LES MIRACLES
De Mahomet vous subirez la loi, S'il vous advient quelques mésaventures; De Jésus-Christ nous adoptons la foi , Si vous gagnez vos modestes gageures. »
— Bon! s'écria Turpin le chroniqueur,
C'est marché fait: j'accepte de grand cœur;
Je crois, j'espère, et Dieu fera le reste.
Mais permettez que j'embrasse Olivier;
Car son discours vient de m'édifîer;
Dieu l'a rempli de sa grâce céleste.
La Jacqueline est en très-bonnes mains;
Moi, je saurai faire honneur à vos vins;
Je boirai tout , j'en jure , j'en atteste,
Et mon ampoule et mes vignes de Rheims. »
Les beaux diseurs donnent la confiance : Charles céda; chacun des pairs de France Au saint traité souscrivit à l'instant; Et tout chacun se retira content.
Hugon riait dans sa barbe touffue, Et répétait tout bas : Ces braves gens Seront demain de fort bons musulmans.
Turpin disait : Cette affaire conclue, Dieu rognera les griffes du démon; J^e roi demain recevra le baptême;
Il entendra ma messe et mon sermon; Et je prétends le confesser moi-même.
Avec Turpin , avant l'heare chérie , Notre Olivier se rend à son devoir.
Cette beauté, qu'adore la Syrie, Tremble et rougit du plaisir de le voir. Avec candeur Jacqueline, à son père, Sur l'alcoran jura d'être sincère.
Turpin s'avance avec solennité.
Ouvre un cahier lu, relu, médité, Qui contenait, au lieu des litanies, De beaux détails sur les vins généreux, Sur les raisins, les muscats savoureux, Que produisaient ses quatorze abbayes.
Or ça, dit-il, baise les livres saints; Baise, mon fils, jure sur l'évangile Que tu seras sincère autant qu'habile.
Sire, bon soir : demain gare à vos vins; La sainte église abhorre le parjure.
Avec respect Olivier baise et jure; Et Turpin sort, n'ayant que faire là.
Turpin sorti , le père aussi s'en va ; Olivier reste, et quelque tems soupire:
Il est chargé du salut d'un empire.
Pour l'empêcher d'arriver à sosi but
i-ji LES MIRACLES.
En beau chat blanc, le malin Belzcbut S'était bloti sur la couche douillette, Et riait fort aux dépens d'Olivier, Car il comptait lui nouer l'aiguillette; Mais rira bien qui rira le dernier.
Par un usage et saint et méritoire.
Pour pénitence, alors qu'il se couchait, Entre ses dents Olivier dépêchait Une oraison courte et jaculatoire.
De foi, d'espoir, et d'amour transporté, En caressant la gentille beauté, D'un ton pieux, il dit : yéi^e, Marie. A ce saint nom, des diables redouté, Le Belzébut miaule avec furie, Et dans l'enfer s'enfuit épouvanté.
Or, maintenant, vous croyez bien, mesdames, Que mes tableaux vont échauffer vos âmes; Que je peindrai ce mutuel transport, Ces plaisirs vifs, cette ivresse touchante, D'un couple heureux que son amour enchante; Vous le croyez? Eh bien, vous avez tort: Nos deux amans ont besoin de mystère; Allons-nous-en; faisons comme le père.
Vous insistez! vous désirez savoir Si vous devez conserver (jiielque espoii! .le vous enlends : la l)eaulé s'intéresse
Aux grands expl(3its, à la pure tendresse D'un chevalier plein d'amour et d'honneur; Un accident peut trahir sa valeur.
De son pari je connais l'imprudence ; Mais comptez-vous pour rien la Providence?
Dieu , qui créa les mondes et les cieux , Et dont la nuit ne ferme point les yeux, Veille au sommet de la sphère divine; Veille Olivier comme aussi Jacqueline; Veillent encor les chevaliers français.
Au milieu d'eux le seul Turpin sommeille, Plein d'espérance et du vin de la veille, Et plus qu'eux tous convaincu du succès. Ouvrant les yeux quand l'auhe va paraître, Il voit soudain entrer par la fenêtre Feu saint Rémi, bien crosse, bien mitre. Ayant le chef de rayons décoré.
— Enfans , dit-il, n'ayez fraveur aucune: Vous connaissez mon nom et ma fortune; De mon vivant, j'étais comme Turpin, Grand archevêque, et grand ami du vin.
