‹ uvres complètes de M. J. Chénier, précédées de notices historiquesChapitre 71 sur 145 · LES MIRACLES · texte numérisé non relu

LES MIRACLES

Tout du plus loin que les preux chevaliers

Du bon monarque eurent frappé la vue,

Hugon quitta sa royale charrue:

Les Musulmans sont gens hospitaliers.

Il s'avança, répondit aux harangues

Sans interprète: il savait bien les langues.

Rois et guerriers furent très-satisfaits.

En devisant d'une façon civile,

On se trouva dans les murs de la ville;

Et de la ville on parvint au palais.

En arrivant, Hugon présente aux dames Les douze Pairs et le grand Empereur:

Nouveaux venus, s'ils ont de la valeur, En tout pays sont accueillis des femmes. On célébrait du potentat chrétien Les traits, le port, et ce royal maintien Qu'embellissaient la puissance et la gloire, Sans oublier, comme vous pouvez croire, Du bon Turpin le ventre de prélat^ Son teint fleuri, son regard de béat.

Trente beautés vantaient avec ivresse L'œil de Renaud, la statuœ d'Ogier, Du fier Roland la force et la noblesse; Toutes vantaient les grâces d'Olivier.

Ses yeux pourtant, fixés sur une belle. Dans le palais déjà ne voyaient qii'clle:

CONTE. 26 j

Trésor d'amour, fille unique d'Hugou,

L'aimable objet Jacqueline avait nom.

Fleur de quinze ans brillait sur son visage;

Figurez-vous gorge faite à plaisir,

Deux grands yeux noirs mouillés par le désir,

Un pied furtif, un élégant corsage,

Maintien timide et gracieux souris.

De ses attraits la Syrie était fière;

Et Jacqueline eût été la première

Dans le troupeau des célestes liouris.

De mille amans qui lui rendaient bommage

Aucun n'avait rendu son cœur épris;

Olivier seul la trouva moins sauvage.

Sans se parler ils s'étaient entendus:

Muets sermens , regards doux et perdus ,

Tendres soupirs partis du fond de l'âme,

Du beau guerrier déclarèrent la flamme;

De Jacqueline il reçut à son tour

Les doux regards, les soupirs et l'amour.

On a conduit le cortège béroique Dans une salle immense et magnifique.

Où le porphyre , et l'or , et le tabis , Festin, musique, et mille odeurs divines, Parlaient en foule à tous les sens ravis. Dans cette salle étaient rangés des lits, Qu'enrichissaient d'élégantes courtines.

'aGi^ les miracles.

Qui n'eût compté sur un sommeil divin?

Ces lits brillans et de pourpre et d'ivoire

Le promettaient; mais, quand on a grand faim,

Avant dormir il faut manger et boire.

Tous les pays conquis par le turban

Ont du festin combiné l'industrie :

Poisson des mers, les fleuves de Syrie,

Oiseaux du Phase et gibier du Liban.

De l'Yemen la fève parfumée

Répand dans l'or sa vapeur embaumée,

Et sa liqueur, si chère aux Musulmans.

Dans le cristal tombe à flots écumans

Autre liqueur, des sens plus souveraine,

Fruit des raisins que, sous les lois d'Irène,

Ont vu mûrir et Chypre et Ténédos,

Tous ces coteaux de la Grèce féconde.

Tous ces vallons renommés dans le monde

Pour les bons vins, les chantres, les héros.

Lorsqu'à la ronde on eut bu dix rasades. Vinrent chansons, devis, contes joyeux.

Récits galans, bouffons, guerriers, pieux. Peu de bons mots, mais force gasconnades. Par saint Michel, dit le terrible Ogier, J'ai le poignet d'une vigueur extrême:

En saisissant cet énorme pilier, J'ébranlerais c^e palais lout entier;

CONTE. îi65

Je veux demain le dire au roi lui-même.

Moi , dit Roland , par les sons de mon cor

Je suis certain de renverser la ville.

Sur ce pari moi j'enchéris encor:

Le Roi, notre hôte, est d'humeur fort civile,

Dit l'Empereur; mais, quant à ses héros,

Dès qu'ils voudront, je prétends, en champ clos,

D'un coup de lance en terrasser dix mille.

Pour moi, messieurs, je fus sauteur habile.

Dit le vieux Nayme, au moins en mon printemps;

J'espère encor, qu'il ne vous en déplaise.

De haut en bas sauter tout à mon aise

Cinquante pieds, malgré mes soixante ans.

Moi, par Racchus et la Vierge Marie,

Dit en buvant l'archevêque Turpin,

Si le Roi veut, de bon cœur je parie

Que d'un seul coup je boirai tout son vin.

Moi, par l'amour, dit Olivier, je gage.

Si du bon Roi la fille au gent corsage

Toute une nuit s'offrait à mon désir,

Que seize fois, sur le sein de ma belle,

Amant heureux, je mourrais de plaisir;

Que seize fois je renaîtrais pour elle.

