‹ uvres complètes de M. J. Chénier, précédées de notices historiquesChapitre 65 sur 145 · SUR LA NOUVELLE : LE MAITRE ITALIEN · texte numérisé non relu

SUR LA NOUVELLE : LE MAITRE ITALIEN

Page 221 , vers 8 et suivans.

Depuis le jour, à jamais détesté,

Qui détruisit la saine liberté.

En renversant les murs de la Bastille.

Il ne s'agit point ici, comme on voit, des hommes qui, après avoir rendu de véritables services à la liberté dans l'assemblée constituante ou ailleurs , ont quitté la France aux époques les plus orageuses de la révolution. Mon héros est irréprochable : il est parti le quatorze juillet, si ce n'est la veille.

Page 225, vers 8 et 9.

Mais qui,depuis, dans les champs helvétiques, Par Masséna vit flétrir ses lauriers.

L'Europe connaît l'admirable campagne d'Helvétie : le plus beau titre de gloire du général Masséna. Tout le monde sait qu'elle rétablit, à la fin de l'an six, les affaires et la splendeur de la république française.

iM NOTES SUR LA NOUVELLE:

Page '226, vers 27 et suivans.

Les astres purs qui brillèrent pour nous Ont enfin lui sur ce climat barbare.

Gloire immortelle à nos chantres heureux !

Ce passage a besoin de quelques éclaircissemens. Le voyageur parle avee enthousiasme de sa patrie, selon la coutume des Italiens, et surtout des Romains. Cet enthousiasme est assurément bien fondé : aucun peuple en Europe n'a le droit d'oublier sans ingratitude que l'Italie lui enseigna les sciences, la littérature et les arts; que, même avant la découverte de l'impïimerie et la chute de l'empire d'Orient, véritable époque de la renaissance des lettres , les Italiens , durant deux siècles , parlaient une langue harmonieuse et déjà honorée par des chefs-d'œuvre, quand toutes les autres nations modernes ne connaissaient que des jargons barbares.

C'est l'Italie qui a donné à l'histoire un Guichardin ; à la

politique , un Machiavel ; aux sciences , Christophe Colomb ,

Galilée, ToricelU , Viviani, Cassini , Guglielmini, Maraldi,

Rédi, Malpigi , Morgagni, Spalanzani, Fontana , Volta; aux

arts du dessin, Michel -Ange, Raphaël, Bramante, Jules

Romain , Corrège , Titien , Palladio , Paul Véroncse , les trois

Carache, Guerchin , le Guide, le Dominiquin, Canova; à

l'art musical, David Riccio , Corelh , Lulli , Palestrina, Per-

golèse, Léo, Vinci, Durante, Galuppi, Téradéglias, Jomelh,

Maio, Piccini, Traetta, Sacchini, Sarti, Paësiello, Cimarosa.

La poésie italienne n'a pas eu moins d'éclat. Dante Alighieri

la fonda dès la (in du treizième siècle, ainsi que la langue

toscane. Pétrarque, amant et chantre de Laure, se rendit

célèbre après lui, surtout par de nombreux sonnets, entre

lesquels on ea trouve d'admirables. Torquato Tasso et Ludo-

vico Ariosto sont trop fameux ])Our qu'il fiiille rien ajouter

dans celle note aux éloges très-légitimes que mon Romain

LE MAITRE ITALIEN. i35

leur prodigue. Les poètes lyriques italiens sonl presque iii;norés en France ; ils sont dignes toutefois de la haute réputation dont ils jouissent dans leur patrie. Les belles odes de Chiabrera et de Tcsti ne le cèdent en rien aux plus belles de Malherbe et de J. B. Rousseau. Filicaia mérite les mêmes louanges. L'ode qu'il a composée sur la délivrance de Vienne par Sobieski est aussi remarquable que son beau sonnet sur l'Italie. Celle de Guidi, ayant pour titre là Fortune, le place au niveau de ces grands poètes. Varano n'a pas déployé moins d'enthousiasme en imitant quelques morceaux des livres juifs ; livres qui ne sont point sacres, même dans le sens des cantiques de Pompignan, mais qui sont des monumens immortels d'une poésie sublime. Des expressions ingénieuses et brillantes distinguent les vers et la prose d'Algarotti. Rolli, qui séjourna long-tems à Londres, est estimé pour ses élégies, pour ses endécasyllabes , et surtout pour ses chansonnettes, genre aimable et poétique, qui n'est pas la chanson française, et dans lequel il s'est montré supérieur à Métastase lui-même. Scipion Maffei, auteur de la simple et touchante Mérope , fut, au milieu du dix-huitième siècle, le restaurateur de la tragédie antique en Italie. Métastase triompha d'ime partie des entraves que lui imposait la musique. Artaxerce et la Clémence de Titus , au défaut près des amours épisodiques , sont de véritables et d'excellentes tragédies. U Olympiade, Didon , Thémistocle , Nitëtis , Régulas , Achille à Scyros , offrent des scènes d'une grande beauté. A ces poètes illustres on pourrait ajouter quelques autres : Alamanni, par exemple, le premier qui , chez les modernes , ait dignement chanté l'agriculture , et que l'on trouve oublié mal-à-propos dans la préface de V Homme des Champs ; Marclietti et Caro, estimables traducteurs de Lucrèce et de Virgile ; Tassoni , versificateur un peu monotone, mais correct et sage, et que notre judicieux Despréaux a honoré de quelques louanges; Fortiguerra, qui, avec moins de sagesse que Tassoni, a plus de chaleur et d'imagination; Zéno, souvent tragique, et précur-

23G jNOTES sur la NOUVELLE:

seur de Mctastasc; Fiugoni, remarquable par sa fécondité et par l'élégante pureté de sa diction ; Parini enfin, que l'Italie vient de perdre, et qui a produit un joli poëmc sur les trois parties du jour.

