SON PETIT-FILS
Le sentiment de mon insuffisance m*înterdiroit le travail que je vais entreprendre , si une volonté dont je révère jusqu'aux moindres indices ne m en faisoit un devoir. Ma mère a consacré deux ouvrages à la mémoire de son père : dans le premier, elle a peint le caractère de M. Necker et sa vie privée j dans l'autre , elle a tracé l'histoire de sa carrière publique j et si mon tendre et profond respect me permettoit de hasarder un jugement , je dirois que ces d.eux écrits , inspirés à ma mère par le sentiment dominant de sa vie, sont ceux où se manifestent avec le plus d'éclat la beauté de son âme et la grandeur de son talent. C'est là que l'histoire puisera ses jugemens sur un homme dont le nom est si intimement uni à la sainte cause de la liberté , et dont les vertus privées garantissent si noblement les intentions comme homme d'état.
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Personne , j'ose en être assure , ne croira que j'aie la folle prétention de rien ajouter à ces deux tableaux ,- et l'apologie la plus modeste à cet égard seroit encore trop présomptueuse ; mais lorsqu'en i8o4 ma^ mère publia la vie privée de M. Necker, son cœur étoit navré de la mort récente de son père ; et la douleur qu'elle exprime avec une si touchante éloquence, ne lui a pas permis de se retracer de près des souvenirs trop déchirans. D'un autre côté , le plan des Considérations sur les prin-^ cipaux éi^énemens de la réç^olution fran-çoise ; n admettoit pas une exposition détaillée des opérations financières et administratives de M. Necker ; et ces opérations 5 bien qu'antérieures à Fère nouvelle de notre édifice social, ne sont pourtant ni sans intérêt historique , ni même sans application au moment actuel. C'est sans doute d'après ces motifs, qu'en me chargeant par ses dernières volontés de publier une édition complète des Œuvres de M. Necker, ma mère a désiré que cette édition fût précédée d'une Notice biographique. Ce désir étoit sacré pour moi , et j'ai du m'efforcer de l'accomplir. J'essaierai donc de retracer, avec exactitude, les principaux traits d'une vie dont aucun
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instant ne redoute la publicité. Heureux si un exposé simple , mais fidèle , des faits , peut faire mieux connoître ce grand homme de bien, qui a tant aimé la France, , et que la France a tant aimé , pendant quelques années de gloire et de bonheur!
La famille à laquelle appartenoit M.Necker est d'origine irlandoîse ; ses ancêtres , obligés de s'expatrier pour fuir les persécutions religieuses de la reine Marie , vinrent chercher un asile dans TAUemagne protestante , et se fixèrent en Prusse , oii il existe encore plusieurs personnes de ce nom.
Charles-Frédéric Necker, mon bisaïeul, homme d'une instruction solide , qui avoit fait surtout uùe étude approfondie de l'histoire et du droit public , vint à Genève au commencement du siècle dernier, pour y diriger Féducation d'un jeune prince allemand. Genève offroit alors , comme aujourd'hui , la réunion précieuse de la pureté des mœurs républicaines , avec les avantages dus à la richesse et aux lumières j l'on y comptoit des hommes distingués dans tontes les branches de l'enseignement , et les établissemens d'instruction publique y conservoient encore intact le caractère qui
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leur avoît été fortement imprimé par Calvin leur fopidateur. Car le génie , comme la .nature , donne à ses œuvres un pi*incipe de vie et de durée , et l'on jugeroit Calvin d'une manière incomplète, si on ne le considéroit pas comme législateur républicain, autant que comme réformateur religieux.
Frappé de tous les avantages que présentoit le séjour de Genève à un homme moral et studieux , Charles - Frédéric Necker résolut de s'y fixer ; on l'admit au nombre des citoyens de la république , et l'académie créa pour lui une chaire de droit public , dont il étoit digne par soti savoir , et qu'il a remplie jusqu'à sa mort. Un Traité sur la Constitution de l'Empire germanique, dédié par lui en 1741 aux magistrats de sa nouvelle patrie , prouve un esprit juste et des connoissances posi* tives.
Charles-Frédéric Necker eut deux fils de son mariage avec mademoiselle Gautier , fille d'un premier syndic de la république \ l'aîné , Louis Necker, qui prit plus tard le nom de M, de Germany , fut destiné à suivre la carrière de son père et se voua à l'enseignement public. Le cadet , Jacques Necker, né le 3o septembre 1732, étant obligé de se créer par son travail une
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«xîstènce indépendante , fut voué au commerce j et placé dans une maison de banque à Genève , après avoir achevé avec distinction le cours de ses études classiques.
