SUR W. HECKER. CCXCV
4pi€d]e ressource restoit-il , si ce n'est fie f^roËter du mouvement des esprits pour recourir à une contribution patriotique ? JJauxbourg , â d'autres viiks libres , offrent dles exem^es ée ces impôts yolontaires ^ jdont le aeiil régulateur est la Ixmne foi des <dtoyens 4 mais le langage rëpuidicain s'ac^ jquiert; plus vite que les vertus r^ublicaines^ <et tquoique M. Necker donnât lui-même l'exemple du dévouement , en versant au AresosT public une ^omme fort supérieure à Ja |H*oportîim fixée par l'assemblée na*- •tionale , son zèle eut peu d'imitateurs (^). il xfee aedissimuloit pas que oe résultat étoit |»*obable , mais il u'avoit pas le choix des ^espédieiDs^ et d'ailleurs des avantages poli*ftiques pouvoient naître d!un appel au pa^inîotisaaaie des François.
La discussion sur ce projet de finances fut tme àes plus curieuses.de .oette époqxie. Mirabeau 9:Ieiiival.^rennieml de M. Necker,
•y l^nfy^ :Vf^l3^^tfïXfi.flt!C.i9rM\mn9 é^eilç miff; çpniinuel de ^« y ordre puMic* » : , ,
(*) Je crois <îçvoir rappeler ici quet non-seulement^ eu rentrant au ministère ,' M. Keckeraydit refusé de nou^ iveau les ^ppoÎDitcfenenB de sa^kée% maîs qu'il avok été oblige de |e capstà^uef ceujt joaill^ livrés de rentes vkgëres, aAn que^ses revenus pussent suffire aux. dépenses énormes qu'entrainoit pour les fnipistres la réunion dés
CCXCVJ KOTICK
pvit la parole , et avec son éloquence ton* nante , il peignit les honneurs de la banqueroute j il combla d'éloges ^ bien inattendus de sa part , l'homme d!état qui en avoit préservé la France, et il finit par adjurer l'assemblée d'adopter les projets du ministre avec une confiance aveugle. Le vicomte de Mirabeau , qui rechercboit volontiers leâ occasions de déjouet son frère , lui succéda à la tribune y et dit en peu de nfiots : « Adopter sans discussioil « le plan du ministre , c'est s'isoler de lui ^ i( c'est lui imposer une responsabilité im«t( possible à soutenir, c'est lui faire perdre u la popularité qu'il a acquise par tant « d'années de services. » Ces paroles con*tenoient tQut le secret des louanges perfides que Mirabeau l'aîné venoit de prodiguer à l'administration de M. Necker. Par une étrange combinaison , . on vit dans le reste de la séance les oinis du ministre insister pour que ses plans fussent soumis à la cri-tique du comité des finances, tandis cpie ses détracteurs demandoient qu'ils fussent adoptés sans discussion.
Mirabeau l'emporta, et à peine eut-il fait passer le décret dont M: Necker avoit indiqué les bases , qu'il coinmença à l'attaquer avec amertume. Le ministre étoit en
SUR M. NECKER. CCXC\ij
butte à des chicanes de tout genre 5 l'accès de la tribune étoit ouvert à ses ennemis ; chaque jour, à chaque instant il se voyoit expose à leurs coups , et ce n'ëtoit que d« loin , ce n etoit qîie par des mémoires écrits qu'il pouvoit se défendre. L'assemblëe paroissoit prendre à tâche d'accumuler sur lui tous les genres de peines et de contrariétés (*). Elle passoit sous silence le nouveau sacrifice pécuniaire qu il faisoit pour la contribution patriotique ^ elle rejetoit avec sécheresse une offre gratuite de la république de Genève , parce que cette offre avoit été : sollicitée par M. Neckerj et
(*) Des témoignages sincères cle la reconnoissance des Bons citoyens venoient quelquefois encore consoler M. Necker dans ses chagrins. Il s'est souvent ra^pel^ avec bonheur une adresse de la ville de Besançon , ^u'il reçut au mois de décembre 1 789.
