SUR LES THÉÂTRES
Séance du 26 brumaire an VI (16 novembre 1797, vieux style).
Représentans du Peuple,
Au moment où la paix va ramener les arts parmi nous, permettez-moi de porter un moment votre attention sur l'existence des théâtres en France, et sur le décret que l'Assemblée constituante rendit , le 1 3 janvier 1791, relativement à ces établissemens. Personne n'ignore ici combien l'art dramatique a honoré notre nation chez l'étranger durant deux siècles de gloire littéraire. On sait encore que, si les théâtres ont obtenu quelque importance politique sous le régime de la monarchie, ils en acquièrent bien davantage sous le gouvernement républicain, où la législation ne saurait avoir un solide appui que dans l'opinion et l'ensemble des mœurs nationales.
Par le premier article du décret du i3 janvier, il est permis à tout citoyen d'ouvrir un théâtre public. Je n'étais point membre de l'As-
4fo CORPS LÉGISLATIF.
semblée constituante; mais j*ai assisté à toutes les séances du Comité de Constitution sur le décret dont il s'agit; et le rapporteur, Chapelier, et tous les membres du Comité, ne résolurent de proposer à l'Assemblée ce premier article que comme le seul moyen qui existait pour détruire les privilèges exclusifs en cette matière. Aujourd'hui que les privilèges exclusifs sont détruits , on ne sent plus que l'inconvénient d'une multiplicité indéfinie qui anéantit à la fois l'art dramatique, la véritable concurrence, les mœurs sociales, et la surveillance légitime du Gouvernement. Il faut donc examiner s'il ne vaudrait pas mieux revenir à l'avis que Thouret avait ouvert le premier. Il consistait à appliquer sur cet objet aux différentes communes la base proportionnelle de population. De cette manière, il ne pourrait exister qu'un seul théâtre dans les communes au-dessous de cent mille âmes. Il pourrait en exister deux dans chacune des principales communes de la République, Lyon, Bordeaux et Marseille. Paris, compQune centrale des arts, et sortant des proportions ordinaires, exigerait un article particulier. Il contiendrait le beau théâtre de l'Opéra, qui est unique par tous les arts qu'il rassemble; deux autres théâtres de musique, en concurrence , et deux grands théâtres de déclamation , sollicités si fortement depuis trente ans, par tous
CONSEIL DES CINQ- CENTS. 4ii
les littérateurs français, et tous les amis de l'art dramatique. On laisserait encore établir dans Paris deux ou trois théâtres secondaires, parmi lesquels se présenterait en première ligne le théâtre du Vaudeville, réclamé par la gaieté française.
Il est facile de sentir que je ne traite pas ici les questions: je me contente aujourd'hui de les indiquer. Mais, Citoyens -Représentans, il en est une qui mérite surtout votre attention : il s'agit d'étendre, mais en même tems de déterminer avec précision l'action du Gouvernement sur les théâtres. Dans le décret du j3 janvier 1791, les bornes en sont fort resserrées; et la raison en est facile à concevoir : cette action devait être exercée par les agens de l'autorité royale , qui déjà n'influaient que trop sur tous les établissemens publics, soit par l'empire d'une longue habitude , soit par la toute puissance de la corruption. Depuis, et quelque tems avant le 9 thermidor, le Comité de Salut public, qui, comme on sait, se mettait fort à son aise, fit décréter une loi à son usage; loi par laquelle il lui était permis de fermer un théâtre du moment qu'il en était mécontent. Sur cette loi, proposée par Couthon, deux questions nouvelles se présentent : i** ne serait-il pas plus juste de punir individuellement les artistes répréhensibles que d'envelopper des centaines de familles dans la rigueur d'une mesure générale,
4i2 CORPS LÉGISLATIF.
pour la faute d'un ou de deux individus? i^ dans le cas même où il faudrait conserver la loi de Couthon, ne faudrait-il pas, au moins, la régulariser, l'assujétir à un mode d'exécution, soit pour l'application, soit pour la durée de la peine?
Je dois encore, Citoyens -Représentans, vous présenter une réflexion , qui me paraît intéressante. S'il est nécessaire de punir, il est doux de récompenser; et les principes de justice distributive paraissent exiger qu'en établissant la punition on n'oublie pas la récompense ; mais c'est à quoi le Comité de Salut public n'avait pas songé. Quelques théâtres auraient dû cependant lui en donner l'idée, et particulièrement celui qui, le jour même où la Convention nationale fonda la République, adopta son titt'e honorable; qui n'a cessé depuis de propager les principes républicains; et qui, par sa constance courageuse, a mérité et obtenu les honneurs de la persécution durant les deux réactions royales.