Ses premiers pas dans la carrière du commerce furent pénibles *, entraîné par un goût très-vif pour la lecture et la méditation y il éloit sans cesse rebuté par la sécheresse et la monotonie des occupations qui lui étoient imposées ; sans cesâe un poëme^ un roman, un ouvrage philosophique, le détournoient de son travail ; et son père ne tarda pas à s'apercevoir que pour développer les facultés remarquables qu'il avoit reçues de la nature , il falloit le placer sur un plus grand théâtre , et le mettre aux prises avec de plus nombreuses difficultés.
Du reste , toutes les personnes qui ont connu M. Necker dans sa première Jeunesse , s'accordent à dire que le charme de son caractère le faisoit chérir de tous ceux qui avoient des rapports avec lui , et que le trait saillant de son esprit étoit une gaite piquante , une plaisanterie sans amertume ^ dont les autres ou lui-même étoient alternativenaent l'objet . J'insiste sur cette remarque , parce que ceux qui ont vécu plus tard dans l'intimité de 'M. Necker , ont
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toujours retrouve en lui des traces de cette première disposition de sa jeunesse , à une epoqine même où les souvenirs de l'homme d'état et les hautes méditations du philo-* sophe chrétien avoient imprimé à tout son être la gravité la plus imposante. Ses petits enfans se rappellent encore, avec émotion , qu'il ne dédaignoit pas de plaisanter avep eux et de prendre p^rt à leurs amusemens.
Le professeur Necker étoit lié d'une amitié particulière avec un des hommes distingués dont s'honoroit alors l'académie de Genève, M. Vernet, théologien respectable , dont les écrits forment encore la hase de l'enseignement religieux dans les écoles protestantes. M. Vemet avoit un frèrq , chef d'une riche maison de hanqu^ établie à Paris ; le jeune Pfecker lui fut adressé , et une fois arrivé dans la capitale , des occupations moins rétrécies , un champ plus vaste ouvert à une louable ambition , ne tardèrent pas à développer en lui un talent tpmarquable pour les affairesde commerce. Une anecdote en donnera l'idçe. Les premiers traits de la jeunesse des hommes supérieurs attirent toujours la curiosité : leurs égaux se plaisent à comparer les routes qu'ils ont suivies ^ les autres aiment à se
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croire pour un moment quelques points de ressemblance avec eux.
M. Vemet, Je banquier, passpit l'été à la campagne , et ne yenoit à Paris que pour l'heure des affaires. Un jour la poste de Hollande apporte à sa maison la proposition d'une spéculation vaste qui sortoit du cercle de ses opérations habituelles : la réponse étoit urgente; M. Yernet sefaisoit attendre; le premier commis, homme exact , mais sans génie , consulte son jeune collègue. A l'instant M. Necker, à peine âgé de dix-huit ans , prend sur lui de répondre ; il développe avec assurance et clarté ses idées sur l'opération principale ; il donne à divers correspondans les ordres nécessaires pour en assurer le succès , et au moment oii arrive le chef de sa maison , il lui présente à signer un courrier trèsr-volumineux. M. Vemet, étonné de voir des lettres écrites dans un style moins barbare que ne l'étoit alors celui du commerce , étonné surtout qu'un si jeune homme ait osé se hasarder à prononcer seul sur de si grands intérêts , s'emporte avec violence. « Je crois que j'ai eu raison , lui répond le « jeune Neçker ; mais en tout cas , nç m'en « veuillez pas d'un tort qui n'a point eu de « conséquences ; » et en même temps il jette
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au feu toutes les lettres qu il venoit de préparer. M. Vernet ne tarda pas à regretter son emportement ; il vit , en étudiant l'opération qui lui étoit offerte 5 combien son jeune commis Tavoit habilement conçue, et il ne crut pouvoir mieux faire que de lui en confier la direction. M. Necker s'y appliqua tout entier , et donna une nouvelle preuve de la souplesse de ses facultés , en apprenant le hoUandois avec une telle promptitude , qu'au bout de trois mois il étoit en état de suivre une correspondance dans cette langue. Dès lors la confiance que son chef lui accorda fut sans bornés, il devint bientôt son associé , et M. Vernet, quand il quitta lès affaires , en 1762, lui re* mit des fonds considérables pour l'aider à former avec MM. Thelusson une maison dé commerce qui devint bientôt la première de la France. Tek furent les commence-^ m^ens de la fortune de M. Necker , fortune! acquise par vingt-cinq années de travail et d'économie, et qui,- après deux révolu-' tions , assure encore à sa famille le bieùfàit d'une existence indépendante.
