‹ Œuvres complètes de M. le Vicomte de ChateaubriandChapitre 21 sur 182 · LIVRE VIIL · texte numérisé non relu

LIVRE VIIL

inutile, quand la bouche embrasée de l'abîme venant à s'ouvrir le rappela tout à coup à d'autres pensées.

Un fantôme s'élance sur le seuil des portes inexorables: c'est la Mort. Elle se montre comme une tache obscure sur les flammes des cachots qui brûlent derrière elle ; son squelette laisse passer les rayons livides de la lumière infernale entre les creux de sçs ossements. Sa tête est CH'née d^une couronne changeante, dont elle dérobe les joyaux aux peuples et aux rois de la terre. Quelquefois elle se paré des lambeaux de la pourpre ou de la bure , dont elle a dépouillé le riche et l'indigent. Tantôt elle vole, tantôt elle se traîne; elle prend toutes les formes, même celles de la beauté. On la croiroit sourde, et toutefois elle entend le plus petit bruit qui décèle la vie; elle paroît aveugle, et pourtant elle découvre le moindre insecte rampant sous Therbe. D'une main elle tient une faux comme un moissonneur; de l'autre elle cache la seule blessure qu'elle ait jamais reçue, et que le Christ vainqueur lui porta dans le sein, au sommet du Golgotha.

C'eat te Crime qui ouvre les portes de TEnfer, et c'est la Mort qui les referme. Ces dewiL monstres , par un certain amour affreux , avoienl été avertis de l'approche de leur père. Aussitôt que la

Mort reconnoît'de loin reonemi des hommes, elle vole pleine de joie à sa rencontre :

«0 mon père! s'écrie-t-elle , j'incline *devant » toi cette tête qui ne s abaissa jamais devant per- » sonne. Viens- tu rassasier la faim insatiable de » ta fille ? je suis fatiguée des mêmes festins , » et j'attends de toi quelque nouveau monde à » dévorer. »

Satan , saisi d'horreur , . détourùa la tête pour éviter les embrassements du squelette. 11 Técarte avec sa lance, et lui répond en passant :

« Mort ! tu seras satisfaite et vengée : je » vais livrer à ta rage le peuple nombreux de ton » unique vainqueur. »

£n prononçant ces mots, le chef des Démons entre au séjour où pleurent à jamais ses victimes; il s'avance dans les campagnes ardentes. L'abîme s'émeut à la vue de son roi; les bûchers jettent une flamme plus éclatante ; le réprouvé qui pensoit être au connble de la douleur , est percé d'un aiguillon plus aigu : ainsi, dans le désert de Zaara, accablé par l'ardeur d'un orage sans pluie, le noir Africain se couche sur les sables, au milieu des serpents et des lions altérés comme lui ; il se croit parvenu au dernier degré du supplice : un soleil troublé, se montrant entre des nuées arides, lui &it sentir des tourments nouveaux:

Qui pourroit peindre l'horreur de ces lieux,

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où sont rassemblées^ agrandies et perpétuées sans fin toutes les tribulations de la vie ? Lié par cent nœuds de diamant sur un trône de bronze, le Démon du désespoir domine lempire des chagrins. Satan^ accoutumé aux clameurs infernales, distingue à chaque cri et la faute punie et la douleur éprouvée. Il reconnoît la voix du premier homicide ; il entend le mauvais riche qui demande une goutte d'eau ; il rit des lamentations du pauvre qui réclame , au nom de ses haillons, les royaumes du ciel.

« Insensé , lui dit - il , tu croyois donc que j> rindigence suppléoit à toutes les vertus ? Tu » pensois que tous les rois étoient dans mon em- » pire , et tous tçs frères autour de mon rival ? » Vile et chétive créature , tu fus insolent , n menteur, lâche, envieux du bien d'autrui, en- » nemi de tout ce qui étoic au-dessus de toi par » l'éducation , l'honneur et la naissance , et tu » demandes des couronnes ! Brûle ici av^c l'opu- » lence impitoyable qui fit bien de t'éloigner » d'elle , mais qui te devoit un habit et du » pain,»

Du milieu de leurs supplices ^ une foule de malheureux crioient à Satan :

«Nous t'avons adoré, Jupiter, et c'est pour » cela , maudit , que tu nous retiens dans les *» flânâmes ! »

Et l'Archange orgueilleux, souriant avec iro* nie, répondait :

(c Tu m'as préféré au Christ y partage mes » honneurs et mes joies ! »

La peine du sang n'est pas le tourment le plus affreux qu'éprouvent les âmes condamnées; elles conservent la mémoire de leur divine origine ; elles portent en elles^-mêmes l'image ine& façable de la beauté de Dieu, et regrettent à jamais le souverain bien qu'elles ont perdu : ce regret est sans cesse excité par la vue des âmes dont la demeure touche à l'Enfer, et qui, après avoir expié leurs erreurs, s'envolent aux régions célestes. A tous ces maux les réprouvés joignent encore les afflictions morales et la honte des crimes qu'ils ont commis sur la terre : les douleurs de l'hypocrite s'augmentent de la vénération que ses fausses vertus continuent d'inspirer au monde. lies titres magnifiques que le siècle déçu donne à des morts renommés font le tourment de ces motts dans les flamncies de la vérité et de la ven*geance. Les vœux qu'une tendre amitié ofire au ciel pour des âmes perdues désolent , au fond de l'abîme , ces âmes inconsolables. C'est alors qu'on voit sortir du sépulcre ces coupables qui viennent révéler à la terre les châtiments de la justice divine , et dire aux hommes. : « Ne priez pas » pour moi : je suis jugé. »

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