SECTION DEUXIEME
DBTOIHS GOlflfUNS ▲ TOUS LES HOMIIES.
DISCOURS PREMIER
Du meurtre, de la violence^ et de V indifférence
à la vie des hommes.
£t Dîen dit : Quas^tufaU ? la voix du sang de ton frère crie de la terre jusques à moi. Genèse, Chap. 4 9 f*io.
JNous avons fixé votre attention sur les vérités fondamentales de notre système religieux.
ÏTous vous avons entretenu de l'existence d'un Etre suprême ; de ses perfections , des devoirs généraux que nos rapports avec lui nous imposent ; des voies de sa Providence , et de l'immortalité de rame. Notre plan nous conduit maintenant à méditer avec vous sur les divers principes de morale qui doivent servir de règle à notre conduite ; et parmi ces principes , les plus essentiels formeront successivement le sujet de nos Discours.
1 5o COURS
Nous mettons , avec raison , au premier rang le respect pour la vie des hommes; et nous n^aurions pas besoin d'un grand développement, si nous voulions uniquement aujourd'hui vous inspirer une nouvelle horreur pour le meurtre, attentat abominable et dont notre nature frémit ; mais nous nous proposons d etendre nos réflexions à cette indifférence criminelle avec laquelle les nations et les gouveruemens sacrifient la vie des hommes , ou par un fanatisme d'opinion , ou par des vues ambitieuses et personnelles, ou par un aveugle esprit de guerre et de conquête.
Et Dieu dit : Quas^tufait? la voix du sang de ton frère crie de la terre jusques à moi. C'est au meurtrier d'Abel que l'Esprit divin adresse ces paroles; et nous croyons encore entendre leur retentissement , lorsque de malheureuses victimes succombent sous des mains horoi* cides.
C'est le plus grand des crimes qui signala les premiers temps du monde : il serobloit avoir été placé là pour être en vue à toutes les générations, et pour leur inspirer une salutaire épouvante ; mais les hommes , emportés par leurs passions , détournent leurs regarda des exemples qui pourroient leur imposer
TO VOftALE EKLicinrss. l5l
et les conlraiodre. Cesl au ministre da Seigneur k leur parler sans cesse ; beureax , si , par leurs exhortations , beoreox , si , re^è^ tant la sainte armure de la religion , ils par- Tenoient à résister aux principes effrénés de notre âge 9 et au progrès des idées féroces que des monstres f en horreur à toute la nature , ont propagées parmi nous.
BiCNis céderons souvent à un sentiment d^in* dtgoation , en traitant le premier sujet dont noosaTons ùâi choix ; et comment pourrions- OMIS le dominer^ au milieu des crimes dont le noode présent nous offire le spectacle ! Pressons-nous donc d'examiner, avec Tesprit seul , Yioe question à laquelle on ne peut long-temps se défendre de mêler et d*unir toutes les affections de son âme. Oui , il faut de Fempire sur sot pour donner le temps à Tesprit , à tout ce qall y a de plus tempéré dans notre nature , d'expliquer les moti& de cette condamnation M toriemeat exprimée dans les paroles de notre texte : £i Dieu dit: Qi£ as-tu fait ? la voix du 9tmg de ton frère crie de la terre jusques à moL
Ecoutons cependant Tinstruction du rai* sonnement, et demandons-nous d^abord ce qn*e»t la Tie dans un être tel que l'homme ^ et s'il est permis de s'en jouer ?
I &^ COUAS
La vie , telle que nous en jouissons , est de courte durée ; mais , dans cet espace, Thoroine s'unit à tout par la puissance mystérieuse d*; son incompréhensible organisation. La vie ; ah ! comment Texpliquerions-nous ? Elle est évidente comme sensation ; mais elle devient une idée abstraite quand nous essayons de la définir : elle est au même rang que la pensée, la liberté, le bonheur; au même rang que toutes les essences simples et primitives, qui servent de principes aux raisonnemens et d*élémens à la réflexion.
La vie d'un être intelligent est donc, par elle seule, une merveille digne également et de notre admiration et de notre respect ; et pour* tant, un moment d'irritation, un moment de vengeance fait oublier une si grande vérité.
£h quoi I l'être doué de la pensée , l'être qui veut , qui agit librement , qui retient le passé dans sa mémoire, qui saisit l'avenir par sa prévoyance , qui le décrit dans son imagination ; l'être qui parcourt le firmament, qui visite les cieux, et qui fait redescendre à sou gré son esprit curieux jusque dans la profondeur des abîmes ; l'être encore qui sait exprimer ses sentimens , qui les transmet aux autres, et qui reçoit d'eux les mêmes confidences ;
DE MORALE RELIGIEUSE. l53
rhomme enfin , dont Dieu a dit : Je T ai fait à mon image : voilà le phénomène animé , la créature inimitable , étonnante , incompréhensible , que vous feriez passer de Tardeiir de la vie au silence de la mort , et que vous sacrifierez avec légèreté ; vous, à telle opinion ; vous , à tel intérêt.
Quelle offense à FÊtre suprême! quel mépris pour le plus bel ouvrage de ses mains !
II peut le refaire , disent les impies et les profanateurs de la religion; il peut le refaire, cet ouvrage ; et les lois de la nature , émanées de lui , ont un principe de fécondité qui doit lever tous les scrupules des assassins et des meurtriers. Un homme succède à un autre homme , comme im fruit remplace un autre fruit; et une mort, une vie, sont imperceptibles dans cette immense circulation. Horrible langage, et plus horrible pensée! quoi, le Créateur des mondes est infini dans sa puissance, vous le dites vous-même; et cette persuasion , qui devroit vous remplir d'épouvante, vous affranchit d'inquiétude au moment où votre fer homicide s'apprête, et au inoment où vous vous disposez à détruire ce querÉternela fait. Ridicules pygmées , quelle
est donc votre audace , et quel est aussi TOtre raisonnement? L'homme, s'il tous paroissoit le produit laborieux d'un être subalterne, attireroit votre ménagement; et comme 1 œuvre d'un Dieu tout-puissant, votre respect n'est plus le même. Tremblez que cette insolence ne soit punie d'une manière éclatante; tremblez que ce Dieu , dont vous avez mesuré la puissance réparatrice, dont vous avez fait le compte avec tant de familiarité, ne vous réduise en poussière, et ne dédaigne même devons dire, comme au meurtrier d'Abei :
QuiiS'tufait? qu as-tu fait? Oserez- vous paroi tre en sa présence et couvert de ce sang qui crie de la terre jusques à lui. Oseriez-vous dire à TÉternel : Le voici , celui que tu avois doué, dans ton amour, de facultés miraculeuses : nous l'avons tué , parce qu'il nous incommodoit dans les voies de notre ambition , parce qu'il avoit blessé notre amour-propre ou notre vanité. Nous l'avons tué, pour accroître notre dépense de ses dépouilles, et pour nous dispenser de consacrer au travail une portion de notre temps. Qu'est-ce qu'un homme de moins sur la terre ? qu'est-ce que les roomens retranchés à sa vie? qu'est-ce enfin dans le
DE KORALE RELIGIEUSE. l55
cours des siècles?. .•• • Arrêtez, arrêtez; et ne joignez pas à un premier forfait des excuses encore plus criminelles.