M Au milieu de l'anarchie générale,' lui écrîVoît-on> « vous nous conservez le seul pouvoir qi^'on n'ait - ji^ « détruire, l'empire de l'estime et de la confiance. Au M milieu des récils altérés par l'esprit de parti où de Ta « calomnie , vous êtes à nos yeux le garant des iiiten^ fn tions du monarque et des décision^ de -l'assemblée n^ «< tionale. Vous veilles sur le temps présent tandis qu'on « prépare Favenir , et, soigneux du bonheur de cette « génération , en adoucissant les jnaiix ihséparahlés V« iune révolution , vous valez plus d'amis à la li^ « berié. » Cette dernière phrase me paroît renfermer tout le secret de la haine du parti aristocrate contré M. Necker.
ccxcviij iroTiGis
daiï$ le œéoie temps 9 «lie prodigaoit deS ék)!ges ^I{lpo^les à je i;ie sai^ quel bommie iacofViu, qui ¥enoit «déposer ^r fautel de la palrile quelques boucliM^ d' wgeiit^ cKi tptetliqii^ vmlla cwance saas valeur,
Lorsque l'aaaembJéa; jugea fies tiiai^a^ox .«fiSiez ^ayaueés pour qu'elle put s^eœpdfer likotôl; de Fadaoiiiiiâtratm du trésor pumâc^ élk se rendit là laiesogne facile ^ ^ tréant pour quatre cent anillioiis de papier mouuoie. M. Necker trouvoit a^ved raison â>rt dangereuse cette masse «nonne d'assi-» gnats ajoutée .à cent isoixànte iniUicittis de i»Uets ࣠la. caisse d'ei&conipte^ qui Avaient déjà un cours forcé. Il aurqit désiré du moins qu'on en facilitât la circulatioij ^n |«rur attribuant xm intérêt de 4 ou 5 pour veat ; mais la ressource du papier monnoîé étoit trop commode pour que Fori .consentît à' y renoncer • k C'est un bon ♦c. temps pour radministration , dit M. Nec*ff \er (*) y que celui oîi , à l'aide d*unè M ^wxxme illimitée de billats-monnoie , on -tt penty non-seulement satisfaire à tous les u besoins connus et inconnus , mais avoir « encore des fonds prêts au jour et à Theure « dont on a fait choix. Il suffit alors de
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(*) Sur l'Administration de M. Necker, par lui^m^me.
SUR M. NEÇKEK. CClLCi%
. (c départir aux uns la papeterie , aux au- « très lestampille y aux autres U gravure (c et l'imprimerie ^ pour assurer le service t< du trésar pujiilic , et procurer à se^ adm^ i( nisb^teurs ui]i estime doux et up repo^ (c heiuieux. »
Et cependant , ces assignats mêmes doot la création coutoit si pei|i de bbose i ces assignats dont on fil; bientôt 4A incroyable abus 9 M. Neçker n obtenait quaveic iwe ^ine extréme^'on en n^it à sa di^ositiop la somme indispe^sab^ç pQur le courant ^es affaires. L'assembléç ^ffectoit dç , lui montrer une défiance parcimo&i^ose 9 à lui^ qui pendant tant d'axmées avoît é|é \fi seul gardien de la fortune publique , et doqt la caution venait d'être préférée à celle de l'assemblée, par le bon sens éclairé du commerce hollandois.
