TOME XVII T
» je ne pouvois me défendre de ce sentiment de tristesse » qu'on éprouve en présence d'une grande ruine , et en
» rudes et des plus sauvages de la Grèce. Nous traver- » sâmes TEurotas à l'entrée de la nuit , dans l'endroit où » nous l'avions déjà pa<séen venant de Tripolizza; puis, Y tournant au levant, nous nous enfonçâmes dans des «'gorges de montagnes. Nous marchions rapidement dans » des tavines , et sous des arbres qui nous obligeolent » de nous coucher sur le cou de nos chevaux. Je fr-appai » si rudement de la tête contre une branche de ces ar- » bres, que je fus jeté à dix -pas sans conncnssance. 9 Comme mon cheval oontinuoit de galoper*, mes oom- 9 pagnons de voyage , qui me devançoient , ne s'aper- » curent pas de ma phute : leurs cris , quand ils revin- » rent à moi, me tirèrent de mon évanouissement.
» A une heure du matin', nous aiTivâmes au sommet » d'une haute montagne , où nous laissâmes reposer nos » chevaux. Le fîx)id devint si piquant que nous fûmes » obligés d'allumer un feu de bruyères. Je ne puis assi- » gner de nom à ce lieu peu célèbre dans l'antiquité , » mais nous devions être vers les sources 'de Lœnus, » dans la chaîne du mont Eva , et peu éloignés de Pra- » six , sur 1^ golfe d*Argos,
» Nous amvâmes à deux heures du matin à un gros » village appelé Saint-Pierre, assez voisin de la mer. On ». n'y parloit que d'un événement tragique qu'on s'em- 9 pressa de nous raconter :
9 Une fille de ce village ayant perdu son père et sa » mère , et se trouvant maîtresse d'une petite fortune , » fut envoyée par ses parents à Gonstantinople. A dix- » huit ans, elle revint dans son village. Elle étoit belle; » elle parloit le turc, l'italien et le français; et quand U » passoit des étrajpgers à Saint-Pierpe , elle les rècevoit » avec une politesse qui fit soupçonner sa vertu. Les » chefs des paysans s'assemblèrent ; et , après avoir exa- » miné entre eux la conduite de l'orpheline, ils résolurent » de se défair» d'une fille qui déshonoroit le village. Us
* se piHxnirèreDt d'abord la somme fixée pour le meurtre » d'une Chrétienne en Turquie ; ensuite ils entrèrent » pendant la nuit chez la jeune fille , l'assommèrent ; et » un homme , qui attendoit la nouvelle de l'exécution , » alla porter au Paôha le prix du sang. Ce quimettoit » en mouvement tous ces Grecs de Saint-Pierre, ce n'é- 3» toit p8LS l'atrocité de l'action , mais l'avidité du Paclja ; » car celui-ci, qui trouvoit aussi l'action toute simple , et » qui convenoit avoir reçu la somme fixée pour un as- » sassinat ordinaire , observoit pourtant que la beauté , » la jeunesse , la science , les voyages de l'orpheline lui » don£ioient(à lui Pacha de ]VIorée) de justes droits à » une indemnité. En conséquence, sa seigneurie avoit » envoyé le jour même deux janissaires |four demander » une nouvelle contribution.
» Nous changeâmes de chevaux à Saint-Pîerre, et noiis » prîmes le chemin de l'ancienne Cynusie, Vers les trois » heures de l'après-midi , le»£uide nous (!ria que nous al- » lions être attaqués.. En effet, nous aperçûmes quelques » hommes armés dans la montagne : après nous avoir » regarder long-temps, ils no.us laissèrent tranquillement » passer. Nous entrâmes dans les monts Partnenius , et » nous descendîmes au bord d'une rivière dont le cours » nous conduisit jusqu'à la mer. On découvroit la cita- » délie d'Argos , Nauplia en face de nous , çt les mon- » tagnes de la Corinthie vers My cènes.
» Du point où n©us étions parvenus , il y avoit encore- » trois heures de marche jusqu'à Argos ; il falloit tourner. » le fond du golfe , en traversant le marais de Lerne ,. » qui s'étendoit entre la ville et le lieu où nous nous » trouvions. La nuit vint , le guide se trompa de route , » nous BOUS perdîmes dans des rizières inondées , et nous M fumes trop heureux d'attendre le* jour sur un fumier » de brebis , lieu le moins humide et le moins sale que » nous pûmes trouver. ^'
» Je serois en droit de faire une querelle à' Hercule , » qui n'^a pas bien tué l'hydre .de Lerne , car je gagnai » dans ce lieu malsain une fièvre qui ne me quitta tout- » à-fait qu'en Egypte,
» J'étois , au lever de l'aurore , à Argos. Le village qui
» remplace cette Ville célèbre est plus propre et plus » animé que la plupai^t des autres villages xie la Morée. » Sa position est fort belle , au fond du golfe de Nauplia » ou a Argos , à une lieue et* demie de la mer. Il a d'un » côté les montagnes de la Gynurie et de ,l' Arcadie , et » de l'autre les hauteurs de Trézène et d'Êpidaure.
