‹ uvres complètes de M. J. Chénier, précédées de notices historiquesChapitre 137 sur 145 · LE DERNIER HYMNE D'OSSIAN · texte numérisé non relu

LE DERNIER HYMNE D'OSSIAN

Dissipe et la tempête et l'humide brouillard; Ossian va chanter: "Vents, déployez vos ailes! Portez jusqu'à Fingal, aux voûtes éternelles, Les derniers accens du vieillard.

Le Nord ouvre à mes yeux le ciel qui t'environne ; Des guerriers, o Fingal! tu n'es plus la terreur;

Une vapeur forme ton trône;

Fingal même est une vapeur.

Les yeux humides des étoiles Percent ton bouclier, semé de faibles voiles,

Et ton glaive à demi brûlant.

Comment a-t-il perdu sa force et sa lumière

Celui qui, durant sa carrière, Au milieu des héros marchait étincelant?

Quelquefois menaçant nos têtes, Promenant ta fureur sur le vent des déserts,

Tu tiens en ta main les tempêtes ; Le soleil devant toi pâlit au sein des airs.

Dans les nuages qui s'assemblent

Tu caches cet astre immortel ;

Les descendans des lâches tremblent; Et la pluie en torrens fond des sommets du ciel. Mais , lorsque , t'avançant sur la voûte éthérée , De ton paisible aspect tu réjouis les cieux.

Le zéphyr du matin suit tes pas radieux; Le soleil te sourit dans sa plaine azurée; Le chevreuil bondit; les ruisseaux Serpentent plus brillans dans la verte prairie : Leur onde rafraîchit les jeunes arbrisseaux , Qui balancent leur tête odorante et fleurie.

Qu'entends-je? Quel "bruit sourd, sorti du fond des boisy

S'élève, grossit et s'avance?

Sur le nront rayonnant c'est Fingal qui s'élance; C'est lui : j'entends gronder les foudres de sa voix.

« Viens, Ossian! rejoins tes pères; « Les exploits de Fingal sont assez éclatans :

« Tels que des flammes passagères ,

« Nous avons lui quelques mstans.

w Dans la plaine où nos mains ont semé l'épouvante

<c Régnent le silence et le deuil ;

« Mais notre gloire, encor vivante,

« Est debout sur notre cercueil.

a Ta harpe a de Selma fait retentir la voûte; « Ossian s'est chargé de notre souvenir; « Ses chants ont pénétré dans l'immense avenir,

« Et nous en ont frayé la route, w Attends, Roi des héros! je suis prêt, je le sens: Oui, je vais te rejoindre; oui, je vais disparaître;

LE DERNIER HYPvINE D'OSSIAN. l\i^

Selma dans quelques jours ne va plus reconnaître

Ni ma trace, ni mes accens.

J'aperçois le nuage oii doit planer mon ombre; Je vois l'épais brouillard de neige et de glaçons

Qui doit former ma robe sombre,

Quand j'apparaîtrai sur les monts.

Nos descendans, cachés dans la caverne obscure,

Viendront des héros , leurs aïeux , Admirer les grands corps et l'immense stature; Ils pâliront de crainte en regardant les cieux ; Ils verront Ossian marcher sur les nuages : Dans l'abîme des airs , abaissés devant moi ,

Ils entendront avec effroi

Rouler à mes pieds les orages.

Le sommeil vient fermer mes yeux appesantis; Près du roc de Mora je repose ma tête:

Je ne crains plus que la tempête Siffle, le long des bois, dans mes cheveux blanchis. Vents ! dont le souffle humide au sein des nuits m'éveille, Vous fuirez mon tombeau paisible et respecté; Vous ne troublerez pas le Barde qui sommeille

Dans la nuit de l'éternité.

Mais, 6 fils de Fingalî pourquoi donc ce nuage

Qui couvre ton àme de deuil ?

Tout naît, croît et finit; la terre est un passage; Des antiques liéros la gloire est au cercueil ;

La mort parcourt le monde en déployant ses ailes. Ils passeront aussi les fils de l'avenir ! Remplacés par leurs fils, à des races nouvelles Ils légueront à peine un léger souvenir.

Les générations fécondes

Se succéderont à jamais,

Comme les flots des mers profondes

Ou les feuilles de nos forets.

Ryno! j'ai vu pâlir ta beauté mâle et fière; Le tems, mon cher Oscar! a fait ployer ton bras; J'ai vu du grand Fingal s'éclipser la lumière; Son palais a perdu l'empreinte de ses pas. Et toi, Chef des guerriers! toi, Chantre de la guerre! Mêlant à tes accords de stériles sanglots, Vieux Barde! tu vivrais oublié sur la terre.

Aujourd'hui veuve des héros!

Non : cédant au commun naufrage, Ossian doit passer; sa gloire restera:

De peuple en peuple, d'âge en âge,

Le nom d'Ossian grandira.

Sur les bois de Morven ainsi levant la tête, Contemporain du monde, un chêne ambitieux Oppose son front large aux coups de la tempête,

Et rit des vents séditieux.