Au niois de mars 1 790 , M. !^ec)vçr pror posa l'établissement d'un QO^ité de trésor rerié qui seroit c^iargé dç diriger toutes Ids opérations du trésor public , et dont. les membres dévoient être cboi^g d^0$ le mm de l'assemblée. Cette institution qu'il jogeoit bopne en çlle-i»ême 5 Jui pai^issoit si^rtout salutairç dans les circonstances op on se trouvoit alçrs, comme un moyen d'entretenir quelque union entre le coirps
législatif et radministration ; mais Tassenïhlée y qui ne vouloit d aucun genre de responsabilité tant que les difficultés subsistoient j se retira derrière Fincompatibilité du caractère de député avec celui de fonctionnaire public. Et cependant, aussitôt qu'elle eut obligé M. Neeker à se retirer^ et que la création d une masse considérable d'assignats eut réduit la direction du trésor public à upe simple distribution de fonds, le comité des finances se rendit maître ab- Isolu de Fadministration,
Chaque jour on demandoit au ministre de nouveaux comptes , de nouveaux états de finance; ott smdignoit du moindre rétard 5 et lorsqu à force de travail, M. Neeker parvenoit à rassembler toutes les informations circonstanciées qu'on exigeoit de lui^, l'assemblée , distraite par d'autres soins, n^ se souvenoit'pas mêîne de lès avoir reçues, et persistoit a accuser lé ministre de vouloir dissimuler l'état dès finances. ' Au mois de juillet 1790 , M. Neeker remît à l'assemblée un compte qui comprénoit l'universalité deâ recettes et des dépenses de l'état, depuis le ï^*^ de mai 178^ jusqu'au* V de mai 1790. Au milieu d'un torrent d^affaires dont rien ne pouvoît arrêter le cours , ce compte immense firt
SUR M. NCG&ER. CCCÎ
terminé en moins de trois mois; et Ton reste confondu d une telle célérité , si l'on réfléchit que toute la machine du tré^ sor étoit montée depuis un temps imme»
morial pour un ordre de comptabilité entièrement différent, et que pour mettre l'assemhlée et le public en état de juger de rétendue réelle de chaque nature de recettes et de dépenses , il fallut séparer tout ce qui étoit différent , réupk tout ce qui étoit sem-» blable , et faire disparoitre les travaux pr^^ liminaires afin de ne présenter que des résultats simples, appuyés de détails justi-* ficatifs classés avec méthode. Ce compte , dont l'assemblée constituante avoit pressé la formation avec tant d'instance , elle y fit si peu d'attention lorsqu'elle le reçut , qu'après la retraite de M. Necker plusieurs députés le demandoient encore. Il est resté soumis pendant plus de huit mois aux re-« cherches sévères des soixante membres du comité des finances, et cet examen rigoureux en a démontré la parfaite exactitude. Le dernier acte du ministère de M. Necker fut de présenter à l'assemblée un Mémoire oix il s'élevoit contre l'émission ex-* orbitante de dix -neuf cent millions d'assignats , et oii il montroit avec la prescience de la raison, les conséquences funestes d'un
(ÎCCÎj IfOTICE
système également dangereux pôra* les fortunes et pour k moi^ale ptiMique, Je n'entrerai pas dans feà détails de ce mémoire , je n'aurois rien à ajouter à ce qtze ma mère en a dit j les obiserrâtions qu'il renfei-me réussirent à faire réduire les nouveaux billets à huit cent millions , et ce fut encore un service que M, Keckcr rendit à la France. Le moment étoit arrivé oit il ne pouvbît plus espérer d'être utile ; les contre - révolutionnaires étoîent sedls en crédit à la cour, les jacobins cômmençoient à être seuls écoutés du peuple j il n'y avoit plus de place pour un homme moral et éclairé. La maison de M. Necker avoit été deux fois investie : sa fermney déjà àffoiblie par la maladie , craignoit que ses jours ne fussent en danger ; il se décida donc à se retirer ; mais pour donner jusqu'au bout la preuve d'un dévouement sans IxMPnes à là France , il laissa deux millions de sa fortune eti dépôt au trésor public , dans le moment même oii il venoit de prédire la chute inévitable des assignats. Deux motife le déterminèrent à cet acte de générosité que ses aniis trouvèrent exagéré : ' d^me part, il tenoit à donner à rassemblée lin gage de son administration , et de l'autre, il ne vouloit pas nuire, comme homme
SUR M. NECKEA. CÇCÎÎj
"pÊivé y m créait des assignats quît atoh blâmas eonirme ministre.
