‹ uvres complètes de M. J. Chénier, précédées de notices historiquesChapitre 7 sur 145 · Rovère , député à la Convention · texte numérisé non relu

Rovère , député à la Convention

SUR LA CALOMNIE. ii

La Bacciiante, alïectant une ("aiisse pudeur,

Imite mal d'ilébé la grâce et la candeur:

Les vains déguisemens d'un pénible artifice

Bientôt laissent percer les grimaces du vice;

Et le masque imposant dont il est revêtu

N'est qu'un hommage affreux qu'il rend à la vertu.

Le talent me fut cher; et, si des derniers âges Souvent j'ai célébré les chantres et les sages, Je n'ai pas prétendu , dans mes dégoûts sa vans , De la gloire des morts accabler les vivans. Que , suivant à son gré ces routes incertaines , Clément veuille égaler Zoïle et Desfontaines ; Que dans ses lourds écrits, froidement irrité, Il dénonce son siècle à la postérité; Ma voix, pour décerner un hommage équitable, N'attend pas que le tems, de sa faux redoutable. Ait réuni Saint-Pierre à Jean- Jacque , à Buffon , Garât à Condillac et La grange à Newton : Les illustres vivans seront des morts illustres. A l'humaine injustice épargnons quelques lustres ; Au sein du présent même écoutant l'avenir. Certain de ses décrets, je veux les prévenir. J'aime^à voir Andrieux , avoué par Tlialie, Des humains, en riant, crayonner la folie; Parny dicter ses vers mollement soupires ; En ses malins écrits , avec goiit épurés , Palissot aiguiser le bon mot satirique;

Lebrun ravir la foudre à l'aigle piiularique; Delille, nous rendant le cygne aimé des dieux, Moduler avec art ses chants mélodieux; Et, de l'Eschyle anglais évoquant la grande ombre, Ducis tremper de pleurs son vers tragique et sombre.

Si La Harpe autrefois, blessant la vérité. Voulut noircir mes jours d'un fiel non mérité. Oubliant sa brochure, et non pas Mélanie, Au temps où sa vieillesse allait être bannie , Plein du respect qu'on doit au talent malheureux , J'ai du moins adouci des coups trop rigoureux. Des arts abandonnés réparant l'infortune. J'ai de leur souvenir embelli la tribune; Talleyrand^ méconnu, dans l'exil a gémi: Il était délaissé; je devins son ami; Un décret du sénat le rendit à la France. J'ai vécu libre et fier, mais sans intolérance. Plaignant le sot crédule, abhorrant l'imposteur, Souvent persécuté, jamais persécuteur, Adversaire constant de toute tyrannie.

Ami de la vertu, défenseur du génie.

Convaincu seulement du crime détesté D'avoir aimé, servi, chanté la liberté.

I. Voyez le dise ours de Chénicr à la Convention pour le rappel rie Talleyrand. {rame, V des OEuvrcs anciennes , présente édition. )

SUR LA CALOMNIE. i'^

Oui, j'ai commis ce crime, et je m'en glorifie; Oui , les sucs généreux de la philosophie Ont contre les revers fortifié mon cœur; Des préjugés vieillis ils m'ont rendu vainqueur. Aux feux qu'ont allumés Rousseau, Rayle et Voltaire, J'ai vu se dissiper cette ombre héréditaire, Qui couvrait les humains dans la nuit expirans. Et j'ai su mériter la haine des tyrans. Des esclaves vendus la colère débile De cris calomnieux a fatigué ma bile ; Ma muse d'Archiloque implora le courroux. Ma muse enfin retourne à des travaux plus doux. Amitié , dont les soins font oublier l'envie ; Arts , brillans séducteurs qui colorez la vie ; Raison , guide des arts et même des plaisirs ; Embellissez encor mes studieux loisirs ! Ramenez-moi les jours d'audace et d'espérance Où j'ai peint L'Hospital, ce Caton de la France; Où Boulen et Seimour ont fait couler des pleurs; Où le grand Fénélon , paré de quelques fleurs , Et du fond de sa tombe accueillant mon hommage , Dictait mes vers empreints de sa fidèle image! Les nombreux ennemis contre moi conjurés Affermiront mes pas, déjà plus assurés. Je laisse à mes écrits le soin de ma défense. Le Dieu qui dans son art instruisit mon enfance Donne à ses nourrissons un exemple sacré : Si l'impudent satyre est par lui déchiré,

S'il punit d'un Midas les caprices stupides, S'il écrase un Python sous ses flèches rapides , De ses feux bienfaisans il mûrit les moissons ; Dans ses douze palais il conduit les saisons ; Il préside aux concerts des doctes Immortelles , Et sur sa lyre d'or il chante au milieu d'elles.

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