Si j'abhorrais la Champagne Pouilleuse, Par moi de Reims les coteaux sont bénis; Fort à propos, pour huiler saint Clovis, Dieu m'envoya l'ampoule merveilleuse.
Œuvres anciennes. III. lO
274 T.ES MIRACT.ES.
Je viens d'en-haut, au nom de monseigneur:
De votre affaire il a ri de bon cœur;
Il est bon bomme, et, de plus, il vous aime;
Mais, n'osant pas s'en fier à lui-même,
Craignant l'abus sur un sujet pareil,
Tl a voulu rassembler son conseil.
Comme ici-bas, cbez nous on vous estime;
On a trouvé maint pari peu discret ;
Malgré cela, l'avis est unanime.
On a senti quel scandale adviendrait
Si des démons Hugon restait l'esclave ,
Et si son vin demeurait dans sa cave.
Miracle il faut, miracle se fera:
D'un saint mitre croyez-en les oracles;
Selon vos vœux tout se terminera.
Notre Olivier fait déjà des miracles:
Il a cbez nous un très-puissant appui ;
Car Notre-Dame intercède pour lui.
Voilà que c'est, quand on fait œuvre pie.
D'être dévot à la Vierge Marie!
Il est marqué du cacliet des élus :
De Belzébut bravant les tours magiques,
Olivier pousse en faveur de Jésus
Seize argumens forts et tbéologiques.
Vous direz tous \\n p citer au bon Dieu;
A. tous les saints vous offrirez des cierges;
N'oubliez pas les onze mille vierges:
Tout vrai croyant doit les fêter. Adieu. —
Il dit, s'envole, et les laisse en prière. L'astre éclatant qui mesure les jours Avait atteint le milieu de son cours, En dispensant et chaleur et lumière; On vit soudain descendre du palais Hugon, sa cour, les chevaliers français. Un peuple immense, avide de spectacles, Se trouvait là dans l'espoir insolent De bien berner les faiseurs de miracles : Berner les saints est toujours consolant.
Hugon s'avance. Approchez-vous, bonhomme; C'est sur ce ton qu'à Nayme il s'adressa : Pour grand sauteur partout on vous renomme; Qu'en dites- vous? Hier on m'annonça Que par serment, que par gageure expresse, Cinquante pieds, malgré votre vieillesse, De haut en bas, vous prétendiez sauter. A cette tour vous plaît-il de monter?
On aime ici les voltigeurs ingambes.
Cinquante pieds font juste sa hauteur:
En descendant prenez garde à vos jambes. A ce discours, le confiant sauteur Monte à la tour, et, franchissant l'espace. Sans accident se retrouve en la place Auprès d'Hugon; lequel dit : C'est beaucoup: J'étais fort loin de vous croire aussi leste; Vous sautez bien : passons à ce qui reste.
-j.-G LES MIRACLES.
Turpin boira tout mon vin d'un seul coup: Voyons. Il dit : dans une immense tonne Les sommeliers versent cent muids de vin ; . Chacun murmure et longuement s'étonne; D'un air béat et son rosaire en main , Le chroniqueur, certain de la victoire, Boit d'un seul trait, et dit : Versez a boire. Quand tout le peuple applaudissait encor, Roland saisit le redoutable cor; Hugon s'élance; il crie : Eh! laissez vite, Laissez ce cor; de tout je vous tiens quitte. Brave Roland; mais ce jeune vaurien, Ce beau Français qui ne doutait de rien, A-t-il chanté seize fois son antienne?
Ou donc est-il? Alors doublant le pas, Olivier prend sa femme entre ses bras, Jj'élève en Tair, et dit : elle est chrétienne. Quoi! tout-à-fait? lui repartit Hugon; Mon cher monsieur, n'ctes-vous pas Gascon? Ce pari-là peut se perdre sans honte.
Répondez-moi , ma fille : voulez-vous Que l'on s'en lie à monsieur votre époux? Ne s'est-il pas glissé (juelque mécompte?
La Jacqueline avec snnplicité.
Les yeux baissés, répondit : Je vous jure Qu'à tous les deux vous nous faites injure; Je suis garant qu'il a trés-])len compté.
Hugoii la crut. Fille honnête et sincère. En cas pareil ne peut tromper son père. Dans l'aventure il vit le doigt de Dieu: Tant ce monarque était un grand génie!
Oh! oh! dit-il, Jacqueline, ma mie.