Jusqu'ici cependant nous n'avons présenté lliomme à ses meurtriers que sous le premier de ses titres. Nous avons dit qu'il étoit Toeuvre de rÉternel , et la plus belle entre toutes , dans le cercle de nos connoissances. Voyez-le maintenant sous un autre rapport également sacré. Vous semblez l'ignorer! Cet homme que vous allez frapper, qui va périr sous vos coups , est un être sensible ; il aime, il est aimé; il connoit le bonheur; il parcourt, ainsi que vous, les traces du passé et le champ vague de l'avenir; il a des souvenirs et des espérances. 11 est ainsi que vous en relation avec toute la nature; il est peut-être un père, un enfant, un époux , un ami nécessaire. 11 a des liens enfin qui l'attachent aux autres, et des compagnons qui lui sont unis; et la vie que vous voulez lui ravir se présente encore à ses regards comme un temps de délices. Ah! si le vide ni oral que fait souvent un seul être par sa mort précipitée, pouvoit être signalé d'une manière extérieure ; s'il pouvoit l'être par un bruit, par un retentissement dont l'éclat fut proportionné à son effet réel , au brisement
que cette mort occasionne, vous-mêmes , hommes de sang , vous reculeriez d'horreur ; mais les regrets de la victime, ses regards sur un monde qui s'enfuit; ses peines, ses angoisses , sont des douleurs silencieuses ; et les pleurs d'une épouse, d'un enfant, d'une mère, ces gémissemens éloignés ne frappent point vos oreilles. Hélas ! la pierre qui se détache d'un rocher insensible , produit plus de fracas que ce déchirement intérieur dont la mort est le résultat
Cependant vous tremblez encore, meur-»
triers de tout rang et de tout état, et vous ne pouvez vous en défendre; vous tremblez, quand votre bras ou votre parole va termi* ner une innocente vie; vous tremblez, et cet instinct vous avertit qu'un Dieu vous regarde, que le Créateur des hommes a l'œil sur vous, et que bientôt il vous dira, comme à l'assassin d'Abel : Qu'as^iu/ait? F'oici : la voix du sang de ton frère crie de la terre jusques à moi.
Hélas ! vous le savez : jamais en aucun temps, jamais en aucun âge, les ministres du Seigneur n'ont eu des motifs si puissans pour élever leur voix en faveur de l'humanité, pour exhorter les hommes à respecter le sang de leurs frères ; pour leur demander , pour les
I>£ MORALE REU6IEUSE. iSj
sDppIier de renoncer enfin à se jouer avec tant d'indifférence de la vie de leurs semblables. Attentats ambitieux au dedans ; guerre el guerre partout au dehors ; la terre est couverte d'un crêpe qui annonce sa désolation* Grand Dieu ! c'est à des opinions factices, c*est à des idoles faites de mains d'hommes qu'on a dressé des autels , et les vôtres ont été désertés. Un despotisme inouï, s'aidant d'une aveugle obéissance et d'un fanatisme imbécille , a porté le ravage dans les maisons et la destruction dans les familles. Aucune vertu , même la plus pabible et la mieux reconnue, n'a pu servir de défense. On a fait du mérite un sujet de proscription ; des lois , un instrument de haine ; de l'égalité, un préparatif à la tyrannie ; du mot de liberté^ un signal d'esclavage; des maximes de morale, un langage d'hypocrisie; de la religion , une insulte à l'Être suprême ; et du sang le plus pur, une exécrable orgie. Monumens de l'histoire ! vous prêterez assistance aux principes qu'on a délaissés, si vous transmettez aux races futures le récit de nos malheurs ; si vous leur apprenez comment on s'est familiarisé avec tous les crimes ; comment on s'y est aguerri, du moment où l'on a versé le sang d'une victime innocente, du mo-
ment où Ton a voulu son sacrifice , du moment où on Ta commandé sans remords et sans pitié. Douloureux souvenir, triste et lu* gubre 'pensée ! Hélas ! il est partout ce sang de notre frère j ce sang de notre Abel ; il est partout pour nous : sa voix crie de la terre jusqu a Dieu ; mais ce n'est pas vengeance , c'est oubli, c'est pardon , et pour ses meurtriers et pour ses froids amis, et pour tous ses concitoyens.
Passions politiques, que vous êtes terribles! car rien ne vous arrête, rien ne met un frein à votre emportement ; et vous arrivez à considérer la vie des hommes comme un léger sacrifice, comparativement au but où vous souhaitez d'atteindre. Écoutez ces orateurs qui, les mains teintes de sang , voudroient associer tout un peuple à leurs fureurs destructives.
Celui-là dit qu'on ne peut immoler trop de victimes à la liberté; cet autre, à l'égalité; cet autre, au principe des droits de Thomme; cet autre, au dogme mystique de la souveraineté du peuple ; cet autre enfin , professant d'une bouche écuraante de rage l'amour dont il se sent enflammé pour les races futures, voudroit sacrifier à ce faux amour, à ce sen-> timent hypocrite , tous les hommes du temps présent. Insensés! ils se vouent au culte fa-
I>E MORALE REUGIEUSE. ïSg
natiqiie de quelques idées vagues , de quelques idées abstraites , et ils délaissent les saiutes lois de rhuoianité , ces lois claires , évidentes, et qu*un Dieu bienfaisant avoit gravées au fond de nos cœurs.
Un philosophe de notre siècle, doué d'un
grand génie et d'une âme sensible , ne croyoit
pas que la liberté même dût être acquise par
la mort d'un seul homme; cette opinion qu'il
eut seulement le mérite d'exprimer fortement,
il l'avoit puisée dans la doctrine parfaite, dans
la morale du christianisme. Ah! qu'eùt-il dit»
si , de nos jours, il avoit vu des millions de
victimes , et toutes immolées, non pas à une
liberté réelle, mais à une liberté de spécula«-
tion ; non pas au bonheur des hommes du
temps présent, mais aux intérêts prétendus
des races futures? Hélas! qu'auront-elles de
vous , ces générations à venir; qu'auront-elles
de vous pour prix de notre sang ou de notre
désolation? Le crime est une mauvaise se*
mence; il n'a jamais produit que des fruits
vénéneux.
Cependant, qu'allez-vous faire, vous qui,
justement irrités, mais aveuglés par un esprit
de vengeance et en proie à toutes ses fureurs ,
voulez être assassins envers les assassins, et
j6o cours
bourreaux envers les bourreaux? Arrêtez; et n'effacez pas la ligne qui vous sépare d'une bande farouche et d'une secte impie. Ne dis point : Comme il m* a fait, ainsi luiferai-je ;je rendrai à cet homme selon ce quil m'a fait :
voilà les paroles du sage Salomon. La société deviendroit un théâtre de guerre, une scène où tous les crimes se succéderoient, si les hommes , refusant de recourir à la protection des lois , se faisoient justice à eux-mêmes. Une première vengeance deviendroit Tappel d'une revanche; celle-ci d'une violence nouvelle; et dans ce cercle sans fin , bientôt on ne pourroil plus distinguer les premiers mobiles de tant de désordres.