Les chevaliers, ivres de vin grégeois, Contaient aux murs cent sottises pareilles; Mais quelquefois les murs ont des oreilles :

ii(3G LES MIRACLES.

C'est vrai, surtout dans le palais des rois.

Faute d'avis, on peut s'y laisser prendre.

Hugon jadis avait fait tout exprès

Creuser les flancs d'un pilier du palais;

Et là s'était caché, pour bien entendre,

Un certain Grec, qui savait le français,

Grand écouteur des entretiens secrets.

Au Roi son maître il alla tout redire.

A ce récit, le bon monarque eut peur; |

Il se fâcha : la peur ne fait pas rire;

Ses courtisans partagent sa frayeur.

(3n se rassemble, on s'arme en diligence:

C'en était fait des paladins de France,

Sans un transfuge, assez homme de bien,

Encor Français, s'il n'était plus chrétien.

Ce renégat, dans ses jeunes années,

Avait suivi Roland, comte d'Angers,

Faisant la guerre au sein des Pyrénées :

Il va soudain lui conter les dangers

Qui menaçaient cette élite aguerrie,

Fleur d'héroïsme et de chevalerie.

Oyant cela, les preux aventuriers

Ont déjà pris leurs écus, leurs cimiers.

Leurs beaux cuissards, ces lances, ces épées.

Que le sang maure a si souvent trempées. *

Le bon Turpin , très-bellicjueux prélat ,

Prend son rosaire ci sa masse bénite:

Touché par elle au milieu d'un combat , Tout mécréant périt de mort subite.

Chacun des Pairs, montant son palefroi, Suit l'Empereur; et du palais du Roi, D'un seul fendant, Roland brise les portes. Avec Hugon de nombreuses cohortes, Précipitant le galop des coursiers, Déjà fondaient sur les treize guerrriers. Tels que des rocs, au milieu des tempêtes. Unis, serrés, sans reculer d'un pas.

Les paladins faisaient voler des têtes.

Chassaient loin d'eux et donnaient le trépas. Oh! c'est alors que Roland l'invincible Gorgea de sang sa durandal terrible, Charles, son oncle, et Renaud, son cousin. Mettaient à mal maint soldat sarrasin; Et, déployant sa gigantesque taille, Ogier partout échauffait la bataille.

Né pour l'amour, mais nourri dans les camps. Aimant la gloire autant que sa maîtresse. Notre Olivier, par son heureuse adresse. Déconcertait les Sarrazins tremblans.

Turpin, levant son effrayante masse.

Les assommait avec dévotion; Puis h Jésus il demandait leur grâce : Nul n'expira sans absolution.

De tous les coins de la ville alarmée.

^^8 LES MIRACLES

Malgré sa peur, le peuple curieux Vient admirer, en ouvrant de grands yeux, Treize guerriers combattant une armée.

Au haut des tours on voit aussi briller Maint doux objet, mainte beauté divine; Car toute belle aime à voir ferrailler. D'un œil en pleurs, la douce Jacqueline Lorgnait, suivait, défendait Olivier Bravant les coups de l'homicide acier.

Elle tremblait pour lui, pour elle-même; Elle éprouvait ce langoureux émoi Mal-à-propos nommé je ne sais quoi :

Fille d'esprit sait très-bien quand elle aime.

llugon, lassé d'avoir tant combattu Sans rien gagner, voulut avec prudence Parler de paix : on peut sans conséquence Rien raisonner quand on s'est bien battu. Français, dit-il, venez-vous à Solyme Pour insulter un roi qui vous estime?

Lors il conta les paris singuliers Que le plaisir et les vins de la Grèce Avaient dictés aux vaillans chevaliers, i^urant le cours d'une héroïque ivresse. Charles le grand, Roland le très-sensé, A ce discours ne savaient que répondre; Mais, du propos se croyant offensé, Olivier dit: Pensez-vous nous confondre?

Vous auriez tort. Les chevaliers chrétiens

N'ont jamais su retirer leur parole :

Dans notre bouche aucun mot n'est frivole;

Et, quant à moi, ce que j'ai dit, j'y tiens :

J'accomplirai ma promesse sacrée.

Puisque ma bouche et mon cœur l'ont jurée.

Disant cela, Jacqueline il voyait.

Et lui lançait un regard vif et tendre :

Du haut des tours Jacqueline l'oyait :

Amans, de loin, se font très-bien entendre.

Hugon reprit : «Voilà parler au mieux.

Chevaliers francs, restez en ma demeure; Vous, Olivier, dès que la dixième heure D'un noir manteau rembrunira les cieux.

Avec Turpin chez moi venez sans faute; Auprès de moi ma fille trouverez.

Je vous la donne, et son époux serez; Mais, avant tout, il vous faut, à voix haute, Jurer tous deux sur vos livres sacrés Que vérité tous deux dévoilerez; Et cette nuit fera, quoi qu'il advienne. Vous musulman, ou ma fille chrétienne:

C'est à ce prix que je veux vous unir. Vous tous Français, dont j'admire l'audace, A midi juste, ayez soin de venir:

Le rendez-vous est ici , dans la place.

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