» Mais , soit que mon imagination fût attristée par le » souvenir des malheurs et des fureurs des Pélopides ; » soit que je fusse réellement irappé par la vérité , les » ten*es me parurent incultes et désertes , les montagnes » sombres et nues ; sorte de nature féconde en grands >» crimes et en grandes vertus Je visitai les restes au pa- » lais d'Agameianon , les débris du théâtre et d'un aque*- )» duc romain f JQ montai à la citadelle : je'voulois voir 9 jusqu'à la moindre pierre qu'avoit pu remuer la main » du roi des rois.
» Qui peut se vanter de jouir de quelque gloire au- » près de ces familles changées par Homère , Eschyle , » Sophocle , Ëiiripide et Rac|ne ? Et quand on voit pour- » tant, sur les lieux, combien peu de chose reste de ces » famiÛes , on est merveilleusement étonné.
» Je laissai la forêt de Némée à ma gauche , et j'ar- » rivai à Corinthe par une espèce de plaine semée de » montagnes isolées et semblables à l'Acro-Corinthe , avec M lequel elles se confondent. Nous aperçûmes celui-ci » long-temps avant d y arriver , comm^ une masse irregu- » hère de granit rougeâtre , avec une ligne de murs sur » son sommet. Le village de Corinthe est au pied de cette » citadelle.
» Nous quittâmes Corinthe à ti*ois heures du matin. » Deux chemins conduisent de cette ville à Mégare : l'un » traverse les monts Géraniens , par le milieu de l'isthme ; » l'autre côtoie la mer Saronique , le long des roches » Scironniennes. On est obligé de suivre le premier , afin » de passer la grand' garde turque placée aux frontières » de la Morée. Je m'arrêtai à l'endroit le plus étroit de » l'isthme , ppur contempler les deux mers , la place où
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» se donnoient les jeux, et pour jeter un dernier regard » sur le Péloponèse.
» Nous entrâmes dans les monts Géraniens, plantés » de sapins , de lauriers et de myrtes. Perdan\ de vue et » retrouvant tour à tour la mer Saronique et Gorinthe , » nous atteignîmes le sommet des monts. Nous descen- » dîmes à la grand'garde. Je montrai mon firman du Pa- » cha de Morée : le commandant m'invita à fumer la » pipe , et à boire le café dans sa baraque. *
» Trois heures après nous arrivâmes à Mégare. Je n'y » demandai point l'école d'Euclide ; j'aurois mieux aimé » y découvrir les os de Phocion , ou quelque statue de » Praxitèle et de Scopas. Tandis que je songeois que » Virgile , visitant aussi la Grèce , fut arrêté dans ce lieu » par la maladie dont il mourut, on vint me prier d'aller; » visiter une malade. . •
» Les Grecs f ainsi que les Tutcs; supposent que tous » les Francs ont des connoisiances en médecine ; et des » secrets particuliers. La implicite avec laquelle ils s'a- » dressent à un étranger , dans leurs maladies , a quelque » chose de touchant , et rappelle les anciennes mœurs : » c'est une noble confiance de l'homme ènver! l'homme. » Les sauvages en Amérique ont le même usase. Je crois » que la religion et l'humanité ordonnât dans ce cas » au voyageur de se prêter à ce qu'on attend de lui : » un air a assurance , des paroles de consolation , peu- » vent quelquefois rendre la vie à un mourant , et » mettre toute une famille, dans la joie.
» Un Grec vint donc me chercher pour voir sa fille. » Je trouvai une pauvre créature étendue à terre sur » une natte , et ensçvelie sous les haillons dont on l'a*- » voit couverte. Elle dégagea son bras, avec beaucoup 1» de répugnance et de pudeur , des lambeaux de la mi- » sère , et le laissa retomber mourant sur la couverture. » Elle me parut attaquée d'une fièvre putride. Je fis dé- » gager sa tête des petites pièces d'argent dont les pay- » sannes albanoises ornent leurs cheveux : le poids des » tresses et du métal concentroit la chaleur au cerveau. » Je portois avec moi^u camphre pdùr ^a peste ; je le
rf pai*tageai avec la malade. Ôq l'avoît nourrie de raisin ;^ » j'approuvai le régime. Enfin, nous .priâmes Christos » et la Panagia fia Vierge ), et je promis prompte gué- » rison. J'éfois bien loin de l'ésperer : j'ai tant vu mou- » rir , que je n'ai là-dessus que trop d'expérience !
» Je trouvai en sortant tout le village assemblé à la » porte. Les femmes fondirent sur moi, en criant : Crasil » crasi I « du vin ! du vin ! » Elles vouloient me témoi- » gner leur reconnoissance en me forçant à boire. Ceci » rendoit mon rôle de médecin assez ridicule ; mais qu'im- » porte, si j'ai ajouté, à Mégare , une personne de plus 1» a celles qui peuvent me souhaiter un peu de bien dans » les différentes parties du monde où j ai erré ? C'est un » privilège du voyageur, de laisser après lui beaucoup » de souvenirs , et de vivre dans le cœur d'un étranger, « souvent , hélas^ plus long-temps que dans la mémoire- » de ses amis!