Eh quoi ! voilà mon père , mon frère , mon enfant, inhumainement massacrés; les tribunaux sont sans force et sans activité ; et vous voulez que, des mêmes armes dont on a fait périr les miens , je ne poursuive pas les brigands, les barbares qui m'ont ôté plus que la vie! Je veux, je veux que vous soyez chrétiens; je veux que vous soyez les adorateurs du Dieu de paix et de miséricorde ; car vous aussi, vous ;iurez besoin de sa clémence et de sa bonté; non pas en ce moment peut-être où vous êtes épris d'un mouvement généreux , mais quand
1>E MOHALE BELI6IEU5E. j6l
TOUS anrez à dérouler devant lui le tableau de vos actions et de vos pensées. Pardonnez y pardonnez 9 puisque vous désirez qu'il vous pardonne. Mais je vais essayer de vous retenir par une considération prise dans le sentiment même dont vous êtes animés. C^est la mort de vos parens que vous voulez venger ; et leur sang, dite»-vous, attend une réparation éclatante du seul ami, peut-être, qui leur soit resté sur la terre. Ah ! que leur fait cette terre et les injures qu'on y reçoit? ils sont loin de nos intérêts , loin de nos calculs , dans la nouvelle patrie qu'ils habitent ; et déjà , peu t-étre , iU contemplent avec mépris toutes nos pensées mondaines , toutes les passions qui nous agitent Cependant ils vous aiment encore, vous devez l'espérer, vous pouvez le croire ; et ce sentiment , le seul lien qui les rattache au monde , leur fait désirer avec ardeur que vous paissiez mériter l'affection du dispensateur éternel de toutes les destinées , afin qu'il vous appelle un jour auprès des amis de votre cœur; siuprès du père que vous pleurez, auprès de la mère adorable dont les regards sont encore fixés sur vous; auprès de ces enfans, les objets premiers de votre espérance; auprès d'une chaste épouse qui, loin de vous, se xim II
1 6'i COURS
promène avec mélancolie au milieu des voù' tes enchantées du paradis céleste. Ah! n^en doutez point, ces parens chéris , ^Fobjet de vos regrets , et auxquels vous destinez un funeste sacrifice, ces parens chéris en observent les apprêts avec épouvante, et il voudroient pouvoir arracher de vos mains le fer vengeur dont vous êtes armés. Ah! ce qu'ils désirent, ce qui les touche , ce qui forme peut-être Tunique objet de leur inquiétude, c'est que votre moralité se perfectionne; c'est que vou> fassiez un pas de plus dans la route de la vertu ; c'est qu'une victoire remportée sur votre passion la plus ardente, soit inscrite sur le livre de vie , et rende votre compte meilleur auprès du grand arbitre des actions humaines. Éteignez donc les flambeaux que vous aviez allumes sur l'autel de la vengeance , et renversez l'autel même, si vous en avez le pouvoir:
allez adorer le Dieu qui tient dans sa main tous les temps, qui a des époques marquées pour sa justice, et qui n'a pas besoin de vou^ pour l'exécution de ses décrets : il a pesé les montagnes au crochet et les vallons à la ba-lance; il saura bien prendre la mesure des médians , et apprécier leurs œuvres ; et il leur dira, le jour qu'il le voudra : Maintenant fat
I>E MORALE RELIGIEUSE. l63
affaire à 'vous..... Oui , la fin vient, la fin vient; elle se réveillera contre eux.
Ce n'est doue point à nous que la vengeance appartient; et devant le tribunal de la religion, une injure reçue ne peut servir d'excuse a un acte de violence. Ne dites donc point :
Comme il m'a fait j ainsi luiferai-je ; je rendrai à cet homme selon qu'il nia fait. Non , non » ainsi qu il 'vous a fait vous ne lui ferez point; à moins que vous n'en ayez reçu des services, à moinsque vous n'ayez à 1 u i rendre du bien pour du bien ; et jamais surtout /a voix du sang de votre frère ne s'élèvera de la terre contre vous. O France, que deviendrois-tu à la suite de tant de haines et de tant de crimes! Que deviendrois-tu , si personne ne vouloit rien oublier, ne vouloit jamais pardonner, et si les ressentimens imprimés au fond du cœur des hommes vivans se transmeltoient encore en liériiage! ce seroit là le feu qui ne s'éteint point , les flammes étemelles.
Ah! combien de coupables j'aperçois autour de ce foyer toujours menaçant! Vous l'êtes, TOUS qui l'entretenez avec artifice; et vous Tètes aussi vous qui ne faites rien pour en tempérer l'ardeur dévorante. Vous êtes coupables, vous qui voudriez haïr, qui voudriez proscrire
l64 COURS
jusqu'à votre ami, si vous en aviez un , des l'instant où ses privilèges, ses avantages particuliers résisteroient un moment sous le niveau de l'égalité; dès l'instant où vos mains, rendues si délicates par l'envie, croiroient toucher à la supériorité la plus légère. Vous êtes coupables , vous qui voudriez exciter des craintes, vous qui provoquez les soupçons, afin d'appeler le despotisme ou de le rendre excusable. Vous êtes coupables, vous qui mettez les hommes entre vos décrets et les obligations de leur conscience , et qui faites un délit capital des mêmes résolutions dont la religion fait un devoir. Vous êtes coupables* vous qui voudriez sacrifier au triomphe d'un système le repos et le bonheur de la génération présente ; et vous êtes coupables aussi , vous qui voudriez lutter avec violence contre les opinions dominantes, et qui ne laisseriez pas au temps le soin de fixer les vérités et de les placer dans leur rang. Enfin , nous rapprochant plus particulièrement du texte de ce discours, et du genre d'excès dont il retrace l'idée, je dirai que la voix du sang de vos frères crie aussi sur la terre contre vous , magistrats et législateurs , contre vous, dépositaires de l'autorité suprême , à tel titre que ce
1>E MOBAUe RELIGTEtTSE. l65
!soit; contre vous, lorsque vous dédaignez de donner aux lois Tappui des mœurs, et aux mœnrs l'appui de la religion ; lorsque vous laissez errer les esprits sans leur donner diantre centre que vos commandemens on vos opinions. Ah! ne l'avez- vous pas vu, ne le voyez -vous pas? l'homme peut devenir un être terrible, lorsqu'il n'est plus entrelassé parles liens delà morale religieuse. C'est bien alors qu'il diroit : comme il m^ a fait j ainsi lui ferai-je; et la terre, inondée de sang, présenteroit une succession continuelle de crimes et de vengeances , de vengeances et de crimes. ODieu qui nous l'avez donnée, cette religion sainte, n'abandonnez pas votqp œuvre, et faites qu'elle triomphe de la perversité des uns, de l'indifférence des autres. Ils reviendront à vous , ô Éternel ! ils y reviendront ; car les plus habiles égarent les nations, quand ils se séparent de ces leçons émanées de votre esprit, et qui seront toujours la sagesse des siècles.
Et Dieu dit : QuaS'tufait? voici : la voix du sang de ton frère crie de la terrejusquà moi. le m'adresse à vous maintenant, et toujours sous l'autorité divine , toujours au nom des paroles sacrées que je viens de rappeler. Je
i66 COURS
m'adresse à vous , princes et rois, ou cbefs de républiques; à vous qui voulez la guerre et qui la déclarez ; qui la poursuivez avec si peu d'inquiétudes et pour de simples combinaisons politiques. Oui, elles vous regardent aussi ces paroles ; et Dieu dit : Qu as-tu fait ' voici : le sang de ton frère crie de la terre jus • qu'à moi.
