‹ Œuvres complètes de M. le Vicomte de ChateaubriandChapitre 22 sur 182 · LIVRE VIII · texte numérisé non relu

LIVRE VIII

Au centre dé Tabime , au milieu d'un océan qui roule du sang et des larnaes y s'élève parmi des rochers un noir château y ouvrage du Déses* poir et de la Mort. Une tempête éternelle gronde autour de ses créneaux menaçants, un arbre stérile est planté devant sa porte , et sur le donjon de ses tristes murs repliés neuf fois sur euxmêmes , flotte l'étendard de Torgùeil à demi consumé par la foudre. Les Démons que les païens appellent les Parques^ veillent à la bar-* rière de ce palais ténébreux. Satan arrive au pied de sa royale demeure. Les trois gardes du palais se lèvent, et laissent le marteau d'airain retomber avec un bruit lugubre sur la porte d'airain. Trois autres Démons, adorés sous le nom des Furies , ouvrent le guichet ardent : on aperçoit alors ui]ie longue suite de portiques désolés , sem* blables à ces galeries souterraines , où les prêtres de l'Egypte cachoient les monstres qu'ils faisoient adorer aux hommes. Les dômes du fatal édifice retentissent des sourds mugissements d'un incendie; une pâle lueur descend des voûtes embrasées. A l'entrée du premier vestibule , l'Eteri4té des douleurs est couchée sur un lit de fer : elle est immobile; son cœur même n'a aucun mouvement ; elle tient à la main un sablier inépuisable. Elle ne sait et ne prononce que ce mot : « Jamais! »

Aussitôt que le Souverain des hiérarcbies maudites est entré dans son habitacle impur, il ordoiine aux quatre chefs des légions rebelles de convoquer le sénat des Enfers. Les Démons s'empressent d'obéir aux ordres de leur monarque. Ils remplissent en foule la vaste salle du conseil de' Satan ; ils se placent sur les gradins brûlants du sombre ahiphithéàtre,; ils viennent tels que les adorent les mortels , avec les attributs d'un pouvoir qui n'est qu'imposture. Celui-là porte le trident dont il frappe en vain les mers qui n'obéissent qu'à Dieu ; celui-ci , couronné des rayons d'une fausse gloire , veut imiter, astre menteur, ce géant superbe que TÉternel fait sortir chaque matin du lieu où se lève l'aurore. Là raisonne le Génie de la fausse sagesse , là rugit l'Esprit de la guerre, là sourit le Démon de la volupté : les hommes l'appellent Vénus, l'Enfer le connoît sous le nom d'Astarté; ses yeux sont remplis d'une molle langueur, sa voix porte le trouble dans les âmes, et la brillante ceinture qui se rattache autour de ses flancs est l'ouvrage le plus dangereux des puissances de l'abîme. Enfin, on voit réunis dans ce conseil tous les faux diète des nations, et Mitra, et Baal, et Moloch, Anubis, Brama, Tentâtes, Odin, Erminsul, et mille autres fantômes de nos passions et de nos caprices.

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