Je suis chrétien; ceci n'est pas un jeu; Ce ne sont là visions, ni prestiges; Croyons au Dieu qui fait de tels prodiges. I^e jour d'après, l'archevêque Turpin , Encore à jeun, c'était de grand matin, Dévotement célébra la grand'messe Dans un vieux temple en église érigé, Et d'eau bénite amplement aspergé.
Le Roi, sa cour, le peuple, la noblesse. Tout s'y trouva; tout y fut baptisé.
Le bon Turpin débita dans la chaire tJn beau sermon en trois points divisé. Payé par lui, fait par son grand- vicaire. Il commençait, et chacun sommeilla; Quand il finit, chacun se réveilla.
Lors Olivier, sa douce Jacqueline, Furent unis avec dévotion.
Turpin leur fît une exhortation Sur les effets de la grâce divine.
Qui, des chrétiens fidèles et fervens.
Quand on l'appelle est toujours entendue. Mais qui toujours est sourde aux mécréans. Si bien parla que Jacqueline émue
i>78 LES MIRACLES. CONTE.
Dit à voix basse : Olivier, mon seul bien, Fais ton salut; sois toujours bon chrétien. Les chevaliers convertirent les belles ; La foi toucha ces cœurs long-temps rebelles; Et, pour finir dignement ce beau jour, D'un grand festin 1 élégante abondance Couronna tout. On but, on fit l'amour:
C'est à peu près comme on finit en France.
DU CONTE: LES MIRACLES'
Page 261 , vers 7,
« Errant à jeun depuis un jour entier, Etc. , etc.
Dans toutes les éditions publiées jusqu'ici ce vers est précédé des trois suivans :
« Chaque héros presse son destrier, « Dont chaque instant rend la marche plus l«nte ; « Tout succombait sous la chaleur brûlante. « Errant à jeuri, etc., etc.
Page 26 1 , vers 11.
Au lieu de
« Mais, tout à coup, etc.,
on lit dans les éditions précédentes:
« Quand tout à coup , etc.
I. Nous avons trouvé parmi les manuscrits de Cbénier un exemplaire imprimé de ce conte, en marge duquel il a fait lui-même un grand nombre de corrections. Il est probable que son intention était d'en donner une édition nouvelle. Nous n'avons donc pas cru devoir hésiter un moment à reproduire ici les corrections indiquées. {Note de l'Éditeur.^
•2So VARIANTES
Page 261 , vers i3 et suivans.
Au lieu de
» Quand le soleil , aux approches du soir, « Va de Thétis regagner le boudoir, « Hugon paraît.
on lit dans les éditions précédentes :
« Quand le soleil , aux approches du soir, « Va colorant le nuage mobile, « Et de Thétis regagnant le boudoir , « Hugon paraît, etc.
Page '262 , vers 1 3 et suivans.
Au lieu de
« Nouveaux venus , s'ils ont de la valeur, " En tous pays sont accueillis des femmes. « On célébrait du potentat chrétien « Les traits, le port, et ce royal maintien , etc. « Qu'embellissaient, etc., etc.
on lit dans les éditions précédentes :
« Nouveaux venus sont accueillis des femmes ,
« Et plus encor s'ils ont de la valeur.
« De l'empereur, comme vous pouvez croire,
« On entendait vanter de tout côté
« Los traits , le port , et cette majesté
"Qu'embellissaient, etc., etc.
Page 263 , vers 20.
Au lieu de
« On a conduil le cortège héroï(|uc,
on lit dans les éditions précédentes :
« Mais on conduit le corlcgc licroMpiP.
DU CONTE : LES MIRACLES. 281
Page 264, vers i5.
Au lieu de
« Ont vu mûrir et Chypre et Ténédos, «Tous ces coteaux, etc. etc.
on lit dans les éditions précédentes :
«Ont vu mûrir, et Corinthe et Samos, « Smyrne , Bysance, et Chypre et Te'ne'dos, «Tous ces coteaux, etc., etc.
Page 266 , vers 1 1 et suivans.
Au lieu de
« Ses courtisans partagent sa frayeur.
« On se rassemble , on s'arme en dihgence : « C'en était fait des paladins de France , «Sans un transfuge, etc. etc.,
on lit dans les éditions précédentes :
« Il ordonna, dans son accès d'humeur, « Que sans tarder, sitôt que la nuit sombre « Aurait du jour éteint les derniers feux, « Ses Syriens, bien armés, en grand nombre, « Iraient saisir ces Français dangereux. « Mains des héros , vous étiez enchaînées « Sans un transfuge, etc., etc.
Page 266, vers 19.