Et qu'on ne dise pas, Citoyens-Représentans, que ces objets ne sont pas de votre compétence, et qu'ils regardent le Directoire exclusivement. Il est évident que le Directoire ne peut lui-même étendre sa surveillance, ou en déterminer les limites : il ne peut ni rapporter, ni modifier des lois; et c'est précisément ce dont il est question. 11 ne faut pas dénaturer les pouvoirs en ce point,
CONSEIL DES CINQ -CENTS. 4i3
ïion plus qu'en tout le reste. Le Directoire doit exécuter avec précision et fidélité les lois que les deux Conseils ont rendues avec maturité et sagesse. En second lieu, je réclame, pour le Corps législatif tout ce qui peut servir ou honorer la République. C'est de la tribune législative que doivent partir les témoignages glorieux de la reconnaissance nationale envers les héros de la Patrie; c'est à la tribune que doit être arboré le signal de la paix; c'est la tribune législative qui doit présider encore à la prospérité du commerce, à la splendeur des arts, à l'affermissement des institutions qui font aimer de plus en plus les lois et les mœurs républicaines.
En conséquence de ces principes, que je n'ai fait que vous exposer succinctement, et qu'il sera nécessaire de développer un jour, je demande qu'il soit formé une commission de cinq membres pour présenter un rapport au Conseil sur ces trois questions ;
1° Faut -il modifier l'article i^^ de la loi du ï3 janvier 1791, relative aux théâtres?
1^ Quelle doit être la surveillance du Directoire sur ces établissemens?
3^ Comment doit être déterminé le mode de récompense pour les théâtres qui auront bien servi la cause de la Liberté?
Cette proposition est adoptée.
4i4 CORPS LÉGISLATIF.
MOTION D'ORDRE
EN FAVEUR
DE L'ARMÉE FRANÇAISE VICTORIEUSE EN HELVÉTIE. Séance du a3 ventôse an VI ( i3 mars 1797, vieux style).
Citoyens -Représentais,
Elle marquera dans la postérité, cette époque solennelle où la Nation française, après avoir conquis sa liberté , aboli dans son sein les privilèges aristocratiques et la Royauté , source de tous les privilèges; après avoir défait la coalition des rois, délivré la Hollande et la Relgique, créé deux Républiques dans ritalie , désormais triomphante et debout sur ses trophées; après avoir enfin revendiqué l'héritage des mers , menace les ports d'une puissance avide de tyrannie, tandis qu'avec si peu d'efforts elle terrasse à la fois la théocratie romaine et l'oligarchie helvétique.
Braves descendans de Guillaume Tell! les premiers dans l'Europe moderne, vos aïeux ont aboli la Royauté; les premiers ils ont posé le3 fonde-
CONSEIL DES CINQ -CEINTS. 4i5
mens d'une véritable démocratie , près d'un siècle et demi avant que l'invention de Timprimerie vînt renouveler le Monde, et assujétir à une marche calculée le perfectionnement indéfini de l'espèce humaine. Le colosse autrichien n'a pu vous abattre; votre liberté fut conquise par plus de soixante combats; et, pour les amis de l'Égalité, les premières années du quatorzième siècle ont commencé l'ère helvétique. Toutes vos montagnes portent l'empreinte des leçons sanglantes données aux tyrans; mais le Tems, le Tems qui use la liberté même, vous avait soumis par degrés au despotisme oligarchique; et, quand vos fronts se courbaient devant le chapeau des nouveaux Gésier; quand la flèche de Guillaume Tell ne menaçait plus le cœur des tyrans, il a bien fallu que le Peuple libérateur vînt vous aider à rompre des chaînes qui faisaient rougir vos ancêtres. Puisse cet événement mémorable former, perpétuer entre la République française et le Peuple helvétique, non ces traités honteux qui soumettent le faible au fort, non ces contrats impies qui vendent les Peuples à des maîtres, mais cette paix sincère, cette amitié généreuse, ces inaltérables liens qui doivent unir deux Nations vaillantes et libres!
Pour vous, Citoyens-Représentans, si vous considérez la nouvelle victoire qui vous est an non-
4i6 CORPS LÉGISLATIF.
cée dans ses rapports avec la dignité nationale, vous sentirez combien il importait de venger la grande République de cette guerre sourde, mais infatigable, et de tous les instans, que, depuis les premiers jours de notre Révolution, l'oligarchie helvétique faisait à la Liberté française.
