‹ uvres complètes de M. J. Chénier, précédées de notices historiques (volume 5)Chapitre 72 sur 102 · I. Le député Merc-ier. [^Note de l'Éditeur · texte numérisé non relu

I. Le député Merc-ier. [^Note de l'Éditeur

porté une haine éternelle pour la tyrannie et la superstition : qui la grava dans vos cœurs , si ce ne sont les écrits de Voltaire? N'est-ce pas à ses drames républicains que vous devez l'amour de la Liberté? Le fanatisme ne serait-il pas désarmé, si tous les Français connaissaient le chef-d'œuvre de Voltaire , Mahomet? Voltaire n'avait-il pas acquis l'art inappréciable de faire entendre à tous le langage de la vérité? N'est-ce pas lui qui, si je puis m'exprimer ainsi, a mis la raison à la portée de tout le monde?

Ce sera vainement sans doute qu'on voudra revenir sur un décret rendu par l'Assemblée constituante, dans les plus beaux jours de sa gloire: Voltaire appartient au Panthéon français, comme à la reconnaissance de son siècle et de la Postérité.

A l'égard de Descartes, j'ose espérer que l'un des Conseils du Corps législatif ne sera pas moins juste envers cet homme illustre, que le furent les Vandales sous le règne desquels gémissait la Convention nationale. Je ne m'oppose cependant pas à l'ajournement; mais, si le projet est attaqué une seconde fois, je demande qu'on ne prononce rien sans avoir entendu ceux qui, à cette tribune, voudront défendre les lumières et la philosophie.

Plusieurs membres. Aux voix Timpression.

Le conseil , à une forte majorité , ordonne l'impression du rapport de Chénier, et l'ajournement de son projet.

CONSEIÎ. DES CTTVQ- CENTS. 36'

RAPPORT

AU ÎNOM D'UNE COMMISSION SPÉCIALE, SUR LES FÊTES DU i4 JUILLET ET DU lo AOUT.

Séance du 8 thermidor an IV (28 juillet 1796, vieux style).

Citoyens-Représentans,

Une Commission spéciale, nommée par vous, a été chargée d'examiner s'il convient de célébrer séparément chaque année les époques immortelles du i4 juillet et du lo août, et, encore, s'il convient de célébrer cette année même l'anniversaire du 10 août. Sur les deux questions, votre Commission vote pour l'affirmative. Elle pense qu'une telle proposition pourrait être combattue à l'armée de Condé , ou dans quelques journaux auxiliaires , mais non dans le Corps législatif, parmi les fondateurs de la République, parmi les auteurs ou les soutiens de la Constitution de l'an troisième.

Votre Commission pense encore qu'une fête historique, et c'est là véritablement une fête na-

tioiiale, qu'une fête historique, dis-je, ne peut raisonnablement être amalgamée avec une autre, et célébrée à une époque différente de la sienne. Gloire immortelle au 9 thermidor, qui a renversé la tyrannie décemvirale, ou si l'on veut triumvirale ! Gloire au 9 thermidor, qui a détruit ce gouvernement révolutionnaire dont l'horrible intensité surpassait celle de tout despotisme connu , et qui n'offrait en résultat général qu'une guerre perpétuelle de tous les membres de la société civile entre eux , et du gouvernement contre tous ! Qu'il périsse à jamais ce régime de sang où la France entière était, pour ainsi dire, en état de suspicion ! et puissent disparaître avec lui ces hommes vautours qui sont attirés par l'odeur des cadavres; qui, délateurs ou bourreaux, quand ils ne peuvent plus conspirer impunément, prenant la rudesse pour la force, et la férocité pour le courage, se comparant à Cicéron quand ils ne rappellent que Séjan, dès qu'un complot vient à se découvrir, aperçoivent sur-le-champ des premières lignes, des secondes lignes, des troisièmes lignes de conspiration; dénoncent la conjuration du silence, la conjuration de la pitié; et accusent de complicité jusqu'à la larme généreuse qui tombe sur les vétemens d'un coupable autrefois cher à la Patrie!

