés à siéger dans cette enceinte, y avez ap-