Je ne puis me refuser à transcrire ïei les derniers adieux de M. Necker à Fassem^ btee eoQstituante :
« ïl y a du remède à tout , messieurs y « même aux grandes fautes , lorsque les « comfmandemens de la loi sont respectes , « lorsque les intérêts particuliers obéissent «^k Tintërét public ^ mais ce n'est pas une w couvre simpte dans un grand royaume H que le maintien de cette subordination. H II faut souvent en défendre les principes ^ « et contre les bons et contre les méchans : « les premiers , par un sentiment aimable ^ « croient longtemps les bommes capables^ «f dfe jouir de la liberté sans excès 5 les au- . «c très prennent Fétendard de la passion fa-^ « vorite , pom-. substituer à cette liberté le « reMehement le plus absolu. Le temps tt immianquablement ranaènera par force»
« aux.principes sans lesquels un royaume ^ c^ le plus favorisé par la nature , ne pour- « rolt échapper à sa perdition j mais c'est « aux lunaières des sages à raccourcir le <f dangereux intervalle de la théorie à Fex- (< périence, atin que des maux sans nomxï bre ne soient pas le prix de notre éduca- M tîon. Ne pei'mettez pas que dans le même
GCciy ' NOTICE
u temps où vous cherchez à remettre en-* (( semble toutes les parties , la morale , ce ic cknent si précieux de Tordre politique , (c devienne le jouet de tous les discours « qu on adresse au peuple. On le perdra ce V peuple, bon dans sa nature, si chaque <c jour 5 à chaque heure , on cherche à le fc. tromper 5 car son^ imagination flexible ne « sauroit résister aux efforts des hommes « d un caractère ardent et prononcé. • « C'est uniquement , je le proteste , pour « le repos et le bonheur de la Prance , que (c je prends la liberté de vous ramener à des H réflexions dont une expérience journa- (c lière et l'étude constante du bien public « m'ont fait sentir toute l'importance. J'ai « été , j'en conviens , des premiers en butte « aux poursuites injurieuses dès ennemis ce de la paix , de l'ordre et de la justice j car « ils m'ont compris dé bonne heure dans (c leur système général de destruction 5 mais « bientôt , au sein de ma retraite éloignée ^ (C 1^ voix douce et tranquille d'une con- (C science sans reproche , se fera plus enten- « dre de moi que les bruits de Paris et les «clameurs de la calomnie. Je n'ai jamais a voulu qu'on répondît à ces insultes con-, c< tinuelles, comme on me l'a souvent pro*. « posé. Je me fie à la vérité j elle seroit
SUR H. NEGKER. ■ CCCV
çr {>oih: moi les cfnevëux de^airnson si je ff Youloîs en faire usage; 'mais pour uuè « âme sensible ^ il y a quelque douceur « dans Titijusfiee et méhiè dans Fingrati- <c tude. On est ainsi conduit , comme vers -tt un refugQ , à ces hautes idëes indëpen* « dantes des hommes et dé leurs passions^, it à ces idëes qui ont fait ma consolation k tf d^autres époques de ma vie*, et que j'este père retroayer encore : je n'en eus jamaià « tant de besoin, n '
* Le 8 septembre 1 790 , M. Necker partit: de Paris pour se rendre par Bàle à sa terre de Goppet. Quelques mois s'ëtoient à peiné ëcoulés^'et dans les. mêmes provinces, sut }amême route qu'il âvoit pat-courue ed triomphe , il se vit insulte ,. sa vie fut menacée par ce même peuple , l'objet de touà ses travaux et de tout son amour, ce Hélas ! fc s'écrie-t-il (*), je n'euSse jamais pense « qu'après m^être éloigné de la France avec H tant de sagesse et dé résignation , qu'an près y être revenu avec tant de dévoue-* cr ment, tant de zèle, tant d'oubli de moiw mênie , ce seroit à là révolution d*unê Il seule année , et d'une année dont j'ai pu ic compter tous les jours par de nouveaux
{*) Sur FAdmiaistraUon de M. Necker/ par hu-mémê. I. V
de continuer sa route. ^p^^^./(jl^||^;oi» l|fl^lqnje,S!déput|és micept ^R:.ajYWl 4'in4i-
^ftiipp 4p s^:i^ç iwUftç Ipis'M §fi(mi«fi*
^ujer qu'elle pp s'^cvtât pa|; d^s forwM* ls«
doï^^sl^w^ y.,éfrf)fiyèmjBi^ le§ ,pli»ç,;ijîdi„ giie^.lraUçfpfi«?,.IIwe Içtfçe ^Fi^ssgftpias lui aux )bfjJ?if^^ ^e Ve^qp\ fJ^Qpç^çpja Vià^« de la douceur inaltérable de son âme , et de cet. ap^ipor firdent popç, la Fr^otce et
SDR M. VfCKEA. CCCVij
poux: U liberté qu'aucun, excès i qu'aucune injustice nepouvpit éteindre dans son coeur.