Le petit nombre d'instaiïs dont M. Necker pouvoit disposer , étoient consacrés à la culture de son esprit. Il récherchoit ^ avec avidité, toutes les nouvelles produc-
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tions littéraires ; et avant d'avoir atteint ^ rage de vingt ans ; il s'essayoit lui-même à composer de petites pièces de théâtre. Ces comédies, dont je possède encore quelquesunes 5 sont écrites avec beaucoup de verve et de franche gaîté : lune entre autres annonce de la facilité pour la versification. M. Necker eut un instant l'idée de les faire représenter j mais une raison précoce réprima ce petit mouvement d'atnbition littéraire. « Si j'y avois cédé , a-t-il dit depuis , « en se retraçant au milieu de sa famille les « premières années de sa jeunesse , toute <f ma carrière s'en fût ressentie^ car jamais « la réputation d'auteur comique n'eût été « conipatihle avec la dignité sérieuse que « l'on exigeoit d'un premier ministre. »
La maison Thelusson-Necker et Compagnie ne tarda pas à jouer un rôle important dans les affaires , çt l'on peut même dire , à certains égards , qu'elle fait époque dans l'histoire du commerce francois. Jusqu'alors deux routes avoient mené à la richesse : l'une , plus modeste , étoit celle du commerce des marchandises ; l'autre , plus ambitieuse, étoit celle de la finance, qiui con* sistoit à acheter , à vil prix , quelque branche du revenu public , et à en poursuivre le recouvrement avec riguem'. Mais aucune
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au feu toutes les lettres qu il venoit de pré- ^.7 parer. M. Veniet ne tarda pas à regrette '-^ son emportement; il vit, en étudiant Fop ' ^ ration qui lui étoit offerte , confibien ^\ jeune commis Favoit habilement conç: \ • et il ne crut pouvoir mieux faire que d» \ '*\ en confier la direction. M. Necker s'y. ' ^^ pliqua tout entier, et donna une noi V ". preuve de la souplesse de ses facult \ * , . apprenant le hollandois avec uni\'v^ promptitude , qu au bout de trois ; % ^ étoit en état de suivre une coiTCspc \ \ dans cette langue. Dès lors la confia ^ '^ son chef lui accorda fut sans bc\ •. devint bientôt son associé , et M v. \ . quand il quitta les affaires , en 17'^ -. ; mit des fonds considérables pou), . ^ <^ former avec MM. Thelusson uneii \ • té commerce qui devint bientôt L\ '1 JW de la France. Tek furent les c \ i de mens de la fortune de M. Necl- t ^ htr acquise par vingt-cinq années ; , . *©• Ce d'économie, et qui,- après à ■\ iroé et tions , assure encore à sa fami , ^ S mois , d'une existence indépendante^, ; jseigne-^ Le petit nombre d'instans '' jerce , et ker pouvoit disposer , étoiê ', ' la culture de son esprit. 1\ ', a fortune . avec avidité, toutes les no^-. fiA^ dWe
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tions littéraires ; et avant d'avoir atteint ^ l'âge de vingt ans , il s'essayoit lui-même à composer de petites pièces de théâtre. Ces comédies, dont je possède encore quelquesunes , sont écrites avec beaucoup de verve et de franche gaîté : lune entre autres annonce de la facilité pour la versification. M. Necker eut un instant l'idée de les faire représenter ; mais une raison précoce réprima ce petit mouvement d'ambition littéraire. « Si j'y avois cédé , a-t-il dit depuis , « en se retraçant au milieu de sa famille les « premières années de sa jeunesse , toute €< ma carrière s'en fût ressentie ; car jamais t< la réputation d'auteur comique n'eût été « compatible avec la dignité sérieuse que u l'on exigeoit d'un premier ministre. »
La maison Thelusson-Necker et Compagnie ne tarda pas à jouer un rôle impor^ tant dans les affaires , et Ton peut même dire , à certains égards , qu'elle fait époque dans l'histoire du commerce francois. Jus^ qu'alors deux routes avoîent mené à la richesse : l'une , plus modeste , étoit celle du commerce des marchandises j l'autre , plus ambitieuse, étoit celle de la finance, qui con< sistoit à acheter , à vil prix , quelque branche du revenu public , et à en poursuivre le recouvrement avec riguem\ Mais aucune