Plusieurs soutiennent encore aujourd'hui la gloire de cette riche littérature poétique. On distingue dans ce nombre Césarotti, dès long-tems célèbre par ses belles traductions d'Homère, d'Ossian, et de deux chefs-d'œuvre tragiques de Voltaire : Mahomet et la Mort de César; Monti, dont les poèmes, les odes et les tragédies , offrent partout un excellent style ; Casti, avantageusement connu par des nouvelles charmantes, illustré par le poème des Animaux parlans , ouvrage qui, sous plus d'un rapport, fait honneur à l'Italie moderne, monument de poésie naturelle , de plaisanterie piquante , d'esprit philosophique et indépendant; Vittorio Alfiéri , cité en Europe pour la force de ses idées, pour la nerveuse précision de son style, et pour la sévère simplicité de ses compositions tragiques.

Je ne puis terminer cette longue note sans faire une observation importante, relative à Vittorio Alfiéri. Le C. Petitot, qui vient de donner une version française des tragédies de cet auteur, le féhcite d'avoir abjuré ses principes républicains. D'abord le traducteur Petitot ne sait ni assez d'italien ni assez de français pour interpréter fidèlement un écrivain tel qu Alfiéri; en second lieu, le traducteur Petitot est beaucoup trop étranger à toute idée poUtique pour concevoir nettement quel est le système républicain adopté par Alfiéri. J'ai un peu connu cet écrivain lorsqu'il était à Paris , il y a treize ou quatorze ans; depuis cette époque , il n'a pas publié une seule ligne qui ne soit conforme aux principes qu'il professait alors. C'est donc bien gratuitement que le traducteur Petitot le loue d'une apostasie honteuse; il aurait dû réserver cet éloge pour de vieux littérateurs français qui l'ont beaucoup mieux mérité. Intérêt et sotte vanité: voilà tout le secret de leurs conversions miraculeuses. Du reste, il ne faut pas s'étonner si des hommes qui furent autrefois des hypocrites d<; philosophie sont au -

jourd'hiii des hypocrites de religion : c'est toujours un bal masqué; ils n'ont fait que changer de domino.

Page 229, vers 19 et 20.

Sifflets aigus, effrayantes huées:

On se croyait aux pièces de Nisas.

Le C. Carion de Nisas est jusqu'ici le seul grand poète que Pézenas ait donné à la France. Il a fait représenter, il y a deux ans , une tragédie intitulée : Montmorenci. On y voit le cardinal de Richelieu , qui , tout occupé des affaires de l'Europe , commence par observer qu'il a fait une grande pluie la nuit dernière. Il déclare ensuite à la reine qu'il est amoureux d'elle; que son mari, Louis XIII, ayant déjà trente et un ans, ne peut manquer de mourir bientôt, et qu'alors il voudra bien épouser la veuve du roi, lui cardinal , qui n'a pas encore quarante-huit ans. Cette déclaration raisonnable est écoutée avec un grapd calme; et la reine, quoique de la maison d'Autriche , Castillane , fille de Philippe III , belle-fille de Henri IV, femme de Louis XIII , et depuis mère de Louis XIV, a la politesse de ne pas faire jeter le cardinal par les fenêtres. Dans une autre scène , la reine et la princesse de Condé, toutes deux en puissan<;e de mari, se content leurs petites aventures : l'une avoue sans bégueulisme son amour pour le duc de Montmorenci ; l'autre répond avec naïveté qu'elle aimait beaucoup le feu roi Henri IV. Elles font toutes deux en faveur du duc une tentative auprès de Louis XIII. Le monarque, un peu embarrassé , prend le parti d'aller à la messe, pour implorer les lumières d'en-haut; mais il n'en est pas quitte à si bon marché. Le vieux duc d'Épernon ayant fait une battue dans les châteaux, dans les castels, dans les gentilliommières, arrive à la fin du cinquième acte. Il amène avec lui le ban et l'arrière-ban , les grands seigneurs, les hobereaux,

sans en excepter Carion, le trisaïeul tle l'auteur. Tous viennent demander la grâce du gouverneur de la province. D'Épernon n'a pas encore parlé durant la pièce; aussi s'en donne-t-il à cœur joie. Le roi ne trouve d'autre moyen de terminer ce long bavardage que d'accorder ce qu'on lui demande; sur quoi le cardinal de Richelieu survient. Il conte succinctement comme quoi, n'ayant rien à faire dans son après-dînée, il s'est amusé à faire couper la tète de Montmorenci , en attendant de nouveaux ordres. Le roi comprend fort bien que c'est tout comme s'il n'avait rien accordé; et la toile se baisse, au grand contentement des spectateurs. Le style est constamment de la force de cette belle composition : ce qui n'est pas une médiocn; difficulté vaincue. Le public a sifflé outrageusement cette facétieuse tragédie; mais jl a eu la patience méritoire de la siffler jusqu'à la fin.

LES MIRACLES

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