‹ uvres complètes de M. J. Chénier, précédées de notices historiques (volume 5)Chapitre 82 sur 102 · LES EXPLOITS DES RÉPUBLICAINS A OSTENDE · texte numérisé non relu

LES EXPLOITS DES RÉPUBLICAINS A OSTENDE

Séance du 6 prairial an VI (i5 mai 1798 , vieux style).

tJn secrétaire donne lecture du message suivant adressé au Conseil par le Directoire exécutif, relativement aux événemens d'Ostende.

« L'Angleterre vient de hasarder un nouvel effort qui n'a « tourné qu'à sa honte.

«Le 3o floréal (an VI) au matin, une flotte anglaise se «montre devant Ostende, et bombarde la ville avec fureur. «Protégés par le feu de la flotte, quaîre mille hommes en- « viron mettent pied à terre, s'emparent des dunes, y élèvent «des batteries, et tentent bientôt après de faire sauter les « portes d'Ostende. Cependant l'ennemi somme la place de «se rendre dans une demi -heure. La garnison n'était que « de trois cents hommes. — Vous n'aurez le poste dont la « défense m'est confiée , répond le brave commandant Mus- « card , que quand ma garnison et moi nous serons ensevelis « sous ses ruines. — Des républicains ne savent pas néan- « moins se borner à la défensive. Le i^"" prairial, à la pointe «du jour, trois cents hommes, guidés par Keller, comman- « dant de la place de Bruges, marchent à la colonne anglaise, « l'attaquent avec une intrépidité prodigieuse , forcent tous « les retranchemens qu'on leur oppose; et, après deux heures « de combat, l'Anglais, entièrement culbuté, met bas les armes. « Quinze à dix-huit cents prisonniers ont été enlevés et conduits

CONSEIJ. DES CINQ -CENTS. 4^î

«à Bruges; une grande partie des embarcations est tombée «en notre pouvoir; et le reste des ennemis s'est embarqué « avec précipitation, après nous avoir abandonné son artillerie, « et avoir encore perdu beaucoup d'hommes, qui se sont noyés « en fuyant.

'«Mais vous n'apprendrez pas sans indignation, Citoyens- « Représentans, que l'ennemi a trouvé dans Ostende des traîtres « disposés à le seconder dans ses projets. Des cris de Vive le « roi Georges ! Bravo les Anglais! se sont fait entendre; la co- « carde nationale a été insultée; et les armes des volontaires, «occupés à servir les batteries faute de canonniers, ont été « brisées par des mains perfides.

« Ces attentats ne resteront pas impunis : le Directoire s'oc- « cupe d'en faire rechercher les auteurs. Quant à vous , Ci- « toyens-Représentans, vous pèserez dans votre sagesse s'il « n'est pas convenable de déclarer par une loi que les traîtres « qui, à l'approche de l'ennemi, pendant une attaque ou à sa «suite, se montreraient, soit par des cris, soit par des actes «quelconques, les complices des ennemis de la République, « seront jugés par une commission militaire. Le Directoire « vous invite à prendre ce message dans la plus prompte con- « sidération. » — La lecture de ce message terminée , Chénier prend la parole , et dit :

Citoyens- Représentans,

Malgré l'hàbitiide que le Corps législatif a contractée depuis long-tems d'apprendre chaque jour des victoires remportées par nos soldats républicains , c'est avec une admiration renaissante que vous entendez le récit d'un nouveau triomphe; mais nul ne pouvait vous causer plus de joie que celui qui vient de vous être annoncé. Oui , sans doute , ils ont bien mérité de la Patrie

ceux qui ont vaincu les implacables ennemis du nom français, les satellites de ce gouvernement usurpateur dont vous avez promis le châtiment aux nations impatientes de la tyrannie. Eh! quel représentant du Peuple, quel Républicain pourrait oublier les maux que les intrigues de l'Angleterre ont faits à la République française? Au dehors, le gouvernement anglais armait contre nous la coalition des rois; il soudoyait la révolte et la calomnie dans l'intérieur. Que dis-je? au moment où il agitait dans les départemens de l'Ouest les torches du Fanatisme, et promenait l'étendard de la Royauté, dans Paris même, et ceci n'est point une exagération oratoire, mais un fait démontré, dans Paris même, au sein de la Convention nationale déchirée, ce gouvernement perfide aiguisait le glaive anarchique ; il entourait de ses délateurs la tyrannie inquiète et soupçonneuse , et moissonnait chaque jour des Républicains intrépides, des orateurs énergiques, des philosophes précieux à l'humanité. Quand le 9 thermidor vint renverser cette tyrannie usée par sa puissance et ses crimes, c'est encore le gouvernement anglais qui, durant deux réactions trop fameuses, excitant la haine, la vengeance, et des passions plus viles encore , achetant toutes les plumes vénales, dénonçait, proscrivait sans cesse, comme partisans de la terreur, ce reste

de Républicains éprouvés, si long-tems exposés, comme modérés ou fédéralistes, à la fureur des proscriptions décemvirales.