Bâie , j 7 septembre 1 700.
u MessjieuTSy )« ressentois une douleur «; px;pfopide 4e la m^ière dont jayois^te çç reçu ààm votre ville ^ cependant ^ malgré «les pix)pos injurieux et menaçans qui s'é* i< toient tenus autour de ma voiture, et <r malgré la violence qui avoit porté à ,cpu« (ç per deua^.Cpis Ji^s^rai£94^ mes chey^^x , HK ma p^ine éjboix ^pucie par le souyi^ir ^t 4^s discours , des regarda dVm petit nom* M bre.de citoyens boniiiétes qui sem)>loiçnt a. r^grelDer de ae pas oser me témpjigaer « haut^pci9atdesseQtjn)pi)^fayoi;ab^ f le récit de ceux de mes domestiques qui se étt^ieut séparés de. naoL par un jour de 44 ro^te^ nç me laisse.,pli;iâ a,ucun doute «ur Si les .sent^mens qui va^qs ont égarés^ f t ^uf
^ le? 4??g^^ ^^ j'^^ cojiîff^a ^ja tray^r^nt 5 avec cow^uce u|ie.y^l(^ou favpiç reçu, i, ÎJ; y fi^ w, a» , dçs t^p^^igïî^es si «PHcJfens jf. 4'aflfectipn et de; boi?^. «Tapprenijl^ . que i<: ypns ave^ mo^tr^ le )^j^pnteptei<iê»pgt le ^. plus awné à vos offici^^^. mnnlcip^^x,, s< dB ce qu'ils n'pnt pas fût arr<êt^r ina, iVpir !< turc , ^t.uiç vpQ$ ont pd^. dp^^é le temps s^ d^erccr contre mm id'idjp^tes'yiolencies;^
cccviîj iroTiCB
ir j'apprends que vous avez voulu vous ven- « ger de cette occasion perdue en tenant « mes domestiques pendant plus de cinq « heures entre la vie et la mort ; j'apprends w encore, qu'après avoir ^ftircë une cassette /< oii des registres et des papiers ëtoient w renfermés, vous y avez cherché impair tiemment et comme avec avidité*, le pré- <r texte qui vous manquoit pour vous Kvrér « à des actes de tyrannie. Que ne les avez <( vous lus en entier ces différehs ïriànùi< scrits ? Vous auriez vu dans lès comptée K tenus par M^** Necker, lemplôi détaillé *« de mes revenus depuis deux ans ; vous « auriez vu comment, avec de Tordre et w'ia proscription de toute esjpècé de faste , n j'avois pu suffire démon propre bien àuîs: « dépenses qu*exige6it ïnon état d'àfttnîu nistrateur p'oblic JÎVous kuriez^vn à quels « actes de charité j-àvoîs encore eti le î)Ori- •'« heur dé ^ponveir'destinèr une partie dfe « ma fortuné; et vouis auriei Vu eiifitf, qiife^ « dans mes rapports de financé âvè6 Fétat , ^ ce n'étdît pas n[h>î (jûi pareissoîs le redè- » vàble. Votis aUrîèî vu encore' (Jué'j'èm- « poçtois, cômitae ùttique récotApetrseîdè x< niés travaux j tfes lettres de tnaYiicipaflti( tés 5 d'assemWéei -provinciales et de cî- « toyens français,' lesquelles j'âvois ehbr-
81TR M. JfECKER. ۂcix
<c sies entre une foule d'autres pour me rap- « peler, dans ma retraite, les sentimens de « reconnoissance et d'amitié qui m avoient ce été exprimés d'iuie manière remarquable. a Mais ceux d'entre vous qui fouilloien^ « dans ces papiers, et qui crioient de temps <c à autre à une multitude effrénée qu'on ne « trouvait rien encore, savoient bien que ce « n'étoit pas de motifs d'estime qu'elle étoit « impatiente ^ il lui falloit simplement un a signal pour colorer ses indignes desseins; « et envers qui? envers d'honnêtes domestf tiques, dont le seul crime étoit un attaa chement de vingt ans à un.ministre qui a (f consacré ses travaux et ses veilles au ser- « vice de l'état.
