‹ uvres complètes de M. J. Chénier, précédées de notices historiquesChapitre 6 sur 145 · Lémerer, député à la Convention nationale · texte numérisé non relu

Lémerer, député à la Convention nationale

4. Desforges ( Nicolas ) , auteur de plusieurs autres comédies restées au répertoire et de quelques romans assez connus; mort en

A leur honte vénale on les a vus sourire.

Ils pouvaient, retranchés dans leur obscurité,

Échapper aux sifflets de la postérité :

Vaincus par l'ascendant d'une étoile ennemie,

Ils ont cherché l'éclat, l'argent et l'infamie.

Ah! ce n'est pas ainsi que les esprits bien faits

Méditent à loisir de durables succès :

Ils ne franchissent point la limite sacrée,

Et par eux la décence est toujours honorée.

L'écrivain philosophe, au-dessus des clameurs,

Instruit par la morale et même par ses mœurs;

La balance à la main, le sévère critique

Voit couroimer son front du laurier didactique;

Armé de la satire , un utile censeur ,

Avoué par le goût , en est le défenseur.

Le crime est au-delà : tout libelliste avide.

Armé de l'imposture, est un lâche homicide.

Le plus vil a le prix dans un métier si bas.

Mentir est le talent de ceux qui n'en ont pas;

Nuire est la liberté qui convient aux esclaves.

Pour donner aux Français de nouvelles entraves,

De libelles fameux les auteurs inconnus

Ont sur ce noble droit fondé leurs revenus.

Comme eux, nos décemvirs, ces tyrans du génie. Chérissaient, protégeaient, vantaient la calonniie; Et du chêne civi(|ue ils couronnaient le front Ou'à Rome on rut flélri (1^11 solennel affront.

SUR LA CALOMNIE. i3

Ahî si quelque insensé défendait leur système, Regarde, lui dirais-je, et prononce toi-même: Vois le crime, usurpant le nom de liberté, Rouler dans nos remparts son char ensanglanté; Vois des pertes sans deuil , des morts sans mausolées ; Les grâces, les vertus, d'un long crêpe voilées; Près d'elles le génie éteignant son flambeau, Et les beaux-arts pleurant sur un vaste tombeau. Ces malheurs sont récens. Quel monstre les fît naître? A sa trace fumante on peut le reconnaître : La calomnie esclave, à la voix des tyrans, De ses feux souterrains déchaîna les torrens. Qui , du Var à la Meuse étendant leurs ravages , Ont séché les lauriers croissans sur nos rivages. Nos champs furent déserts, mais peuplés d'échafauds; On vit les innocens jugés par les bourreaux: La cruelle livrait aux fureurs populaires Du sage Lamoignon les vertus séculaires; Elle égorgeait Thouret , Rarnave , Chapellier ' , L'ingénieux Railly, le savant Lavoisier, Vergniaux, dont la tribune a gardé la mémoire. Et Custine, qu'en vain protégeait la Victoire.

I. Thouret, Barnave, Chapellier, tous trois avocats distingues, furent tous trois élus députés par le tiers-e'tat à l'Assemblée constituante, et tous trois condamnés à mort par le tribunal révolutionnaire. Le premier était de Rouen ; le second, de Grenoble; le troisième , de Rennes.

Condorcet , plus heureux, libre dans sa prison, Echappait au supplice en buvant le poison. O tems d'ignominie, oii^ rois sans diadème, Des brigands, parvenus à l'empire suprême, Souillant la liberté d'éloges imposteurs. Immolaient en son nom ses premiers fondateurs!

Allons, plats écoliers, maîtres dans l'art de nuire. Divisant pour régner, isolant pour détruire, Suivez encor d'Hébert' les sanglantes leçons: Sur les bancs du sénat placez les noirs soupçons; Qu'au milieu des journaux la loi naisse flétrie; Dans les pouvoirs du peuple insultez la patrie; Qu'un débat scandaleux s'élève , à votre voix , Entre le créateur et l'organe des lois. Empoisonnez de fiel la coupe domestique; Étouffez les accens de la franchise antique; Courez dans tous les cœurs attiédir l'amitié; Séchez dans tous les yeux les pleurs de la pitié; Opposez aux vivans l'éloquence des tombes ; Prêchez l'humanité , mais parlez d'hécatombes ; Plus coupables encor, tels que de noirs corbeaux. Osez des morts fameux déchirer les lambeaux ; Auprès de leurs rayons rassemblez vos ténèbres;

ï. H(';hrrf (Jacqurs René)» :>"•<*"•' <^'""t' feuille révolutionnaire, intitulée le Pire Diichcsnc. On peut jn^er de l'Iionnne par cet infâme journal.