Certes, notre intention n'est pas de reprocher au peuple anglais tout entier les attentats des tyrans qui l'oppriment. Vainement un ministre hypocrite aura formé le vœu coupable de nationaliser la guerre : ne donnez pas dans le piège, vous, derniers amis de la Liberté en Angleterre! vous, illustrés dans l'Europe par votre opposition courageuse aux projets d'un gouvernement insensé: Fox, Shéridan, Stanhope, Lauderdale, énergiques défenseurs de la cause populaire! Non, la haine de l'Europe, la vengeance de la République française, ne menacent pas une nation qui a produit Cambden et Sydney, Locke et Newton, Milton et Pope; une nation qui, dans le siècle dernier, a donné de grandes leçons aux rois et aux peuples , et dont les philosophes ont agrandi le domaine de l'esprit humain. La guerre n'est déclarée qu'à ce gouvernement impie coupable envers l'Angleterre, puisqu'il y a formé par degrés, et pour ainsi dire pièce à pièce , la monarchie la plus absolue; puisqu'il a anéanti dans vos cités jusqu'aux dernières traces de cette liberté civile dont vous étiez si fiers; coupable envers l'Europe, puisqu'il affecte encore l'orgueilleux espoir d'en être l'arbitre; coupable envers le monde, puisqu'il étale

4îi4 CORPS LÉGISLATIF.

ouver^emeDt ses prétentions à un commerce exclusif, à une navigation souveraine et dominatrice; coupable surtout envers la grande Nation, puisqu'il a soudoyé tous ses ennemis; puisqu'à l'époque même de la paix continentale il redouble d'efforts pour former une nouvelle coalition contre la France, et lui rendre cette servitude dont six années devictoirel'ont si glorieusement affranchie. Mais si le cabinet de Londres s'agite, il n'est pas sans s'apercevoir de son impuissance. Intriguet-il contre nous dans les cours de l'Europe? il est repoussé de tous les lieux par la gloire de la République française et par l'admiration qu'inspirent nos armées. Fait-il une tentative sur nos côtes? vainement secondé par les clameurs de quelques lâches, il semble nous amener des prisonniers. Trois cents guerriers, aussi braves, mais plus heureux que les compagnons de Léonidas, suffisent pour vaincre une armée entière. Les soldats républicains , accoutumés à des combats plus périlleux, sont confus, pour ainsi dire, de leur trop facile victoire. Chaque instant voit décroître la puissance et la considération de l'Angleterre, tandis que la France, victorieuse de tant de rois, libératrice de tant de peuples , frappe à la fois la théocratie, ranime les cendres de la République romaine , relève les autels de la Liberté sur les hauteurs de Morat, dans la rustique patrie de

Guillaume Tell, et voit à l'extrémité du lac Léman une cité florissante et célèbre ^ lui offrir avec joie, non pas un vaste territoire , mais un immense contingent d'amour de la liberté , de véritable esprit public, de lumières et d'industrie.

Une chose encore démontre d'une manière frappante la diminution de l'influence anglaise : cette chose, c'est l'état même du Corps législatif. Après les élections de l'an V, de véritables, de fidèles alliés de l'Angleterre siégeaient dans les deux Conseils; et, dès les premiers jours de la session , les discours, l'attitude, les regards des représentans d'élection royale attestaient l'influence étrangère. La faction ne cachait pas ses coupables espérances ; quelques mois après, elle détermina sa propre défaite par l'orgueil même de ses succès.

Aujourd'hui j je ne vois pas dans cette enceinte deux camps ennemis qui s'observent avec inquiétude, ou qui se menacent ouvertement: j'y vois des Républicains unis par une mutuelle confiance, et qui se préparent avec tranquillité à rassembler les élémens d'une législation sage et uniforme ; à ranimer l'agriculture, le commerce et les arts, splendeur et richesse des Etats; à compléter l'instruction publique, premier besoin des hommes en société , première dette du gouvernement envers les gouvernés.

I. Genève. Voyez plus bas page 4^6, le discours de Chénier sur l'organisation de Genève et de son territoire. [N.del'Édit.)

Hommage soit donc rendu aux braves défenseurs de la Patrie qui vous ont offert, par tant de triomphes , une si honorable carrière ! Les victoires ne furent long-tems que de l'ambition , des jeux de l'orgueil et de la vengeance : grâce au génie du Peuple français, grâce au génie de la vraie sociabilité , elles serviront désormais à l'amélioration du sort des hommes, au perfectionnement des sociétés civiles; et, dans ce sens, elles sont utiles même aux vaincus.

Voici le projet :

Le Conseil des Cinq-Cents , considérant que de nouveaux triomphes exigent de nouveaux témoignages de reconnaissance , déclare qu'il y a urgence, et prend la Résolution suivante :

ARTICLE PREMIER

Les trois cents Républicains qui, sous les murs

d'Ostende , ont vaincu l'armée anglaise ont bien

mérité de la Patrie.

Il sera formé une commission de cinq membres, chargée d'examiner les mesures législatives réclamées par le message du Directoire.

On applaudit.

Le Conseil adopte la proposition de Chénier, et ordonne l'impression de son discours au nombre de six exemplaires. Il charge ensuite de l'examen du message du Directoire les députés Chénier, Talot, Frigeville, Gossuin et Duhot.

( Note de l'Editeur. )

DISCOURS

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