HOMMAGE

A UNE BELLE ACTION

PRÉFACE

I JE fait dont il est question dans cet opuscule a déjà plus de six mois ; mais on ne l'a fait connaître que depuis fort peu de jours. Voici comme il est raconté dans la Gazette de France, du mardi 5 décembre dernier. D'autres journaux, le Puhliciste y entre autres, et le Journal de Paris , l'ont rapporté dans les mêmes termes. « On pu- « blie le trait suivant : M. François Rémi l'aîné , «âgé de quarante -trois ans, natif de Metz, em- « ployé à l'hôpital militaire français à Neubourg, « et présentement dans la même qualité à « Ginnstadt, vit arriver, le 27 avril dernier, à «huit heures du soir, sur le Danube, un bâti- « ment à bord duquel se trouvaient quarante-deux « soldats grièvement blessés , et dont plusieurs « avaient des membres amputés. Mais le Danube « avait grossi considérablement ; la nuit était obs- «cure; et aucun infirmier n'osait se hasarder «d'aller à bord du bâtiment, qui se tenait éloi- « gné du rivage. Cependant on entendait les cris « et les lamentations des malades , exposés à l'in-

43o PRÉFACE.

« jure du tems. Le cœur de Rémi en fut ému : «sans considérer la profondeur de la rivière, et «sans égard au danger qu'il courait, il se désha- « bille, se jette dans l'eau, nage vers la barque, « se charge d'un de ces malheureux , et le dépose « sur le rivage ; retourne et rapporte un second , « et ne cesse d'aller et venir jusqu'à ce que les « quarante -deux fussent à terre: il était alors « onze heures du soir. »

Ce trait , supérieur à celui qui rendit autrefois Boussard célèbre, n'a produit cependant qu'une sensation légère. La Fille Mendiante ^ Valtherle-Cruel, M.. Asinard, et d'autres nouveautés non moins admirables, quoique données sur les grands théâtres , fixaient à juste titre l'attention publique. Tout cela soutient sans doute avec beaucoup d'éclat l'honneur de la littérature française; pardon, si l'on a cru devoir célébrer de préférence le courage et l'humanité; mais, quand les gens occupés remarquent uniquement ces beaux ouvrages, il faut bien qu'un oisif prenne un peu garde aux belles actions.

HOMMAGE

A UNE BELLE ACTION

t/UEL est ce Rémi généreux Qui, s'armant d'un courage heureux, Arrache au Danube en furie Quarante-deux vaillans soldats, Blessés au milieu des combats Qu'ont vus les plaines de Hongrie?

Il fut un Rémi qui jadis Dans la Champagne, non Pouilleuse, Reçut l'ampoule merveilleuse.

Dont il oignit, dit-on, Clovis; Mais j'ai dévotion plus grande Au Rémi du pays Messin, N'en déplaise au dévot essaim Des amateurs de la Légende.

Au paradis des vrais croyans , Sous les clefs de Pierre l'apotre, Il est juste de laisser l'autre; Par des écrits reconnaissans

432 HOMMAGE

li convient de placer le notre Au paradis des bienfaisans:

Doux et paisible sanctuaire, Qu'ouvrit dans le siècle dernier L'excellent abbé de Saint-Pierre, Digne d'en être le portier.

Aux sons de la trompette épique

Si je pouvais unir ma voix ,

Je célébrerais les exploits

De ce conquérant héroïque

Oui, du Bétis à la Baltique,

Fait, protège ou punit les rois:

J'oserais crayonner l'histoire

Du chef éminent des Français,

Tous ces prodigieux succès

Qu'on voit, et qu'on a peine à croire;

Et je peindrais son char de gloire.

Que, par élans précipités,

Au sein des royales cités

Font voler Mars et la Victoire ;

Des peuples dont il est l'appui

J'annoncerais les destinées;

Des généraux vainqueurs sous lui

Je dirais les nobles journées ;

Et quelquefois je gémirais.

En voyant du Danube à l'Ebre

Le laurier voisii) du cyprès;

A UNE BELLE ACTION. 433

Mais c'est par une mort célèbre Que s'immortalise un gwerrier :

Au milieu du champ meurtrier, Autour de la pierre funèbre, S'élève et grandit le laurier.

Cessons des efforts inutiles; Trêve à d'ambitieux discours :

Il faut un Homère aux Acîiilles;

Et l'Alexandre de nos jours

N'a trouvé que trop de Chériles.

Dans notre médiocrité

Un assez bel emploi nous reste:

Par un hommage mérité

De son injuste obscurité

Consolons la vertu modeste.

Voulons-nous louer à propos ?

Louons des mortels estimables :

Celui qui sauve ses semblables

Est au premier rang des héros.

Vous, dont l'orgueilleuse faiblesse Hors des titres ne voit plus rien, Si le nom de Rémi vous blesse, Un beau trait lui sert de soutien ; C'est le nom d'un homme de bien :

II a ses titres de noblesse.

Les fiers enfans de Romulus Auraient dans leur place publique

OEuvres anciennes. III. ^Q

/|34 HOMMAGE A UNE BELLE ACTION

Posé la couronne civique Sur le front de Remigius; Et, pour des nations sensées, Quelques vertus récompensées Valent bien les romans nouveaux , Les opéras à grands chevaux , Les lamentables comédies , Les pitoyables tragédies, Intarissables rapsodies, Qu'attendent les prix décennaux.

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