Brisez vos faibles dents sur leurs pierres funèbres. Ah! de ces demi-dieux si les noms révérés Par la gloire et le tems n'étaient pas consacrés, Leur immortalité deviendrait votre ouvrage : La calomnie honore en croyant qu'elle outrage.

Narcisse et Tigellin, bourreaux législateurs, De ces menteurs gagés se font les protecteurs : De toute renommée envieux adversaires, Et d'un parti cruel plus cruels émissaires. Odieux proconsuls, régnant par des complots, Des fleuves consternés ils ont rougi les flots. J'ai vu fuir, à leur nom, les épouses tremblantes; Le Moniteur fidèle, en ses pages sanglantes. Par le souvenir même inspire la terreur, Et dénonce à Glio leur stupide fureur.

J'entends crier encor le sang de leurs victimes; Je lis en traits d'airain la liste de leurs crimes; Et c'est eux qu'aujourd'hui l'on voudrait excuser! Qu'ai-je dit? On les vante! et l'on m'ose accuser! Moi, jouet si long-tems de leur lâche insolence, Proscrit pour mes discours, proscrit pour mon silence. Seul , attendant la mort quand leur coupable voix Demandait à grands cris du sang et non des lois ! Ceux que la France a vus ivres de tyrannie, Ceux-là même dans l'ombre armant la calomnie. Me reprochent le sort d'un frère infortuné, Qu'avec la calomnie ils ont assassiné!

i6 DISCOURS

L'injustice agrandit une âme libre et fîère. Ces reptiles hideux, sifflant dans la poussière, En vain sèment le trouble entre son ombre et moi : Scélérats! contre vous elle invoque la loi. Hélas ! pour arracher la victime aux supplices , De mes pleurs chaque jour fatiguant vos complices. J'ai courbé devant eux mon front humilié ; ?vlais ils vous ressemblaient: ils étaient sans pitié. Si, le jour où tomba leur puissance arbitraire. Des fers et de la mort je n'ai sauvé qu'un frère ^ Qu'au fond des noirs cachots Dumont avait plongé ^ , Et qui deux jours plus tard périssait égorgé. Auprès d'André Chénier avant que de descendre, J'élèverai la tombe oii manquera sa cendre , Mais où vivront du moins et son doux souvenir. Et sa gloire, et ses vers dictés pour l'avenir. Là, quand de thermidor la septième journée Sous les feux du Lion ramènera l'année, O mon frère! je veux, relisant tes écrits, Chanter l'hymne funèbre à tes mânes proscrits. Là , souvent tu verras près de ton mausolée Tes frères gémissans, ta mère désolée,

1. Voyez la notice historique de M. Daunou, Œuvres post/i., tome J f pa^e xv.

2. Dumont (Andrd) s'est souillé de foilails dans le département de la Somme, où il avait ^lé envoyé en mission par la Convention nationale.

Quelques amis des arts, un peu d'ombre et des fleurs; Et ton jeune laurier grandira sous mes pleurs.

Ah! laissons là nos jours mêlés de noirs orages: Voulons-nous remonter le long fleuve des Ages? Partout la calomnie a de traits imposteurs Du genre humain trompé noirci les bienfaiteurs. Contre leur souvenir elle ose armer l'histoire : Dans la nuit, sur le seuil du temple de mémoire. Elle veille et combat l'auguste vérité, Qui s'avance à pas lents vers la postérité. Aux intrigues de cour c'est elle qui préside; Souvent elle embrasa de sa flamme homicide Le tribunal auguste où dut siéger Thémis. O juges des Calas, vous lui fûtes soumis. Ses clameurs poursuivaient Abailard sous la haire, L'Hospital au conseil, Fénélon dans la chaire, Turenne et Luxembourg sous les tentes de Mars; Denain même la vit sur les pas de Villars; Et Catinat, couvert des lauriers de Marsailles, Au lever de Louis la trouva dans Versailles. Les Cévennes long-temps ont redouté sa voix; Elle guidait Bâville; elle inspirait Louvois. N'est-ce pas elle encor qui, dans Athène ingrate. Exilait Aristide, empoisonnait Socrate; Qui dans Rome opprimée égorgeait Cicéron, Ouvrait les flancs glacés du maître de Néron ? Elle espéra flétrir de son poison livide

OEuvres anciennes. TH. 2

i8 DISCOURS

La palme de Virgile et le myrte crOvide.