C'est dans les murs de Berne et de Baie que les émigrés trouvaient un sûr asile, et les moyens de conspirer contre leur Patrie. C'est là que le gouvernement anglais tenait son grand entrepôt de corruption; là se tramaient tous les complots; là se payaient, là se fabriquaient ces calomnies aussi violentes qu'absurdes, lancées avec tant de profusion contre des directeurs dévoués au Peuple, Contre des Représentans fidèles, contre des généraux illustres, contre tous les amis de la Liberté. Là, le hideux fanatisme, l'aristocratie dés^ espérée, la servitude vénale, composaient ensemble des feuilles impures, débitaient des absurdités grossières, revêtues d'un style dégoûtant; sur le bord de ces mêmes lacs , témoins des travaux des deux plus beaux génies du dix -huitième siècle, au pied de ces mêmes montagnes où ils ornaient la philosophie des charmes d'un langage sublime; où l'un, déployant les innombrables ressources d'un esprit prodigieusement flexible, changeant de ton tous les jours, attaquait tous les préjugés avec toutes les armes, et sapait, dans la théocra-
tie, le fondement de toutes les erreurs; tandis que Tautre, moins étendu, moins varié, mais plus profond peut- être, développait les principes généraux de l'éducation civile , et proclamait la souveraineté du Peuple, base éternelle du contrat social.
Honneur donc au brave général qui a conduit l'armée républicaine dans les murs de Berne, pour y rétablir l'égalité , et y faire respecter le nom français ^ ! Mais , dans une suite non interrompue de triomphes utiles, la gloire n'est pas le domaine exclusif d'un seul ou d'un petit nombre: elle est, pour ainsi dire, une propriété nationale. Elle vous appartient à vous tous, intrépides soldats, qui, durant une guerre à jamais célèbre, avez défendu la Patrie, et scellé sa liberté de votre sang! à vous. Directoire exécutif, dont la sagesse et la fermeté ont si efficacement contribué au salut de la République! à vous qui, dans la Convention nationale, l'avez fondée unanimement au bruit du canon de l'ennemi! à vous qui, dans la législature, avez bravé sur vos chaises curules les poignards et les calomnies des factions rivales I Elle appartient tout entière au Peuple français,
I. L'armée française en Helvétie était commandée par Brune; c'est sous le commandement de ce général de division, que la ville de Berne fut emportée, le 14 ventôse an VI. (Note de l'Editeur.)
Œuvres anciennes. V. Il
4i8 CORPS LÉGISLATIF.
dont les hautes destinées commencent, et dont l'époque est arrivée!
Oui, Citoyens-Représentans , si l'adulation servile a donné à quelques siècles dignes de mémoire le nom d'un roi, d'un souverain pontife ou d'un conquérant, le siècle qui commence sera celui d'un Peuple : il sera le siècle des Français. La raison publique a marqué tous les écueils; et la Royauté, l'Aristocratie, l'Oligarchie, ne parviendront pas à renverser la République. L'orgueil national seroidirait contre l'orgueil individuel; et les Français ne sentent plus le besoin de se créer des idoles. Une longue, récente et cruelle expérience nous préservera de l'anarchie; pour le fanatisme, il n'a plus que des apôtres : il cherche en vain des prosélytes. Nous n'avons pas même à craindre le gouvernement militaire dans un pays où l'honorable fonction de défendre la Patrie est un droit et un devoir pour tous les citoyens. Mais, dût une vérité bien simple effrayer quelques écrivains pusillanimes qui, ne se plaçant pas au niveau de leur siècle, composent toujours avec des préjugés vieillis, et n'osent proclamer ce qui est évident, je le déclare: par la force nécessaire et progressive des choses, il s'opère en ce moment une révolution sensible dans l'organisation des sociétés; et, par cette même force nécessaire, toute amélioratio^n du sort des peuples, tout per~
CONSEIL DES CINQ -CENTS. /,r9
Sectionnement du gouvernement civil se fera par l'exemple et sous les auspices de la Grande-Nation.
Je vous propose le projet de Résolution suivant :
« L'armée de la République Française en Suisse « a bien mérité de la Patrie. »
Ce projet est adopté; et le Conseil ordonne à six exemplaires l'impression du discours de Chénier.
mmmmm
4'>o CORPS LÉGISLATIF.
DISCOURS