‹ Œuvres complètes de M. le Vicomte de ChateaubriandChapitre 2 sur 182 · LITRE VII · texte numérisé non relu

LITRE VII

Clothilde , femme de Pharamond mon maître.

Elle a obtenu votre grâce de son époux ; elle vient elle-même vous chercher pour vous mettre à Fabri des Francs. Quand vous serez guéri de , vos blessures, vous vous montrerez sans doute esclave reconnoissant et fidèle. »

n Plusieurs serfs entrèrent alors dans la caverne. Ils metendirent sur des branches d'arbre entrelacées, et me portèrent au camp de mon maître.

» Les Francs , malgré leur valeur et le soulèvement des flots , avoient été obligés de céder la victoire 4 la discipline des légions; heureux d'échapper à une entière défaite, ils se retiroient devant les vainqueurs. Je fus jeté dans les chariots avec les autres blessés. On marcha quinze jours et quinze nuits en s'enfonçant vers le Nord, et l'on ne s'arrêta que quand on se crut à l'abri de l'armée de Constance.

» Jusqu'alors j'avois à peine senti l'horreur de ma situation. Mais aussitôt que le repos commença à cicatriser mes plaies , je jetai les yeux autour de moi avec épouvante. Je me vis au milieu des forêts, esclave chez des Barbares, et prisonnier dans une hutte qu'entouroit comme un rempart un cercle de jeunes arbres qui dévoient s'entrelacer en croissant.' Une boisson grossière, faite de froment , un peu d'orge écra-

sée entre deux pierres , des lambeaux de daims et de chevreuils qu on me jetoit quelquefois par pitié , telle étoit toa nourriture. La moitié du jour j'étois abandonné seul sur mon lit d'herbes fiinées ; mais je souffîrois encore plus de la présence que de Tabsenoe des Barbares. L'odeur des graisses mêlées de cendres de frêne dont ils frottent leurs cheveux, la vapeur des chairs grillée^, le peu d'air de la hutte, et le nuage de fumée qui la remj^issoit sans cesse, me suffoquoient. Ainsi une juste Providence me faisoit paya^ les délices de Maples/les parfums et les voluptés dont je m'étois enivré.

» Le vieil esclave, occupé de ses devoirs, ne pouvoit donner que quelques moments à mes peines. J'étois toujours étonné de la sérénité de ^oh visage, au milieu des travaux dont il étoit accablé :

<( Eudore, me dit-il un soir, vos blessures sont presque guéries. Demain vous commencerez à remplir vos nouveaux devoirs. Je sais que Ton doit vous envoyer avec quelques serfs chercher du bois au fond de la forêt. Allons, mon fils et mon compagnon , rappelez votre vertu. Le ciel vous aidera si vous Timplorez. »

)» A ces mots , l'esclave s'éloigna , et me laissa plongé dans le désespoir. Je passai la nuit dans une agitation horrible , fermant et rejetant tour

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