» Nous couchâmes à Mégare» Nous n'en pai*times que » le lendemain à deux heui*es de l'aprèa-midi. Vers les » cinq heures du soir , nous adirivâmes à une plaine en- » vironnée de montagnes au nord , au coucfhant et au » midi. Un bras de mer long et étroit (le détroit de Sa- » lamine ) baigne cette plaine au levant , et forme comme • la.corde de l'arc des montagnes ; l'autre côté de ce » bras de mer çst bordé par les rivages d'une île élevée » (Salamine) : l'extrémité orientale de cette île s'ap- » proche d'un des promontoires du continent ; on re- » marque entre les deux pointes un étroit passage. » Comme le jour étoit sur ,soa déclin, je résolus de m'ar- » réter dans un village ( Eleusis) que je voyois sur une » haute colline , laquelle terminoit au couchant près de » la mer le cercle des montagnes dont j'ai parle.
» On distinguoit dans la plaine les restes d'un aque- » duc, et beaucouj^de débris épai^s au milieu du chaume » d'une moisson nouvellement coupée. NouSv descen- » dîmes de cheval au pied du monticule , et nous grim- >^ pâmes à la cabane la plus voisine : on nous y donna » l'hospitalité.
» Nous partîmes d'Eleusis, à la pointe du jour. Nous » tournâmes^ le fond du canal de Salamîne , et nous nous » engageâmes dans le défilé oui passe entre le mont Icare » et le mont Gorydalus , et débouche dans la plaine d'A- » thenes^ au petit mont Pœcile. Je découvris tout à » coup rAcropolis., présentant dans un assemblage con- » fus les chapiteaux des Propylées , les colonnes du Par- » thénon et du temple d'Erecthée , les embrasures d'une )) muraille chai:gée de canons, les débris gothiques du: » siècle des ducs , et les masures des Musulmans. Deux » petites collines , l'Anchesme et Lycabettus , s'élevoient y* au nord de la citadelle , et c'étoit entre les dernières et » au pied de la première qu'Athènes se montroit à moi. » Ses toits aplatis, entremêlés de minairets, de palmiers, » de ruines et de colonnes isolées , les dômes de ses mos- » quées couronnés pair de* gros nids de cicognes , sem- » blables à des corbeilles , faisoient un effet agréable aux i> rayons du soleil levant. Mais si l'on reconnoissoit en- » vcore Athènes à quelques débris , on voyait aussi , à »' -l'ensemble de l'architecture et au caractère général des » monuments, que la ville de Minerve n'étoit plus ha- » bitée par son peuple.
» Une enceinte de montagnes , qui se tennine à la » mer , forme la plaine ou le bassin a Athènes. Du point » où je voyois cette plaine au petit mont Pœcile , elle » paroissoit divisée en trois bandes ou régions , courant ^ dans une direction parallèle, du nord au midi. La » première de ces régions , et la plus voisine de moi , » étoit inculte et couverte de bruyères ; la seconde of- )) froit un terrain labouré où l'on venoit de faire la mois- ^ son; la troisième présentoit un long bois d'oliviers » qui s'étendoit un peu circulairement depuis les sources » de rilissus, eu posant au pied de l'Anchesme, jusque » vers le port de Phalère. Le Géphise coule dans cette » foret ^ qui , par sa vieillessse, semble descendre de » roFivier que Minerve fit sortir de la terre. L'Ilissus )> a son lit desséché de l'autre côté d'Athènes , entre le » mont Hymète et la ville.
» La plaine n'est pas parfaitement unie : une petite «> chaîne de collines détachées du mont Uymète en sur-
3fi0 REMARQUES SUR LE UYRE XY.
» monte le niveau , et forme ces différentes hautem*s » sur iesauelles Athènes plaça peu à peu ses monuments. ' » Ce n est pas dans le premier moment d'une émotion » très-vive que l'on jouit le plus de ses sentiments. Je n m'avançois vers Athènes dans une espèce de trouble » qui m'ôtoit le pouvoir de la réflexion. Nous traversâmes » promptement les deux premières régions , la région. » inculte et la région cultivée , et nous entrâmes dans le » bois d'oliviers. Je descendis un moment dans le lit du » Géphise, qui étoit alors sans eau, parce que dans cette » saison les paysans la détournent pour arroser leurs » oliviers. En sortant du bois , nous trouvâmes un jar- » din environné de murs , et qui occupe à peu près la » place du Céramique. Nous mimes une demi -heure » pour nous rendre à Athènes , à travers un chaume de » u'oment. Un mur moderne ï'enferme la ville. Nous en » franchîmes la porte , et nous pénétrâmes dans de pe- » tites rues champêtres , fraîches et assez propres. Gha- » que maison a son jardin planté d'orangers et de fi- » guiers. Le peuple me parut gai et curieux , et n'avoit i> point l'air avili et abattu des Moraïtes. On nous ensei- » gna la maison de M. Fauvel, qui demeure près du V portique d'Adrien , dans le voisinage du Pœcile et de » la rue des Ti*épieds. »
Flir DBS REMARQUES DU LIVRE QUINZIÈME ET DU DIX-HUITIÈME VOLUME.
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