‹ uvres complètes de M. J. Chénier, précédées de notices historiquesChapitre 64 sur 145 · CONTRE L'AMOUR DE LA RETRAITE · texte numérisé non relu

CONTRE L'AMOUR DE LA RETRAITE

Par m. Népomucène L. LEJVIERCIER.

JLiAisSE aux rimeurs vanter la solitude; Moi , trop pensif, je la crains et la fuis : Son calme ajoute à mon inquiétude; Et la retraite irrite mes ennuis.

Vous qui toujours vous plaignez des vains bruits, Vous qui toujours chantez l'ombre des nuits, La paix des bois et des sombres réduits. De votre muse est-ce vieille habitude?

Qui voit-on seuls? des amants dépités; Des courtisans que la cour a quittés; D'altiers pédans que le public repousse; Des fats honteux de n'être plus cités.

Et dont l'orgueil, maudissant les cités, Exhale aux champs l'humeur qui les courrouce Contre des ris qui les ont attristés?

Souvent, hélas! les demeures lointaines Sont les abris des disgrâces mondaines,

sii4 RÉPONSE A CHÉNIER,

Ou le séjour de nos caducités.

Là, tel fâcheux, qui déplaît et qui s'aime, Se targue au moins de jouir de soi-même. Rien n'y dément ses sottes vanités :

Paies devient sa déité suprême.

Et ie fait roi des lieux inhabités.

Là, tel ministre en un champêtre asile Va s'exiler de peur qu'on ne l'exile.

Feignant d'avoir le goût des dignités Moins qu'amour pur des simples voluptés. Château lointain est un rempart utile.

D'oïl maint orgueil fait encor ses traités.

Que si pourtant un sage, un vrai poète. Jurent tous deux qu'ils aiment la retraite, Je les croirai : leur cœur en est épris. De la nature, amour des grands esprits, L'un est l'époux, et l'autre est l'interprète^ De ses faveurs ils connaissent le prix.

L'un sur le char du dieu de la lumière Plane avec elle aux célestes lambris; L'autre, plus libre en sa docte carrière. Révèle mieux ses mystères surpris; Mais sont-ils seuls ? non , ils sont avec elle : Nés pour l'entendre, et dignes de la voir, Rendant chacun leur pensée immortelle, Et d'elle-même empruntant ce pouvoir.

CONTRE LA RETRAITE. îii5

Mille importuns, s'ils quittaient leur manoir, Leur rediraient ce que d'autres leur dirent; Et, n'écoutant que ce qu'ils entendirent, D'en rien apprendre ils ont perdu l'espoir.

Celui qui n'a ni talent, ni science.

Jouirait-il de leur recueillement?

Quel est le fruit de son isolement?

Le noir chagrin, s'il est homme, et s'il pense.

Oui, le concours de ses afflictions.

Dès qu'il médite, et l'assiège et le hlesse;

Des temps passés la mémoire l'oppresse;

Et le futur noircit ses visions.

Des droits humains la puissance envahie;

Nos libertés qu'enchaînent les pervers;

Les factions consternant l'univers;

Les crimes rois, les vertus dans les fers;

L'hymen perfide, et l'amitié trahie;

La mort coupant nos liens les plus cliers :

Tout l'abreuva de sentiments amers :

Il voit dans tout les néants de la vie.

Homme souffrant! ah! quitte les déserts,

Où la raison nous est trop trop ravie!

De Michel- Ange admire ce tableau :

Quelle Méduse enfanta son pinceau?

La solitude. Au fond d'épais ombrages,

'2\Cy REPONSE A CHENIER ,

Ee deuil, tendant un nocturne rideau, Cécile à ses yeux le ciel, la terre et Teau, Et l'épouvante au seul bruit des feuillages. Fils de la peur, monstres de son cerveau. Mille griffons, lui soufflant leurs présages^ Multipliant leurs hideux assemblages , Mordent ses flancs, serpentent à ses pieds ^ Volent sur elle, et, groupant leurs images En noirs essaims qu'emportent les orages, Font tressaillir ses membres effrayés Aux mouvemens de leurs bruyans passages.

Toi, malheureux! témoin de sa terreur ^ Regarde la, pour guérir ta manie:

Cette leçon, que traça le génie.