ce n est bien changé depuis un an y ce disoit*on autour de moi. Oui, il l'est, ce ingrats , mais c'est pour avoir vécu d'ina quiétudes , tantôt pour défendre Paris ce et plusieurs provinces de la famine, tance tôt pour éloigner d'autres malheurs pres- « que également.redoutables. Mais ce n'est ce pas pour moi que je vous écris en ce ce moment , c'est pour essayer de vous préce munir contre les indignes calomnies , « contre les abominables écrits avec Içsce quels on. cherche à rendre injuste , viôec lent et criminel un peuple à qui la nature
CCCX BTOTICE
a àvoit donné des inclinafions^ si diffé-^ ce tentes.
a Je VOUS conjure , nàû pas porir moi, •f qui tt'aî plus rien à^ espérer ni à craindre d de vous , mais lau nom de rhoniieur na*^^ (f tiénat 9 atj: nom delà probité, au nom dé « toutes les l^ertus qui doîvéni être éttres-^'
. cf pect parmi lés honàmes; je vous conjure^ vt à tous ce* titres de vous défier dés-poî-^' it sons dont on chercle à corrompre l^ot «r ièhtîmens. Je vous conjuré startout de né « pas faire* haïr ïa liberté , en éh faisant un (< si malheureux usfagè. E< cependant, je (< m'empresse dé déclarer ici 3 qu^en voti^ « adressant en commun ces recommanda- (( tions , qu'en vous portant d'une manière « générale mes plaintes et mes douleurs , «r je distingue au fond de mon ceeur ceùi « de vos concitoyens dont je connoîsrFlKm- (c néteté et les séntiinens particuliers de (< bonté et d'affection pour moi. Je sais tbtit w ce que je leur dois d estime et de recon-
. « noissance, et je m*en souviendrai brert ff plus long-temps qpe des injustices dont (c ils gémissent peut-être autailt et plus que ic moi-même. »
Je suis heureux de dire qu'en réponse k cette lettre, M. Necker reçut de la muhieipalité de Vesoul et du département de {â
SUR «. K£^ftFR. fCCXJ
Hmite^Saoïte, lés t^inûigii6gé!$ de regret les plus ttffeMiièfÉ^*, Uti honnêtef homme cîe Ve- 90a\ lui ëeriVhà cette ôccaarîott pour df^^a-'^ TWier leô torts de *s concitôyetis; îl i'éxpièiiâOit fftec liné ehàlent ëldquetrte èàhivé céxtt qtAàimittàt pu ùiatiquer dé respect atl ïlôtiir àë M. ïf éckér. Cette lettre , aîûsî que' le rapp<yrte îtta mère ^ adôtièissô/t potir lui Yàtctët sèutetiir de soti ^l^assage à Vesotd: il y af tênêbôit bieattcotip de prix ; rtiais au uwotnéât de Yéùttée dés Ff afnçors Sx Suisse, il Cf a'i^it qûé éet h&mme ne pût être è3tpôsé, ^î en lé conhôîsswt, et il éffâçfaàa' signature avec tîint de soîû , qu'en i*ettoavaut éefie lettre, il a été îtnpèssible de décottvrii^ lé aOrA de télttî i(m Fàvoit ëcrîtë.
Ce faf à là fin de septembre lyga, que M. Netkér f iji< s'éiaMir en Suisse : dès loris it né Ya pttts qtriftëe. Des affections dé famille, des tMvaui àé politique et des médîCÂtiOns religieuses oiiit rtmpli hi qûatOf 2e aiïùée^ qui se sont écoulées depuis sa retraité ju^u a' ia nïorf.
Si dur point de repos oh nous somtkiès maintenant parvenus, Ton porte ses i'egards eh arrière pour emln-assér d'un coup d^œil général la dernière administration de' M, Wecter, on verra que trois grandes peftséeâ n'ont cessé de dominer dans son'
cccxi] iroTicx
4me.> Cqmme ministre, dû. roi ^ comme ministre fidèlement et profondément dé-** voué à Loui^ XVI j \ai ^ûretë de ce monajrque a été le premier objet r dp sa soUieir tude ; comme honame d'état , rpi:dr^ et la justice lui ont paru les çonditiqns indispensables de toute institution politique y \es conditions auxquelles la libexté même dey oit être subordonnée : enfin comme citoyen, comme .philosophe, il a aimé la liberté 9 ft en a désiré les bienfaits pour la France. Ces trois sentimens se retrouvent dans tous les écrits que M, Necker a pu-bliés depuis sa retraite ; car il n'a pas cessé ' de dédier à la France le fruit de ses travaux, et il est resté homme d'état dans la solitude. JQ n'y a point de vie privée, pour, les êtres supérieurs ; ils exercent par la pensée une magistrature qui s'étend à tous les pays et à tous les siècles \ et l'on peut dire y en revanche , qu'il n'y a point de carrière publique pour les hommes médiocres^ car dans quelque situation élevée que le hasard les place , il leur est interdit de sortir de la sphère étroite de l'égoïsme.