Au lieu de
« 1! va soudain lui conter les dangers .
on lit dans les éditions précédentes :
« Adonc il va lui conter les dangers, Etc. etc.
Page 266, vers 22 et suivans.
Au lieu de
« Oyant cela, les preux aventuriers
« Ont déjà pris leurs écus, leurs cimiers,
Etc. etc.,
on lit dans les éditions précédentes :
« Bien avertis , les preux aventuriers «Prennent soudain leurs dcus, leurs cimiers, Etc. etc.
Page 267, vers i4 et suivans.
Au lieu de
« Gorgea de sang sa Durandal terrible, « Charles, son oncle, etc., etc.
on lit dans les éditions précédentes :
« Laissant tomber sa Durandal terrible , « Coupait en deux ceux qu'atteignait son bras. « Poussant leur glaive et de pointe cl de taille , « Charles , son oncle, etc., etc.
Page 267, vers 18 et suivans :
Au lieu de
«Ogier |)artout e'chauffait la bataille.
jusqu'à
«Turpin , levant, etc., etc
on lit dans les éditions précédentes :
« Tout près de là le formidable Ogier
" Leur disputait l'honneur de la bataille.
« A ses côtés, le charmant Olivier,
«Moins vigoureux, mais vif et plein d'adresse,
<• Né pour l'amour, mais nourri dans les camps,
DU CONTE : LES MIRACLES
« Aimant la gloire autant que sa maîtresse , « Des Syriens ëclaircissait les rangs.
«Turpin, levant, etc. etc.
Page 268, vers 18 et suivans.
Au lieu de
«Français, dit-il, venez-vous à Solyme «Pour insulter, etc. etc.,
on lit dans les éditions précédentes :
« Or çà, dit-il , guerriers pleins de vaillance, ^ - J'ai de tout tems fait grand cas des Français; «Dans les combats ils ont quelque succès; « Mais fallait-il venir jusqu'à Solyme «Pour insulter, etc. etc.
Page 271 j vers 9.
Après ce vers :
Sur l'alcoran jura d'être sincère,
suivait celui-ci :
De conter tout le lendemaiu matin.
Page 271, vers 11 et suivans.
«Qui contenait, au lieu des litanies, << De beaux détails, etc. etc.
Ce vers dans les éditions anciennes est précédé des quatre suivans :
« Quand elle eut dit, l'archevêque Turpin, «Qui ne marchait jamais sans son bréviaire, « De sa pochette avec solennité «Tire un livret lu, relu, me'dité, «Qui contenait, au lieu des litanies, "De beaux détails, etc. etc.
Page 271 , vers 22 et suivans.
i\u lieu de ces trois vers :
«Turpin sorti, le père aussi s'en va; «Olivier reste, et quelque temps soupire; « Il est charge' du salut d'un empire. «Pour l'empêcher, etc. etc.,
on lit les huit suivans dans les anciennes éditions
« Après Turpin le père s'en alla.
« Olivier seul resta près de sa belle;
«Tout à loisir il put s'enivrer d'elle,
« Baiser cent fois ce minois si joli,
« Cet œil si beau par l'amour embelli ,
«Ce teint, ces traits, sans fard et sans grimaces,
•• Ce sein charmant , ce corps ferme et poli ,
« Qu'eût envié la plus jeune des Grâces.
«Pour l'empêcher, etc. etc.
Page, 272, vers 22.
x\près ce vers :
« Nos deux amans ont besoin de mystère ; « AUons-nous-en, etc.,
on lit dans les éditions précédentes :
« Sous les rideaux amour les met d'accord ; « Allons-nous-en ; etc.
ï^age 273, vers i5.
Après ce vers :
« Il voit soudain entrer par la fenêtre , «Feu saint Rémi, bien crosse, etc. etc.
DU CONTE : LES MlRàCLES. ^85
Viennent les quatre suivans dans les éditions précédentes :
« Non ces cléuions délicieux , charmans ,
« Dignes héros des modernes romans ,
" Ces farfadets aux formes ravissantes ,
« Ces spectres blancs et ces nonnes sanglantes;
«Mais saint Rémi, bien crosse, etc.
Page 2^6, vers 26.
Après ce vers,
« Qu'à tous les deux vous nous faites iïïjure ; «Je suis garant, etc. etc.,
on lit dans les éditions précédentes le vers suivant:
« Mon cher mari ne dit que vérité ; «Je suis garant, etc. etc.
ODES
ODES
LA MORT
DE