On croiroit, à la naanière ardente et l^ère dont vous décidez de la destruction des hommes, qu'ils sont en vos mains les instrument d'un jeu d'esprit, plutôt que des êtres organisés pour la vie et pour le bonheur. Ils sont l'ouvrage du Dieu suprême, et vous les clevouez, sansftompter, à vos spéculations am* bitieuses. Encore une année de guerre, ditesvous, afin de reculer de quelques lieues d«f pays les limites de l'empire; et cette année coûtera la vie à cent mille de vos concitoyens! Et si les ennemis , ces ennemis politiques , qui demain peut-être seront vqs amis, ont vingt mille morts de plus, il y aura pam::
vous sujet d'allégresse.
On s'habitue à considérer les hommes comme des quantités ; et on les chiffre aussi froidement que des pièces de monnoie.
Et qui le croiroit; ces spéculateurs polili-
DE MORALE RFXIGIEUSE. 167
qnes , si libéraux , si prodigiies de la vie des uns, de la fortune des autres, nesauroienC peut-être se rendre compte à eux-mêmes de Futilité da but auquel ils veulent atteindre. C^est par des idées d'habitude qu'ils croieul à Fimportance d'une augmentation de territoire , à Timportance d'une nouvelle colonie ; mais le rapport de ces avantages avec les sacrifices que la conquête exige , n'occupent jamais leur méditation. Ils se méprennent à chaque instant sur rintérêt public , et les pauvres humains sont victimes de toutes ces erreurs de calcul. Comment , avec tant d'orgueil , les chefs des nations ont- ils un si grand mépris pour leur espèce ? Un sentiment contraire seroit bien plus raisonnable; car les supériorités de convention sont bien peu de chose ; et c'est notre nature première , notre nature commune , qui est superbe et l'image du Créateur. Ah ! si , pour la mort d'un seul homme. Dieu a dit au meurtrier : Qu as-tu fait? voici : la voix du sang de ton frère crie de la terre jusquà moi^ quelles paroles adressera-t-il aux princes de la terre , sHl les voit sacrifier à leur ambition ou à leurs vengeances des milliers et des milliers de victimes ?
Et n'êtes- vous pour rien dans ce forfait.
vous, peuples imbécilles, qui regardes une guerre comme un spectacle , et une bataille comme une scène animée dont votre curiosité se repaît? Vous aviez en mains le sceptre de Fopinion , et vous n*en avez fait aucun usage. Que dis-je ! et vous aussi vous voulez des conquêtes ; sans réfléchir un moment , que Taccroissement des états appelle le despotisoie. Oui, que vos vœux soient remplis, et vous marcherez sous le joug en plus grand nombre; voilà votre profit, et voilà votre aveuglement !
Cependant je vous rends justice ; et , je n*en doute point , votre indifférence , votre docile résignation, se changeroient en douleur et en épouvante, si vous pouviez être témoins des malheurs de la guerre ; si vous aperceviez avec quelle facilité , avec quelle précipitation les généraux exposent les soldats livrés à leur commandement ; et si vous saviez que , dans les combinaisons militaires, la gloire du chef ou sa réputation pèse plus que dix mille vies ; si vous voyiez ces bandes guerrières , cette jeunesse en armes, où vous avez, vous, un fils , vous , un frère , emportés par leur courage , courir à la mort en commençant à vivre. Car telle est la guerre et ses travaux pénibles , qu'on ne peut y dévouer , qu'on ne peut sou-
DE MORALE AELIGIEUSE. 169
mettre à son fléau destructeur les hommes qui
ont eu déjà leur pleine part des délices de la
vie ; les hommes qui ont éprouvé les traverses
du monde; les hommes que des pertes funestes
ont isolés , que la fortune souvent a délaissés ,
et dont rame est déjà flétrie par Tinjustice et
Tingratitude. Non , il faut pour la guerre cette
brillante jeunesse , Fornement de l'espèce hu*
maine ; cette brillante jeunesse qui vit encore
d'espérance , qui n'a point été détrompée , et
à qui le monde paroit un enchantement. On
abuse de son imagination , de son ardeur , de
son imprévoyance , pour lui faire aimer les
périls , et pour la distraire des idées funèbres
qu'une réflexion tranquille ne manqueroit pas
de lui présenter.
Ah ! si vous les voyiez, ces jeunes soldats), si vous les voyiez , vous , père tendre , vous , mère passionnée , renversés et foulés dans la poussière par les chevaux de leurs compagnons , et délaissés , malgré leurs gémissemens , par des phalanges que rien n'arrête ; si vous les voyiez , vous, père tendre, vous, mère passiçnnée, em« portés dans un hôpital où les secours commencent à manquer au nombre des blessés, et où des ouvriers novices viennent en hâte faire l'apprentissage de leur science, au milieu
lyo COURS
fies cris de douleur des malheureux patten».
Ah ! vous frémiriez sans doute à cet affreux spectacle : il a regretté , ce fils, ce malheureux fils, de n'avoir pas péri sur le champ de bataille; il a regretté les soins dont il avoit fait répreuve pendant son enfance ; il a regretté surtout les derniers embrassemens des auleurs de ses jours : cependant il est près de mourir; lui et ses compagnons n'ont plus qu*un souffle de vie : la tombe est entr*ouverte , et l'on cherche encore à les entretenir du monde et de ses mensonges. On voit , au milieu de ces corps mutilés , et jetés çà et là sur des gra* bats, à mesure que des tombereaux les apportent, on voit des hommes pleins de vie parcourir les rangs, et dire, avec la morgue du bonheur, à ces infortunés: «Camarades, soyez « contens , c'est au champ d'honneur que vous « avez succombé ; soyez contens , vous mourez « pour le roi, vous mourez pour la république ! • Les victimes affoiblies ne peuvent plus répondre ; mais lorsqu'elles entendent résonner à leurs oreilles ces vaines paroles de gloire mondaine, elles n'y prennent plus d'intérêt ; et lorsqu'elles entendent dire à des hommes, ou trompeurs ou trompés , soyez contens ^ leur sentiment intérieur résiste à cette invitation
de parade, à cette invitation tout artificielle. Contens! disent-ils en eux-mêmes et du reste de leur pensée, du reste de leur souvenir; con tens ! et nous quittons le monde avant dVn avoir joui ; et c'est à l'entrée du banquet que nous sommes chassés. Contens ! et nousmouirons. Contens! et nous mourons loin de nos parens qui nous avoient aimés; leurs mains secourables ne se tendent plus vers nous , et nous ne pouvons plus être témoins d'une larme <jui nous promette des regrets. Contens ! disent encore quelques-uns , avec un profond gémissèment; contens ! et nous perdons l'union qui faisoit notre espérance , cette félicité que les regards de l'innocence et de la pudeur sembloient nous avoir garantie ; et voilà cet anneau , le gage de sa foi.... Qui le reprendra ^ qui le rapportera arrosé de mes larmes ? Ah!
cruels politiques, vous nous avez enlevés aux plus douces jouissances de la vie , à celles qu'un Dieu bienfaisant avoit disposées pour nous ; et ce sont des chimères mondaines que TOUS nous présentez encore à notre dernière heure. Ah! c'est d'un autre temps, c'est d'un autre séjour, c'est d'un autre maître; d'un autre surtout, que des princes de la terre»
que nous voudrions entendre parier....