Ma mère a donné l'analyse des différens écrits politiques de son pèrej je ne chercherai point àglaner après cette riche moisson de pensées. Il suffira de retracer, eçi
SUR Iff. NEGKER. CCCXÎÎj
peu de mots la marche de la révolution ^ pour montrer que tous les dangers qui ont menacé la cause de la lil>erté , toutes les fautes qui l'ont compromise y M. Necker n'a jamais manqué de les signaler j ni hésité à les combattre. Ses ouvrages ont paru à des époques où l'attention étoit absorbée par la yiolepce des ^vénemens. En les re-? lisant aujourd'hui, on se convaincra que son véritable tal^it, le caractère distinctif de son esprit^ c'étoit une connoissance fine «utant que profonde de l'action réciproque des institutions politiques sur l'opinion^ et de l'opinion sur les lois constitutionnelles j et l'on trouvera 9 j'ose du moins le penser, qu'il a plus de droits encore au titre d'ha^» bile pubUciste qu'^celui de grand financier. Tant qu'ont duré rassemblée constituante et l'assemblée législative, tant que tout eiq[>oir de maintenir Tordre public n'a pas été perdu , M. Necker a plaidé la cause de ia raison et de l'expérience contre les théories inconsidérées de nos premiers législateurs« 1\ à mis au grand jour les vices d.e la constitution de 1791, tantôt en la comparant avec le» lois politiques de l'Angleterre et de l'Amérique , tantôt en analysant ses principes avec une -profonde sagacité. Tel a été l'objet de son livre intitulé:
CCCXIV irOTlCJ!
stttr^dmîniskrtttiûn de M» Necher, par lui-même (^)f cftdoi^totit'de celui qui a potii^ titre iduPcùwirexécuiifdatts les^féttiài
Iills lie la Fifunce a'dnt pas kis^ A{ipyécîei* à sa juste TakiiET. La coftetmttifOti de î'^çt «t ' tDinbëe y cette cethf i^ i ^pwfi6iel][é A^ kîssë peu de traces*^ Xéttil de^ M. Necktit^ restera comme un nt^tiiiittiëiit ^ SAgbMéy et : loi]ig*teinpfr encore it pOtfrf^à SêoN^it de^ gwde a(ux hommes d'ëtai.
Lorsque la vie du t<Â fbt. meoèACéé ^ ÎA. Necker se n^t deâ i^umm^ ed Avérât pour le defetidre, et il fâÛKv pà«^ér flAr )«^ perte de tèatO' sa fortune , eetUttAvétAtûf d'une ânlé géi^reûde. $6» ^Aidoyér pétfr Louis xTt parut au moi^ d'oëtohre i^^ y sens le titre de Réjiexwns prùëméôi à la mOion française f immédiaieâfiônt après* ,son nom fut iuserit «ur la li&te dei êtixi^fêiy*
■Ai*i^i^aWA«li**>Màb«ia^i^M*Mf
(*) M. Neckcr écrivoit à Louis xvi en lui envoyant c^* livre publie en t^Qi : «Je de'siré avec ardeur qiic cet «e oavrage t db.<6himent nécessaire- pb^r iba d^fettsé, n o}>tienne Tapprobation de V. M. EHeTy verritqpéhi^cf- M £bis Texpiressîon 'des sentimens que )e professerai pour u- sa personne jusqit'à la fîn dé ma vie ^'et il n'est aucun «t instant du fùiit Ch me» tegafâg atMàêrh iie flè tônr* «cneot ver$ le plus vertueux deftpfiqce», et le plusnlal* «( heureux des monarques. Je partage tous les détails de «'sa situation avec \a pluS profonde- douleur. »
•(**) Imprimé âti'comrirântcment dé 179*.