Si l'arrêt d'un tyran fait massacrer Lucain ,

Chez un peuple asservi chantre républicain;

Du vulgaire envieux si la haine frivole

A l'Homère toscan ferme le capitole ;

Si je vois du théâtre et l'amour et l'orgueil,

Molière, admis à peine aux honneurs du cercueil;

Milton vivant proscrit, mourant sans renommée,

Et la muse du Tage à Lisbonne opprimée;

Helvétius contraint d'abjurer ses écrits;

Le Pindare français, loin des murs de Paris

Fuyant avec la gloire, et cherchant un asile;

Les cités se fermant devant l'auteur d'Emile ;

Sur l'éternel fléau de leurs jours malheureux

J'interroge en pleurant ces mortels généreux :

Leurs mânes irrités nomment la calomnie.

On ne vit pas toujours son audace impunie.

Pope chez les Anglais, Voltaire parmi nous.

Souillés des noirs venins de ses serpens jaloux.

Repoussant les conseils d'une molle indulgence,

A leurs vers enflammés dictèrent la vengeance.

Guidé par le plaisir vers ces divins écrits,

Le lecteur indigné confond dans son mépris

Les Rlackmores * français, les Frérons d'Angleterre;

1. Blackmorc (Richard) , liuéraleur anglais, et auleur de plusieurs poèmes pres(|ue tous morts-nés. Addisson cependant ne lui refusait pas quelque talent; il fit même l'éloge de son poème

L'avenir tout entier leur déclare la guerre ;

Pour l'effroi des méchans , un immortel burin

Grava ces noms flétris sur des tables d'airain.

O poètes de l'homme , et mes brillans modèles ,

Ainsi que vous noirci de crayons infidèles,

A Windsor, à Ferney, sous de rians berceaux.

J'irai de vos couleurs abreuver mes pinceaux;

Et si , dans les transports d'un délire homicide ,

Prenant leurs faibles traits pour les flèches d'Alcide ,

Langlois % Beaulieu, Crétot, Souriguière, Fantin,

Ont par la calomnie illustré mon destin ,

Fantin, Crétot, Beaulieu, Langlois et Souriguière,

Entourés tout-à-coup d'une affreuse lumière ,

Au défaut du carcan , qu'ils ont trop mérité ,

Subiront dans mes vers leur immortalité.

Quel sujet de vengeance arma ces doctes plumes, Noircit tant de journaux, salit tant de volumes? Des sots de mon pays ai-je été l'oppresseur? M'a-t-on vu gourmander, dans un vers agresseur. De ces nains orgueilleux la grotesque insolence ? Je lisais Rœderer , et bâillais en silence ; Je supportais Lézai^, ce pédant jouvenceau,

de la Création. Mais Blackmore eut le sort de Fréron : il fut sans cesse en butte aux:^ sarcasmes de ses plus illustres contemporains.

I . Crétot , obscur folliculaire. Beaulieu travaillait au Miroir.

1. Lézai (Adrien , Marnezia , marquis de) , auteur de plusieurs

Qui n'est qu'un Rœderer, et se croit un Rousseau.

Ce n'est pas que jamais, infidèle au mérite,

Ma muse ait trafiqué d'un suffrage hypocrite,

Quand les Gotins du jour, flatteurs intéressés,

Prodiguent aux Cotins qui les ont encensés

Cet opprobre banal qu'ils nomment leur estime;

Moi, qui ne sais offrir qu'un tribut légitime,

Et qui, pour tout trésor, ne voudrais obtenir

Que d'être aimé de ceux qu'aimera l'avenir ,

Je mets quelque distance entre Achille et Thersite;

Pour l'éloge et le blâme également j'hésite.

Us veulent l'un et l'autre un esprit délicat:

Tout louer est d'un sot, tout blâmer est d'un fat.

En estimant Daunou, Lanjuinais, Révélière,

Je méprise un Dumont, geôlier sous Robespierre.

Louvet * , dans le péril, se dévoua pour tous,

Et flétrit les tyrans quand ils régnaient sur nous;

Mais, lorsqu'ils ne sont plus, si Rovère^ les brave.

Sous l'habit d'affranchi ie reconnais l'esclave.

ouvrages en prose et en vers. La noblesse du bailliage d'Aval l'élut députe' aux Etats-généraux en 1789. Il s'opposa à l'admission des comédiens aux droits de citoyens actifs, en fondant son opinion sur le sentiment de .1. J. Rousseau. 11 mourut en 1800.

I, Louvet de Couvray (Jean Baptiste), né en Poitou, avocat distingué, fut élu député à la Copvention nationale par le département du Loiret. Robespierre eut en lui un ennemi infatigable.

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