‹ Œuvres complètes de M. le Vicomte de ChateaubriandChapitre 35 sur 182 · LIVRE IX · texte numérisé non relu

LIVRE IX

vincum ^ , et lui seul pouvoît me donner les lumières qui me manquoient. La moindre négligence pôuvoit me perdre auprès de DioclétieH , et compromettre Constance mon protecteur. Je crus donc ne devoir pas mépriser le rapport des soldats. Mais comme [e connoissois la brutalité de ces hommes, je résolus de prendre sur moimême le soin d'observer la Gauloise.

» Vers le soir, je me revêtis de mes arme^ que je recouvris d'une saie, et sortant secrètement du château, j'allai me placer sur le rivage du lac , dans l'endroit que les soldats m'avoient iudiqué«

» Caché parmi les rochers, j'attendis quelque temps sans voir rien paroitre. Tout a coup mon oreille est frappée des sons que le vent m'apporte du milieu du lac. J'écoute, et je distingue les accents d'une voix humaine ; en même temps , je découvre un esquif suspendu au sommet d'une vague ; il redescend , disparoit entre deux flots , puis se montre encore sur la cime d'une lame élevée ; il approche du rivage. Une femme le conduisoit : elle chantoit en luttant contre la tempête, et sembloit se jouer dans les vents : on eût dit qu'ils étoient sous sa puissance, tant elle paroissoit les braver. Je la voyois jeter tour à tour, en sacrifice dans le lâc , des pièces de toile ,

^ Nantes.

des toisons de brebis , des pains de cire , et de petites meules d'or et d'argent.

» Bientôt elle touche à la rive, s'élance à terre, attache sa nacelle au tronc d'un saule, et s'enfonce dans le bois y en s'appuyant sur la rame de peuplier qu'elle tenoit à k main. Elle passa tout près de moi sans me voir. Sa taille étoit haute; une tunîque noire , courte et sans man-> ches , servoit à peine de voile à sa nudité. Elle portoit une faucille d'or suspendue à une ceinture d'airain, et elle étoit couronnée d'une branche de chêne. La blancheur de ses bras et de son teint, ses yeux bieus, ses lèvres de rose, ses longs cheveux blonds qui flottoient épars , annonçoient la fille des Gaulois, et contrastoient, par leur douceur, avec sa démarche fière et sauv«^e. Elle ehantoit d'une voix mélodieuse des paroles terribles, et son sein découvert s'abaÎBsoitet s'élevoit comme l'écume des flots.

» Je la suivis à quelque distance. Elle traversa d'abord une châtaigneraie dont les arbres, vieux comme le temps , étoient presque tous desséchés par la cime. Nous marchâmes ensuite plus d'une heure sur une lande couverte de mousse et de fougère. Au bout de cette lande , nous trouvâmes un bois , et au milieu de ce bois une autre bruyère de plusieurs milles de tour. Jamais le sol n'en avoit été défriché, et l'on y avoit sentie des

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