Kous n'en douterons point : si les regrets si« lencieux que nous avons essayé de vous peindre avoient une consistance , une forme visible, les illusions de l'ambition ne tiendroient pas contre un pareil spectacle ; mais les peines d*un cœur roalheureuxs'évanouissent avec lui; et au milieu de la guerre rien ne frappe que la destruction ; et ce ne sont pas les douleurs des mourans qu'on examine, c'est le nombre des morts qu'on suppute et qu'on additionne. Et vous, survivanciers qui faites ces comptes, et dont les yeux ardens courent en même temps à d'autres intérêts, pressez-vous de sentir, de savourer vos forces ; pressez-vous de croire à votre pleine vie, car demain peut-être sera votre dernier jour, et vous aurez aussi des successeurs qui ne songeront point à vous.
Ah ! qu'ils sont insensés , et ceux qui commandent la guerre et ceux qui s'en réjouissent ^ et ceux qui dévouent à la mort tant de victimes , et ceux qui consomment avec tant de bonne volonté ces sacrifices. Les uns deviennent inhumains par spéculation , les autres par docilité. Les uns ordonnent de haïr, sans que leur cœur soit agité; et les autres haïssent à jour nommé , sans jamais apprendre le motif de leur aveugle passion.
I>B MORALE BEUGIEUSE. Ij3
Bapides passagers que nous sommes sur cette demeure ornée des mains du Créateur , et unis par les mêmes liens , oi^nisés d*une manière semblable , érions-nous appelés à tant de querelles ? Faites avec nous une réflexion dont nous sommes frappés. Que deux hommes d^un même pays , et conduits par des intérêts différens , se rencontrent sur une terre étrangère et à quelque mille lieues de leur patrie, ils se rapprocheront , ils se croiront de la même Camille , ils deviendront des firères Tun pour Vautre. Eh bien ! les hommes de Tâge présent , voyageurs de hasard dans l'infinité des mondes , dans l'éternité des temps , ne devroîent-ils pas être engagés par cet exil com* mun , par cette conformité de destinée , à s'entr'aider ou à vivre en paix. Ils se trouvent en effet à une distance incalculable de leur véritable patrie ; à une distance au moins incalculable et du lieu de leur départ et du terme de leur voyage ; ils sont tous errans dans l'immensité. Et pourtant c'est sur cette demeure d'un instant qu'ils se font la guerre et qu'ils s*entre-détruisenL O folie des folies! ô ignorance profonde de notre petitesse et des grandeurs qui nous environnent!
C'est par la morale , et par elle seule , que
nous sommes en rapport avec tout; avec le connu et avec Tinconnu , a^^ec les choses pas-^ sées et avec les choses qui sont à venir. O vérités qu'on ne peut trop redire , fussent-elles dédaignées, fussent-elles rejetées sanscesse! Non, le Dieu de bonté , le Dieu que vous servez , ne sauroit approuver ni vos funestes ambitions, ni vos haines politiques, ni vos guerres san« glantes; et il détourne ses regards des combats où les hommes, ses créatures d*élite, se dé* chirent et s'entre-détruisent. Aussi , que d*autrès viennent bénir les étendards de la guerre , et qu'ilsie fassent au milieu de ce temple où nous adorons chaque jour un Dieu de ch«arité , nous ne suspecterons point leurs intentions , nous ne querellerons point leur conscience ; mais, ministre d'un Dieu de paix , nous ne par^ lerons que de paix , nous ne prêcherons que la paix. Notre bouche , consacrée à la louange des vérités religieuses , ne célébrera point ces principes de gloire mondaine qui ont introduit parmi les hommes tant de passions hostiles « tant de rivalités sanguinaires, et qui ont substitué dUllustres fictions aux maximes simples de la morale.
Ah! qu'elle revienne sur la terre, cette fille du ciel , cette paix , cette aimable paix ; elle
DE MORALE RELIGIEUSE. J'jS
s'annonce, elle ne peut tarder, c'est le Seigneur qui l'envoie pour consoler nos cœurs; c'est lui qui prête l'oreille aux gémissemens de la terre; c'est lui qui prend pitié de nous. Et déjà , que tous les citoyens se préparent à faire servir un si grand événement au bonheur de la patrie. Vous, les chefs de l'état, que l'abondance de vos soins paternels répare, s'il se peut, les pertes que nous avons faites. Appelez à votre aide les bras de l'agriculteur, l'industrie du manufacturier, le génie du négociant , et cette confiance qui double toutes les forces. Vous , les gardiens des mœurs , ministres de la religion, ranimez votre zèle, et entraînez les hommes dans les routes laborieuses de la vertu et dans les riantes voies de la foi et de l'espérance. Vous, orateurs ; vous, écrivains distingués , et en droit par vos talens de guider l'opinion publique , faites sentir le prix du repos ; et donnez aux idées d'ordre , aux sentiraens de modération, le secours de vos paroles et l'appui devotre éloquence. Vous, jeunes gens , associez-vous à tout ce qui est beau ; et après avoir quitté les combats , cultivez les arts de la paix; aimez les divers genres de gloire ; et au milieu des assemblées politiques, acquérez ce courage de l'esprit, plus
rare encore que la valeur roililaire, et qui, dirigé par la sagesse , devient Tennemi redoutable des oppresseurs et des tyrans. Et vous , femmes sensibles , à qui TÊtre suprême , ce Dieu d'amour et de bonté , a rerois une si belle part dans la distribution des autorités sociales, adoucissez les mœurs de nos guerriers, et rattachez-les par vos doux liens aux intérêts domestiques, aux sentimens de famille» et a toutes les affections qui seroient le but continuel de la vie, si des biens de convention « ou des idées factices, ne venoie^t pas nous détourner de nos peuchans naturel!» Vous enfin , braves et généreux soldats, oui reviendrez bientôt dans vos foyers, cbargn des trophées de la victoire , puissiez-vous , ap^s avoir com» battu pour Thonneur et pour la renommée, retrouver au milieu de nous une volonté franche de louer et d'admirer ; une reconnoissance qui réponde à votre attente et vous dédommage de vos travaux ! Puissiez-vous encore , après avoir combattu pour nos droits, retrou* ver parmi nous la justice honorée! Puissiez* vous, après avoir combattu pour l'avantage et la prospérité de votre patrie , y retrouver debout la fortune publique! Puissiez-vous surtout , après avoir combattu pour la liberté , U
IRE MOBAIX BCUGieiTSC* I77
retrooTer, cette liberté, et dans les lois, et dans
le goaTemement, et dans Tesprit public, et
dans le cœor de tous les Fraoçois ! O Dieu !
nous formons 'des souhaits ; mais tous seul
▼DOS les exaucez, tous seul en avez le pou-
Toir : 6 Étemel ! sojrez^nous £iTorabIe ; faites
qae nous nous aimions les uns les autres
comme tous nous arez aimés ; et que la paix ,
le jo€ir on elle viendra, nous trouve préparés
à nne r^énération de mcnirs, de principes
et de sentimens. Et que de cette terre, con«
ftolée par votre clémence, il ne s'élève désor-*
mais que des cris de louante et de bénédiction
à routeur de la nature, à notre maître, à notre
sooTerain bien£uteur.
%IJU 13
^ raf^ww^^rfc i -fc -a ■>'irit-irir^-if%^'W'i r ^%'i r ' * 'i < ^'»'>'ir»ri->fWB'ir%'i'v»(^ -> > -»-> -y> < ^ ^«»>^» %^^
DISCOURS II
De Injustice.