T'apprend à fuir des rêves pleins d'horreur. Crois-en l'esprit de ce peintre sublime: L'homme est en soi pour l'homme un vaste abîme. Que la raison ne doit pas trop sonder. Sors de toi-même, et laisse-toi guider Vers les plaisirs dont le charme t'anime. En libre oiseau, respire, prends l'essor, Caîment voltige où l'instinct te réclame : 11 est un monde au-dedans de notre ame ; Au-dehors d'elle, il est un monde encor*. C'est celui-là qui nous nourrit sans cesse; En l'habitant j'ai trompé ma tristesse.

Jette sur lui de curieux regards;

CONTRE LA [\ETRA1TE. i\

Et le miroir de ton intelligence Réfléchira ses mobiles hasards.

Vois l'industrie y verser l'abondance; Vois-y régner nos Poussins, nos Mansards; Suis au barreau, suis aux bancs du théâtre Un peuple entier des talens idolâtre; Vois se former les jardins, les remparts, Où brilleront les modes et les arts :

Ce monde-là , spectacle pour le sage , Moins criminel , moins trompeur que volage , Pourra t'offrir quelques amis constans.

Peut-être encor l'aspect d'un bon ménage. C'en est assez : ses défauts sont du temps. S'il n'est parfait, toi, l'es-tu davantage? Pardonne-lui; prends part à ses plaisirs; Et si, plus tard, gagnant ton ermitage, Tu rentres seul rêver en tes loisirs, Les doux pensers berceront ton vieil âge.

De mes chagrins soigneux de me guérir.

J'en use ainsi : le monde m'intéresse; La langueur pèse à qui fuit son ivresse. Je suis sa pente afin de moins souffrir; Je m'y complais; j'y cherche une allégresse Dont l'erreur flatte et ravisse mes sens. Les chants, les ris, les mots divertissans , Un chien qui jappe, un cercle qui babille,

2i8 RÉPONSE A GHÉNIER.

Le jeu coquet des belles, et les tours De ces enfans que l'on appelle amours, Un roi qui passe, un charlatan qui brille, Je m'en amuse; oui, la moindre vétille. Les vains tréteaux, la gloire et les tambours: Tout me distrait; et, ma mélancolie De cent jouets empruntant le secours.

Pour mon repos je m'évite, et m'oublie.

Combats, Chénier, dans la foule où je cours. Les souvenirs dont l'ame est assaillie; C'est un tourment de méditer toujours; Pour vivre en paix, vivre seul est folie.

TTT non 'gi —

Aux environs des mers de Germanie,

Tout près de l'Elbe, et non loin de Hambourg,

Se trouve un lieu qu'on nomme Lunébourg,

Cité fameuse, et berceau du génie.

C'était le tems où nos preux chevaliers

Couraient cherchant des murs hospitaliers

Loin de la France et loin de leur famille.

Depuis le jour, à jamais détesté.

Qui détruisit la saine liberté,

En renversant les murs de la Bastille.

Comme il faut vivre, aucuns étaient lecteurs,

Instituteurs, auteurs, prédicateurs;

Aucuns montraient le chant à quelque belle,

Aucuns la danse, aucuns Polichinelle.

M'est-il permis , entre tant de héros , D'en choisir un, dont je dirai deux mots?

Nérac était le lieu de sa naissance;

Il avait nom le vicomte de Crac,

Homme à son gré de très-haute importance,

Cousin-germain des barons d'Albicrac;

Sot, paresseux, ignorant coiimie un moine,

INe sachant rien que le patois gascon,

Ne possédant de trésor que son nom;

Mais l'impudence était son patrimoine.

Dans l'Allemagne il apprit en chemin,

Grâce au besoin, ce grand maître de langue.

Quelques lambeaux du langage germain.

Lui-même un jour se fît telle harangue

En son patois: « Eh donc! que deviens-tu?

«Sujet loyal, banni par ta vertu,

« Mourant de faim, tu vis dans l'espérance!

« Ne dois-tu pas un Dunois à la France ?

« Il faut songer à conserver Dunois.

a Si tu voulais enseigner ton patois?

«L'enseigner, bon; la grande peine à prendre

« Est de trouver gens qui veuillent l'apprendre.

« Pour en sentir les charmantes douceurs,

«Ces Allemands sont trop peu connaisseurs;

« Mais l'Italie en ces lieux intéresse;

«Car les Français, enragés roturiers,

« Dans ce pays font la guerre en courriers,

« Et des Germains vont battant la noblesse.