Je le répète avec vous , Représentans : gloire

CONSEIL DES CiNQ-CElNTS. IIGq

immortelle à ce 9 thermidor, dernier jour du despotisme oligarchique ! Mais aussi gloire immortelle au ï4 juillet, premier jour de la Révolution française! Gloire immortelle au 10 août! Si quelques hommes, toujours impunis, mais vils aux yeux mêmes de leurs partisans, attaquent ouvertement ces époques mémorables, c'est une raison pour vous de l'honorer d'une manière plus solennelle. Vous connaissez leurs motifs et leur but : ils voudraient flétrir la Révolution en dénigrant les époques sacrées, et déshonorer la République en déshonorant les RépubHcains. Que vous importent leurs misérables efforts? Marchez d'un pas ferme dans la route constitutionnelle; n'écoutez point leurs clameurs; ne lisez point leurs libelles. Vous avez fondé la République : votre gloire doit triompher avec elle. Les auteurs les plus sages de la Révolution américaine: Jefferson, Thomas Payne, Samuel Adams, Franklin lui-même, n'ont-ils pas été abreuvés de calomnies ? Leur renommée n'a point succombé. I^e souvenir même des martyrs de la Liberté a vaincu la tyrannie toute-puissante. Rarnevelt a péri sur l'échafaud; mais, durant deux siècles entiers, toute la puissance stathoudérienne, tous les écrivains esclaves, n'ont pu dépopulariser sa mémoire. Ce n'est plus que dans les ouvrages du grand et malheureux Sidney que l'on rencontre le nom du royaliste

OEuvres anciennes. V. 2 4

370 CORPS LÉGISL/iTiF.

Filmer \ Le républicain Milton vécut pauvre et persécuté; mais ses immortels écrits font encore aujourd'hui l'honneur de l'Angleterre et les délices de l'Europe. Même en ce moment , on ne trouverait peut-être pas à Londres un Tory assez effronté pour prononcer sans vénération les noms d'Hamphden, de Milton et de Sidney. La Postérité n'a pas été complice de leurs lâches calomniateurs. En des tems plus récens, parmi nos collègues et nos amis, est-on parvenu à flétrir la mémoire du sage et profond Condorcet, celle de Vergniaud et de Guadet, ces deux illustres victimes de l'anarchie et du despotisme? Au reste, nul sacrifice ne pourrait vous arrêter. De tous les désirs de l'homme, le plus généreux sans doute, le plus fertile en grands sentimens, c'est le désir de la gloire : toutefois, quel Républicain ne sacrifierait pas sa gloire elle-même, si, à ce prix, la cause de la Révolution demeurait triomphante? Mais, Citoyens-Représentans, si vous voulez que la cause de la Révolution ne soit pas abandonnée de tous, ne l'abandonnez pas vous-mêmes. Quand le législateur semble insouciant sur la République, chacun imite cette insouciance; et celui qui refuse de l'imiter paraît coupable. Des lois

I. Auteur d'un ouvrage intitulé: Anarchie d'une monarchie limitée et mêlée. Locke a aussi réfuté cet écrit dans son livre sur le Gouvernement. i^Note de l'Editeur.)

ne suffisent pas pour fonder la Liberté; il faut (les mœurs républicaines : ces mœurs sont le fruit des institutions. Quand les mœurs sont en contradiction avec les lois, l'édifice des lois se mine et s'écroule lentement; et cela peut arriver nonseulement par l'existence des institutions monarchiques chez un peuple dont la Constitution est républicaine, mais par la seule absence des institutions républicaines chez ce même peuple, s'il a été gouverné monarchiquement durant l'espace de quatorze siècles.

Les coutumes d'un peuple esclave font une partie de sa servitude; celles d'un peuple libre font une partie de sa liberté % a dit ce Montesquieu que l'Europe a nommé grand, parce que, s'il a caressé de vieux préjugés, il a jeté dans la circulation des idées neuves et fécondes, et qu'en diminuant trop peu la masse des erreurs il a fourni un contingent considérable à la somme des vérités. Cette pensée de Montesquieu avait été profondément conçue trente siècles avant lui par Moïse, Lycurgue et surtout Solon, le plus sage précepteur de peuple qui ait vécu dans l'antiquité, puisqu'il a voulu perfectionner et non pas dénaturer l'homme. Ces philosophes, qui étaient des législateurs plutôt que des légistes, ayant entre-

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