La justice élèyeune nation, et Tiniquité fait l'opprobre des peuples. Proverbes, Ckap, x4, f, 34.
La justice élève une nation y et V iniquité /hit l'opprobre despeuples. Cette association de la justice aux idées de gloire et de beauté, cette association magnifique , n'est pas une vaine image , mais une vérité parfaite; car la justice réunit des caractères si imposans , des propriétés si utiles et si nécessaires, qu'au milieu de nos institutions politiques, elle est une représentation de l'ordre dans Tauguste assemblage des œuvres du Créateur. Oui , la justice qui laisse à l'intérêt personnel toute son action; qui le laisse eu quelque manière se plier et se replier sur lui-même, mais qui le contient dans les limites fixées par Tintérët général; la justice alors nous rappelle cette puissance, aussi simple que régulière, qui, en laissant les globes célestes se mouvoir sur
leur axe, les retient en même temps autour d'un centre commun , et les empêche de contrarier, par leur marche errante, le système harmonieux de l'univers.
Les vastes réunions d'hommes soumis au même pacte social, ces réunions auxquelles nous avons donné le nom de peuples ou de nations f ne seroient qu'un assemblage tumultueux d'ennemis ou de rivaux , une scène continuelle de prétentions en discorde et d'inté« rets en hostilité , si la justice , cette belle idée morale et politique, n'étoit pas venue régler les ambitions et les convoitises, etsiellen'avoit pas élevé une barrière contre les entreprises de l'égoïsme , en formant le code des droits réciproques. Elle n'a point arrêté le développement de l'industrie ; elle n'a point mis en esclavage les facultés de l'homme; mais elle nous a tous avertis de nos obligations envers les autres , et elle nous a donné le moyen de vivre en communauté, sans trouble et sans confusion. Oh ! quels services elle a rendus aux hommes, cette justice aujourd'hui si insultée par ceux-là mêmes qui dévoient la défendre !
Mais telle étoit sa force , que les débris de st^ colonnes renversées servent encore de soutien à l'édifice social.
1 8o COURS
Cependant la justice n'est pas seulement respectable à nos yeux, comme la meilleure et la plus ancienne protectrice de Tordre public; elle réunit encore, dans ses titres de gloire, le singulier mérite d'avoir été le premier mobile des grandes entreprises , le pre« mier encouragement offert au développement de l'industrie. Le jour où l'on a dit à Thomme actif et laborieux : a Cette terre , dont tu arracheras les ronces et les épines, que tu remue* ras, que tu laboureras, que tu ensemenceras, que tu défendras contre les incursions des animaux destructeurs; cette terre t'appartiendra d'une manière irrévocable. » Le jour où Ton a pu lui tenir ce langage, tous les genres de travaux furent excités, toutes les émula»
tions prirent naissance.
L'institution des propriétés , lorsqu'elle fut consacrée et garantie par l'autorité publique, permit aux hommes de donner un libre essor à leurs moyens et à leurs talens ; et, au nom de leur intérêt personnel, ils accrurent, sans y penser, la prospérité générale; car il y a cela de merveilleux dans la justice conservatrice des propriétés, qu'elle ne sépare rien qu'en apparence , tant les hommes ont besoin de compagnons pour acquérir de la fortune,
DE MORALE MCLIGIXUSC. l8f
et de oopartageans pour en jouir. Un particulier ne peut £aire valoir son capital par Tagriculture oo par des établissemens de fabrique ou de commœe maritime, qu'en cédant la moitié da revenu aux hommes qui lui prêtent leurs secours dans ces divers genres d'entreprise; et Tautre moitié, il la divise entre des ouvriers on des serviteurs , qui lui donnent en échange le firuit de leur travail, ou qui lui dévouent et leur temps et leurs soins. Ainsi les hommes qui entretiennent leur oisiveté par le vol et le brigandage, nuisent essentiel* lement a la partie laborieuse de la société qui obtient , par son travail , une partie des revenus dont les propriétaires ont la disposition.
Le riche est un simple distributeur des subsistances rassemblées dans ses mains par Targent ; et son lot en plaisirs n'est pas souvent le meilleur. Il ne peut augmenter le nombre de ses sens , ni forcer d'un degré leur capacité ; il est donc réduit à rechercher des commodités dont l'habitude éteint le charme, et i goûter, au milieu des inquiétudes de son imagination , les uniformes jouissances de l'oisiveté.
Ainsi la justice, qui sert i maintenir la distinction des propriétés , n'offense point le
I 8i couns
Lonlicury même dans les momens où le hasard des fortunes offre çà et là le spectacle d*uiie grande inégalité. Il faut d ailleurs, en parcourant d'un œil philosophique les résultats de rinstitution des propriétés, considérer celte institution dans son ensemble et dans ses diverses dépendances; et Ton auroit de quoi répondre aux objections d*une aveugle jalousie , si Ton avoit montré que le travail, rému* lation , Tindustrie, et le repos, la paix des sociétés, tous ces biens incomparables, ont pour base première la sauvegarde de sa possession , et la jouissance certaine de la fortune dont on s'est rendu maître, par son travail et par des moyens honnêtes et légitimes.
Les lois doivent sans doute, par de sages mesures, apporter des obstacles à Taccumulation des richesses dans les mêmes mains; mais toute disposition arbitraire, toute atteinte au principe inviolable de la justice, seroientaussi contraires à Tintérét de la société qu'aux lois de la morale*
Qu'on se figure un peuple nombreux chez qui la justice cesseroit d'être enrecomroandation et en honneur; bientôt ou verroit la fraude el la tromperie devenir un objet universel d'indus* trie; on s'y adonneroit, comme à une spécu-
BC MORAtR RELIGIEUSE. l83
]«tion de tous les jours et de tous les instans , et cet abaissement dans les idées amèneroit tous les genres d'avilissement. Il n'y auroit plus aucune élévation dans les sentimens; aucune vérité, aucune confiance , aucun exercice noble de l'esprit et du caractère; et ces qualités, ces vertus ^ après avoir fait si longtemps Tornement et la gloire du monde , devieudroient peut-être un sujet de dérision.
Remarquez aussi comment la religion , qui prête continuellement son assistance aux vérités politiques, recommande partout la justice. Et Job, le saint homme Job, lorsqu'il cherche à obtenir la bénédiction du ciel , lorsqu'au milieu de ses peines il recueille les titres dont il peut se glorifier auprès de l'Éternel, il dit : J*étois revêtu de justice , et elle me servait de vêtement; mon équité m'étoit comme un manteau et comme une tiare.
Ah! qui de nous pourroit, avec une confiance entière , adresser les mêmes paroles à l'Être suprême , à cet Être qui suit nos actions dans les ténèbres, et qui lit dans nos pensées; à cet Être qui sait tout, qui voit tout, qui est présent partout! Vous vous croyez justes, vous qui vous souvenez d'avoir été des dépositaires fidèles ; vous qui n'avez jamais ravi le
lB4 ooru
bien d'autrut ^ ni par fxwce ni par adrestfl. Tous ignorea donc toutes les dépendances de Tesprit de justice , de cet esprit simple dans si conception, mais dont les applications sont si diverses. Le menteur est un homme injuste* llijpocrite de même, le calomniateur de même; Tingrat encore est injuste* Les autres TOUS disent la Tenté; tous TattendeSy tous 1 exiges d>ux ; et si , en échange , tous leur dispenses des mensonges, tous êtes évidem* ment injustes. Les autres se montrent i tous tels qu*ils sont ; et si tous tous parez i leurs jeux de couleurs empruntées , tous êtes injustes ; tous ressembles à ces faussaires qui mettent 1 effigie du prince , ou la marque du titre fin, sur des monnoies de bas aloi. Les autres parient de tous selon leur sentiment , selon leur pensée; et vous trahissez TOtre conscience pour attaquer leur réputation , et pour leur imputer des torts qu*ils n*ont pas. Quelle injustice plus grande pourriez-Tous jamais commettre? Enfin, les autres tous ont rendu des services , et vous vous tenez k l'écart quand ils ont besoin de vous ; vous êtes encore injustes, et souverainement injustes.