« De l'Italie on parle tout le jour :

«C'est Mondovi , c'est Dégo, c'est Plaisance,

NOUVELLE. j.i'^

«Lodi, Turin ^ Gênes, Milan, Florence,

(c Rome!... et Nérac n'a jamais eu son tour.

«Tous ces barons, clans la ville ébahie,

« Voudraient savoir la langue d'Italie.

« De ce jargon tu n'entends pas un mot;

« Mais eux non plus; et tu n'es pas un sot.

« On va cherchant la langue originelle,

«La langue mère, unique, universelle;

« Plusieurs savans sont pour le bas-breton ;

«Non, cadédis, c'est le patois gascon.

«Puisqu'il le faut, qu'il déroge, et devienne

« Pour un moment la langue italienne.

« En te berçant, ta nourrice t'apprit

« Le gascon pur ; eh donc ! l'affaire est bonne :

« Tu fonderas une cité gasconne.

« Que c'est pourtant d'avoir u» grand esprit ! »

Dès le soir même, affiches dans la ville. A LA. Noblesse. Un seigneur milanais , Forcé de fuir les jacobins français ^ Et dans ces murs fixant son domicile.

Veut enseigner langage qu'il sait bien : Il a pour ce méthodes singulières; En quatre mois, écoliers, écolières Autant que lui sauront V italien.

Notre héros tourne toutes les têtes :

On se l'arrache aux soupers, dans les fêtes;

C?est une vogue, un bruit, un engoûmcnt, Une folie, une fureur si grande Qu'au bout d'un an cette ville allemande Plus ne savait un seul mot d'allemand.

*Cbacun de rire aux folles incartades Que prodiguait le comique héros; Lui-même aussi publiait ses boutades, Lettres, billets, chansons, menus propos, Discours pieux, virulens, emphatiques.

Assaisonnés d'injures scolastiques ; Partout l'injure est style de dévots.

Plus, écrivit certain cours de lycée:

Douze in-quarto resserraient sa pensée; Grands écrivains sont avares de mots.

Il régentait la bonne compagnie En toute chose; il enseignait surtout L'art d'acquérir esprit, talent et goût, Et des secrets pour avoir du génie.

Voire ou prétend qu'aimant fort les secrets Mainte beauté, qui n'en fît rien connaître, Prenait encor d'autres leçons du maître; Tant le mérite a de puissans attraits!

Quand de la sorte on fêtait le grand honnne Près de ces lieux certain banquier de l^ome Vint h descendre; il quittait ses foyers, Craignant de Paul la royale folie.

Couvert du sang des vSarmates altiers.

Le Moscovite aux vallons d'Italie

Portait le fer, la flamme, le trépas.

Son général, monsieur saint Nicolas,

S'était adjoint Suwarov^, grand apôtre,

Tueur de gens, et saint tout comme un autre;

Lequel , suivi de ces nombreux guerriers ,

Vainquit d'abord nos débris héroïques;

Mais qui, depuis, dans les champs helvétiques,

Par Masséna vit flétrir ses lauriers.

Or, noterez que dans ces tems critiques,

Où le pouvoir luttait contre les droits ,

Si des sujets fuyaient les Républiques,

Des citoyens émigraient loin des rois.

Le voyageur détestait ces pontifes,

Tyrans cagots, plus rois que les Césars;

Il méprisait leurs dogmes apocriphes;

Lettré d'ailleurs, et grand ami des arts,

Fier ennemi du pouvoir arbitraire.

Toujours fidèle et cher à son parti.

Estimé , craint dans le parti contraire :

On l'appelait signor Aliberti.

Pour lui , bon Dieu , quelle route importune '

Hambourg l'appelle, à son regret cuisant;

Triste climat, séjour peu séduisant.

Mais le dépôt de toute sa fortune.

Il cheminait, le cœur sombre et dolent,

I^'esprit rêveur, et souvent l'œil humide;

OEuvres anciennes. III. 1 ^

2iG LE MAITRE ITALIEN.

Lisant, chantant, ou les plaintes d'Armide,

Ou les fureurs du paladin Roland.

De son pays regrettant les merveilles.

Les lourds châteaux des lourds barons germains

Ne brillaient pas devant ses yeux romains;

Et l'allemand charmait peu ses oreilles.

Dans un village en passant arrêté.

Le voyageur allait dîner; son hôte.