Mais , sans sortir du cercle précis de la jus* tice et de son interprétation commune , êtes*
]>E MO&ALË ILELIGIEUSE. l85
tons justes , tous qui empruntez sans être &ûrs de rendre, ou qui risquez impudemment le gage de tos créanciers? Êtes*vous justes , TOUS qui abusez du malheur, pour imposer dans Tos contrats des conditions tyraii' niques , ou qui tous préTalez d*une situation favorable à votre avarice, pour mettre en concurrence les hommes de travail , et réduire leur gage au plus étroit nécessaire? Êtes-vous justes, vous qui abandonnez vos domestiques au moment où Tâge et les infirmités ne leur permettent plus de vous rendre les mêmes services ? Êtes-vous justes encore , vous qui refusez de rendre à César ce qui est à César ^ et qui cherchez à vous affranchir des tributs que vos concitoyens acquittent avec scrupule et avec candeur ? Enfin , sans aucune distinction de personnes ou de circonstances, étes*- ^ous justes, vous tous qui faites à autrui ce que vous ne voudriez pas quon vous fit?
Scrutez-vous , examinez - votis , rentrez dans Hotérieur de votre conscience ; mais songez ^ue Toeil du juge suprême y pénètre avec vous, et qu^il n*est pas là à distance de vos trompe- ^es, comme les hommes, mais i Torigine même de vos feintes et de vos dissimulations. £h quoi ! c'est vous , foibles humains , c'est
i86 coi]Rs
vous , dénués de toute espèce de titres auprès du souverain Maître du monde, et qui pourtant lui adr«ssez habituellement des vœux et des prières; c'est vous , qui, daus le même temps, vous montreriez injustes envers vos semblables ! Vous demanderiez des grâces en élevant vos regards vers le ciel , et vous vous refuseriez, sur la terre, à une réciprocité légi* time, à une réciprocité commandée au nom de la morale et au nom des lois?
Mais je vais suivre un moment vos petits calculs, et me resserrer avec vous dans les intérêts du monde. Que votis promettez- vous de telle ou telle injustice? un profit pécuniaire? mais évaluez le bonheur que pourra vous procurer ce profit, avant d*y sacrifier Testime et la confiance des autres; faites ce compte eiac* tement, et vous verrez que la morale stipule mieux pour vous que votre avarice. Vous voos croyez , peut-être, affranchis de toute es|)èce de liens, en dé<laignant Topinion publique; et vous ne voyez pas qu'au-delà du nécessaire, le prix de l'argent, Tattraît des dépenses, tiennent à lespoir d'une sorte de considération relative , et qu'ainsi le plus petit luie d'état est un commencement de servage envers cette opinion que vous feignez de mépriser.
DE MORALE ilELIGlEUSE. 187
Voycz-le donc, il est deux opinions: Fune xioble et respectable à cause de ses rapports avec les idées d'ordre , et celle-là récompense la justice et la bonne foi; l'autre petite et ridiouïe dans son autorité , et celle-là récompense le luxe et la fortune.
C'est pourtant cette dernière que vous voulez servir, et servir uniquement; il n'y a pas là de quoi vous glorifier , de quoi vous dire indépendans , de quoi vous dessiner à vos propres yeux comme des gens de force et libres de pré* jugés.
Ab! quittez ces erreurs, quittez ces tromperies de votre imagination ; et pour votre intérêt, même le plus prochain, honorez la justice et suivez ses leçons. Et vous, qui vous sentez foibles contre les exemples corrupteurs du temps présent , appelez à votre aide la religion , et laissez-vous guider par sa vive lumière. Croyez-là, quand vous hésitez, et quand vous commencez à perdre route au milieu du labyrinthe dé l'intérêt personnel. Que le calme de l'homme juste , que la sérénité de son âme vous attirent vers lui et vous engagent à le choisir pour modèle. Ne le voyez-vous pas , c'est l'expression de Job ; ne le voyez-vous pas , au milieu des méchans , couvert de son man--
i88 COURS
teau et paré de sa tiare ? Les vanités , les convoitises du inonde errent autour de lui san^ ]*émouvoir ; il résiste à leurs séductions , et il oppose à Tinsolence des vices du siècle toute la majesté de la vertu. Ah ! qui oseroit mal juger des forces de l'homme juste? Il est en liarmonie avec Tordre ; il Test avec la nature; il Test avec les pensées du Créateur : il fau* droit , pour Tabattre , altérer son essence.
O Dieu ! s*il en est parmi nous , de ces justes que vous aimez, soutenez leur courage, afin qu'ils nous servent à tous d'encouragement, et afin qu'ils nous présentent le beau spectacle de l'homme en alliance avec le ciel , et en coni* bat victorieux avec les passions qui nous font la guerre.
Nous n'oublions point que nous sommes appelés à vous entretenir de la justice des princes , de la justice des gouvernemens , de U justice des dépositaires de l'autorité suprême; n'importe le titre ou la nature de leur puissance. La justice élève une nation p et Viniquité fait l'opprobre des peuples ; voilà les paroles sacrées que nous avons choisies pour teite :
. mais nous ne nous sommes pas écartés de notre sujet en considérant d'abord , dans les rapports d'homme à homme, les devoirs imposés
ne MotAU MsuGinjêïï. 189
par cette émioeote Terto. L'intérêt des particolier» et Tiotérét des nalionâ oUrtnî ans re« gards de robsenratear pluâieuri caractèrea diatiocta ; mais ils ont ane vrigine conimune, et leor ODioo eat indeatmctible.
Grand Dieu ! c'eat aux poisaana de la terre
qoe lums arona à parler ; mais qne aont«ila
derant tous? Faite» que nona remplsaaiona
notre miniatere arec aagesae et arec coarage*
Inspirez 'nooa la confiance que nooa arona
besoin^ et prêtez k notre langage rautorité
qui loi est nécessaire. Cest de la justice des
nations, de la justice des peuples dont noua
voudrions rappeler le deroir et retracer la né*
ctêsité. Quel au jet 9 et dans tous les pa js et dana
tous les âges ! Quel aujet en ce temps ! Dùe^ à
•/érusalem de nous entendre f et à Sion de nous
écouter. Ah ! si nous pouTions es^tr de ra«
mener aux sentiers de la justice et de la rérité
\ts hommes qui s'en sont écartés; si nous pou--
irions jeter en terre quelques germes d'un fruit
Milutaire; si nous pouvions , animés d'un aaint
zèle.^.. Mais Paul plante, Apollos arrose, et
tHeu seul donne V accroissement. Oui, l'homme
essaie, l'homme poursuit, et Dieu seul bénit
ses traraux.