Joignant babil à curiosité,

Par le valet avait appris, sans faute,

D'Aliberti le nom , l'état , le bien

Et le pays. «Monsieur, soyez tranquille,

« Dit le Germain : nous avons une ville

« Qui ne sait plus parler qu'italien.

« — De ces cotés? — - Sur la route, à sept mille.

« C'est Lunébourg. — Partons vite; un courrier.

« — Dînez d'abord. — Non, mais je vais payer.

« — Soit. — Un courrier! des chevaux i ma voiture!

« Je n'ai plus faim : j'attendrai jusqu'au soir. »

Pendant la route, il semblait que l'espoir

Eût à ses yeux embelli la nature ,

Au point qu'il fît l'éloge d'im coteau;

Fermant les yeux, lorsque par aventure

Il se trouvait près de quelque château.

« Rome, Florence, et Venise, et Ferrare,

S'écriait-il, « la gloire en est à vous!

« IjCs astres purs qui brillènmt pour nous

« Ont enfin lui sur ce climat barbare. (c Gloire immortelle à nos cbantres heureux ! ic Alighiéri, leur père et leur modèle; (( Amant de Laure, et chantre digne d'elle, «Vraiment poète et vraiment amoureux; a Grand Torquato, l'émule de Virgile; « Ludovico , plus riche , plus habile , «Plus grand peut-être, et dont l'art enchanteur « Sait réunir la grâce et la vigueur, «La raison saine et l'aimable délire; « Rivaux d'Horace, et maîtres de la lyre, « Chiabréra , Filicaia , Testi ; « Noble Guidi , dont les strophes divines « Depuis cent ans charment nos sept collines; « Fier Varano , brillant Algarotti ; « Et toi! l'honneur de nos tendres musettes, « Charmant Rolli, qui de tes chansonnettes « Fis retentir les échos de Windsor ; «Et vous! qu'aima la muse au sceptre d'or, « Touchant Maffei , élégant Métastase ; « Sur les hauteurs des deux sommets sacrés , «Buvez l'encens, partagez mon extase, « Unis aux Dieux qui vous ont inspirés! « Au bout du monde on peut encore entendre « Votre langage harmonieux et tendre !

« J'avais besoin d'un plaisir aussi grand : « Je suis à jeun , bien las et bien souffrant. « Ne plus vous voir, 6 chef-d'œuvres antiques!

« Ne rencontrer que des cités gothiques!

« Que Botzembourg ! Lunébourg ! Rotembourg !

« Et tout cela pour aller à Hambourg!

a Mais Lunébourg mérite au moins sa grâce :

« C'est un nom sec; il n'est point clans le Tasse;

« ÏjC conserver serait un grand défaut :

aLunopoli, c'est le nom qu'il lui faut.

11 arrivait, comme à la promenade

Tous les oisifs couraient se réunir;

Gens du beau monde ont vu de loin venir

Le postillon, chargé d'une ambassade.

On cherche, on trouve assez mal-aisément

Vieux érudit qui savait l'allemand.

Plein du renom d'une cité polie.

Dit l'interpète, et brûlant de la voir,

Un habitant de la belle Italie

Arrive exprès pour remplir un devoir.

Chacun s'écrie : Italien! qu'il vienne.

Vive, sandis, la langue italienne!

Le cher vicomte, en un si mauvais pas,

Écoute, approuve, et ne se trouble pas:

Il est sans peur, s'il n'est pas sans reproche.

Aliberti modestement s'approche,

Fait compliment au bon peuple Germain.

C'était partout des voyelles sonnantes.

Des mots (choisis, des phrases élégantes,

Du pur toscan que parlait un Piomain.

Des auditeurs l'étonnement extrême, Quand il eut dit, l'étonnait fort lui-même : Sans lui répondre, ils examinaient tous Ses grands yeux noirs, sa noire chevelure, Son nez romain, sa taille, son allure; Puis se disaient: Qu'est-ce? l'entendez- vous ? Quel monotone et singulier langage!

Italien ? Comment ! cet homme-ci ?

On s'est trompé. Que vient-il faire ici? Son idiome est celui d'un sauvage.

Bientôt le bruit, d'abord faible et confus. Gagne , s'étend , s'accroît de plus en plus. Le maître parle, et soudain grand silence: « Cet étranger n'a pas le regard bon; « Vous le prenez pour un sauvage? Non, « Non; c'est plutôt un jacobin, je pense : « Il est venu par la route de France; « Et je crois bien qu'il a parlé gascon. » Gascon! La foudre, en perçant les nuées, La foudre même eût fait moins de fracas : Figurez-vous les cris, les brouhahas.

Les quolibets, les ris à grands éclats; Sifflets aigus, effrayantes huées:

On se croyait aux pièces de Nisas.

Gascon , sandis ! gascon ! le misérable ! Fuis, jacobin, carmagnole exécrable; Eh! cadédis; nous crois-tu des Gascons?

Vieillards, enfans, baronnets et barons.

a3o LE MAURE ITALIEN.

Tout s'en mêlait, voire aussi les baronnes. Au long assaut des injures gasconnes Avec pitié le Romain répliqua :

Oh ! che bruti ! che razza tedesca !

Vite arrivé, parti plus vite encore, Aliberti plaignait ces pauvres gens; Il s'écriait : quels pays indigens!

Ils ont des fous et n'ont pas d'ellébore. A Lunebourg le vicomte enchanté Reste vainqueur et toujours plus fêté;' Mais en Gascogne il avait lu l'histoire : Que de héros, flattés par la victoire.

Furent vaincus dans un dernier combat!

Quand ma planète est dans tout son éclat, Craignons, dit-il, une éclipse importune; Il ne faut point fatiguer sa fortune.

D'un sort plus beau mes yeux sont éblouis : D'être Dunois j'ai la noble espérance ; On a r'ouvert les portes de la France; Dunois peut donc rentrer dans son pays.

Il va partir, et la ville est troublée. Nombreux concours. Le héros, en grand denll, Se présentant à l'auguste assemblée.

L'œil attristé, mais plein d'un noble orgueil, Dit, sur le ton d'une oraison funèbre:

«Écoutez-moi, mes botes, mes patrons,

mgr

NOUVELLE. 'j3i

«Mes bienfoiteurs, baronnes et barons, « Dignes soutiens d'une cité célèbre.

« J'aurais dû vivre et mourir parmi vous ; «Je le voulais; mais le destin jaloux « Veut le contraire ; et ce destin l'emporte. « Longtemps banni , nouveau Coriolan , « Je dois me rendre aux désirs de Milan : « On a besoin d'une tête un peu forte, «D'un liomme grave, et point aventurier, « Monsieur Melzi ^ me dépêcbe un courrier. « C'est en pleurant que je vous abandonne ; « De mon pays vous connaissez les torts : « Il fut ingrat ; mais il a des remords ; « Coriolan pardonna, je pardonne.

Un cri s'élève : « Eternelles douleurs !

Vovez les yeux des baronnes en pleurs;

Pour vous , cruel , ces yeux n'ont plus de cliarmes !

Vous nous quittez ! » — «Ah! cachez-moi vos larmes;

« Il faut remplir un austère devoir.

« Vous n'avez plus besoin de mon savoir ;

« Même à Florence il n'est point d'homme habile

« Qui se flattât de montrer dans la ville

« L'italien tel qu'on le parle ici.

« Vous l'enseigner serait vous faire injure :

1. Melzi (Louis) , chevalier de Malte, aussi eelèbic tlaus les armes que par ses talcris liUeraires, naquit à Milan.

a Vous savez tous ma langue, Dieu merci!

a Comme moi-même; et du moins, je le jure,

c< L'italien jamais vous n'oublîrez.

A son serment tous les sermens s'unissent.

On en fait trop; ceux-là seront sacrés.

A son grand cœur tous les cœurs applaudissent;

Avec respect la foule suit ses pas;

On l'accompagne aux portes, sur la route;

Il rit, on pleure; il se tait, l'on écoute;

Un dernier mot s'échappe... « Adiousias. »

Il dit, s'éloigne, et regarde, et soupire;

Et ce héros, rêvant d'autres succès.

En attendant qu'il redonne un empire,

Vient à Paris enseigner le français.

Mais, loin de lui, sa gloire n'est absente

A Lunébourg, ville reconnaissante:

Des beaux esprits il y fait l'entretien;

D'une statue il y reçoit l'hommage;

Et dans la place , aux pieds de cette image ,

On lit trois mots : Au maître italien.

Là, chaque soir une cité ravie

Vient admirer le vicomte de Crac,

Et parle encore, en dépit de l'envie.

L'italien... que l'on parle à Nérac.

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