C'est au nom de la justice , c'est pour la pro-
igo couas
téger, pour la défendre , que les gouvernemea^ ont été institués; et cette première vérité, cette vérité simple , devroit être sans cesse présente à Tesprit et au souvenir de tous les dépositaires de Tautorité.
Les hommes, à mesure qu'ils renoncèrent à la vie sauvage et à leurs courses errantes; les hommes, à mesure qu'ils se rapprochèrent et se réunirent , eurent besoin de trouver dans un plus petit espace les productions nécessaires à leur subsistance, et ils se livrèrent à la culture des terres. Ils reconnurent ensuite , et promptement, que l'établissement des propriétés pouvoit seul exciter le travail et Téniulation; et ce système une fois admis , les idées de justice s'étendirent et se perfectionnèrent On prescrivit des devoirs, et Ton eut besoin d'une surveillance. On eut des conventions , et l'on s'occupa de leur garantie. De là l'origine du pouvoir législatif et du pouvoir exécutif. Deux autorités qui, l'une et l'autre, ont pour motif et pour titre premier l'intérêt commun des hommes au maintien de l'ordre social. Un gouvernement injuste ressemble donc à un père dénaturé : celui-ci agit contre soo instinct, l'autre contre sa loi primitive.
Une seconde considération doit rendre h
justice infiniment respectable aux chefs des états; c'est que sans elle ils ne pourroient jamais gouverner un grand pays. Cest la justice eu effet qui tient en harmonie cette multitude infinie de relations dont l'ordre social se compose, et qui réduit ainsi la tâchPdes gou- Ternemens à un nombre de combinaisons proportionné à leurs facultés et à leurs moyens. Ils seroient entraînés , ils seroient contraints à uue action continuelle, si, dédaignant la justiceet son intervention salutaire, ils vouloient tout régir par des lois ou des volontés arbitraires. LfC despotisme le plus rigoureux, le plus actif, ne pourroit suffire à une telle en* treprise.
Qu'on me permette une comparaison. Représentons-nous rbomme, déjà dispropor* tionné par sa foiblesse à Fadministration morale qui lui a été confiée ; Fhomme, ne réglant qu'imparfaitement son esprit et ses goûts, ne dominant qu'avec peine son imagination, et combattant souvent à armes inégales son caractère et ses passions; représentons -nous l'homme , affaissé de cette manière sous les difficultés de son gouvernement moral , et demandant néanmoins d'être encore chargé du soin de régir le mouvement intérieur de son
iga COURS
être physique. Il veut guider lui-même le jeu continuel de ses fibres; il veut guider Faction des vaisseaux innombrables dont réconoroie vitale est composée; il veut en diriger les »• mifications; il veut enfin devenir le moteur arbitraiiMe cette organisation secrète soumise jusqu*à présent aux seules lois de la nature. Quelle folie à Thomme! vous écriez- vous; n*étoit*ce pas assez pour sa science de Tautorite qui lui avoit été confiée ? Vous avez raison ; mais il faut porter le même jugement des chefs d*un grand état lorsque , non conteos de leur immense tÀche, ils voudroient encore gouverner, déranger, modifier et changer à leur volonté cette vaste partie de Foi^anisation sociale, placée de temps immémorial , sous Tempire de la justice.
Qu*on réfléchisse au rapprochement que nous venons de faire; il est exact, et doit servir à rendre plus sensible une vérité de la plus haute importance.
Ah 1 que la justice simplifie le travail des princes et des hommes en autorité parmi les nations. Nous Tavons déjà dit, et nous aimons à le répéter : la justice est dans Tordre moral une image de ces lois primitives de la nature , auxquelles nous attachons avec rai-
DE MORALE RELIGIEUSE. igS
son le iDouyement régulier des inondes et rfaarmonie de Funivers.
Telle est même l'utilité complète de la justice ; telle est sa concordance avec Tesprit des sociétés politiques, qu'on ne peut y toucher d'une manière arbitraire, qu^on ne peut y toucher avec l'autorité, sans l'altérer ou la dégrader.
C'est ici pourtant qu'une objection commune se présente naturellement. Le respect pour la justice , dira-t-on, ne duit-il pas céder à rintérét de l'état ? Nous répondrons hardi* ment, que cette question est vaine; car jamais la justice n'est en contradiction avec l'intérêt de l'état, et jamais l'intérêt de l'état n'est en contradiction avec la justice.
Voulez-vous en effet subvenir à des besoins extraordinaires ? Une répartition d'impôts établie sur des proportions justes, sera plus productive qu'une répartition établie d'une manière arbitraire et capricieuse ; et il restera de plus, en ressource, tous les moyens qui naissent de la confiance.
Mais, dites-vous, les impôts sont au comble ; le peuple murmure ; le crédit a disparu ; le crédit n'existe plus, et les dépenses publiques se sont élevées à nn si haut période, que
XIIL i3
] q4 cours
Ton manqueroit des fonds nécessaires si Ton se refusoit aux mesures de violence, aux altérations de monnoies, aux engagemens hasardés 9 aux promesses fallacieuses. Voilà donc le moment où la justice seroit en contradiction avec l'intérêt de l'état.
Vous parlez ainsi ; mais ce n'est pas la justice qui est en contradiction avec l'intérêt de l'état , c'est votre administration , c'est votre conduite. La justice seroit votre meilleure aide, si vous aviez été sage, si vous Tétiez encore. Ne dites donc pas que vous en ordonnez le sacrifice pour Tintérét de l'état; car ce sont vos erreurs et vos fautes qui amènent cette fatale nécessité. Et malgré l'extrémité des affai* res, un retour de votre part à l'économie, à la modération , à toutes les idées saines en gou* verneraent, vous rendroit encore riches par la justice , et riches par elle seule.
La justice a pour amies la raison et la pru« dence; et c'est après l'avoir isolée de ses fidèles compagnes, que vous la calomniez « que vous la déclarez incapable de rendre service à l'état O insensés! est-ce à vous qu'il appartient de détruire sa réputation? Ne la voyez-vous pas accompagnée du cortège des siècles, et entourée de tous les législateurs , de tous les princes
I>E MORALE RELIGIEUSE. Ig5
qai ont illustré la terre? Rangez-vous devant elle, esprits rebelles à son autorité, esprits de nouvelle extraction, et qui voulez tout changer, tout mettre à votre date. Mais la justice n'est pas un système; elle est la morale, elle est la politique, elle est le génie social; elle est enfin Fidée éternelle, et l'un des an* neaux de Tordre universel.
L'intérêt de l'état présente un caractère bien différent; il est, par sa nature, arbitraire et mobile ; chacun l'explique , chacun le décrit à la mesure de son savoir, et très-souvent au gré de sa passion dominante. Et quand on examine les différens interprètes de cet intérêt, quand on les regarde et qu'on les voit à la hauteur commune , on ne peut les mettre en parallèle , eux et leurs opinions , avec les majestueux supports de la justice, avec les autorités qui l'ont fondée , et qui ont déterminé l'hommage des hommes et le respect des nations.
Disons -le donc, et avec une pleine confiance : la prééminence de la justice sur le mot imposant à' intérêt de V état ^ ne peut être détruite qu'à la parole des anges , et par des êtres dont les lumières surnaturelles attiresoient notre aveugle confiance. Jusque «-là,