SUR M. ITECKER. CCCXV
et toul ses biens furent sëqaésk^ës^ sans en excepter son da^t de deux millions , quoique da9i9 Ift Gdtivention même ^ des députéii MLsettùt iétlMaé ûontre la violation d'une dette AUSSI Mcr^.
Après la chute de la CoiiventioD, lorsque la voix d'un homme de bien put de nôu-^ reàu se faire entendre , M. Nefcker ë{>iii>ûVa le besoin de ti^aeer Thistoire d'une rëvohi-^ tiondont il avdt pu, ttiîeuX <|iïe personne , étudier les causes et les ptettiier^ dëvelop* pemens (^); Mais il ne i^ botna point à rappeler le p⣻é, il Tonlut rendre sùa expérience et ses lumières utiles à l'avenii^ de la France. Cest diaUs^ ce but qu'il te<^ mine 5on livre par un examen de la ^ constitution directoriale , et que tout en reconnoissant qu'elle est supérieure sous quelques rapports, nbn-séuiei!nêQt au gouvernement informe de la Convention , inaîs au goùvememéfit monarchique, tel que Fâssemblëe constituante Pavoit combiné , il censure les vices de la constitution non-* telle , et indique , avec une adâiirable certitude de jugement , les cauâes qui aine* seront sa chtite.
>i ■ 1 1 iii
(*) De la Réyoiuêionfi'ançense, par M* Neçktn Cet ouvrage étoit tçrminé àr la fin àe l'jg^y mais ne parut qu'en 1796.
CCCXVJ W O T I C B
En lisant cet ouvrage , si fort dfe pen-» sëe y si brillait, d'expressipa , l'on «st frappe de la profonde; indign^i^; qiill respire contre l^;0xQès de lisk rétolution y de lîronie mordante aVec JâqiiieUé. y sont traitées; les doctrtnte et les di^onrd dés démagogues j et on poû^roit. le: . croire écrit par un des; royali^tçs.l^ plus js^ttacliés à l'ancienne monaï'chie 9 , si djes réflexions pleines de sagesse et de - [philosophie ne vi^oient pas rappeler que l'auteur .est un? atni éclairé deja liberté. Pour apprécier dignement le dçgré de Coûtée qu'exigeott* la publication de ç€^ livre, lé plus offensant pour le parti; jacobin qui ait ^mais paru , il faut se rappeler que M. Necker étôit alors sur la liste des émigi^sl^ que tous ses biens en France étoient séqu9(M;rés , et que la teiére qu'il habitoit touQboit à la fron« tière. : , •
Ici se présente un rappjrochenient digne dé remarqiiie. Peu d'homm.e&^ parmi oeux dont l'opinion^ mérite d'être comptée , ont jugé avec a^iti^nt de sévérité: que M. Kecker. les commenc^mens. de la révolution fran^^ çoise et les fautes de l'aç^semblée constii^ tuante : en réfléchissant même à l'immensité de l'œuvre que cette assemblée a entreprise sans le secours d aucune expérience
SUR M. ITECKCA. CCCxiX
gnés i êonl d'ordinaire inaccessibles à un oauv^ei ordre dépensées, le cours de Vex^ péneace semble achevé ^ le ternie de là vie approche I et£cm mtërêt {l'est plus asse^ vif pour jqne. l'on veuille admettre d^s idées dlâil lOn: n'est pas daÎBtiné à vpir s'accoin^ plir le dévielbppsnxent. l|Iâi« l^esprit de M. Keiçlfer, canstaxifiment fçrtifié par les mi^ditations rdlgieuses V ittfi^atchi par une imaginatiop vive^ eetk resté jeune jusqu^ai( dernier jour f il sbb\ aqrichi '4^ se^ soave-^ nirs, sans perdre la souplesse nécessaire pojoor necéyôir 4les impressiotis^ nouvelleis. Pendant .'le conro de sa carrière puhli-^ ({ue^ il n'avbit pa$^ pessé ds' damner la ^(^ âiârencé. à la, monarchie tempérée, «éllè^ que l'Angleterre en offre le modèle ; il a vbiï j;:^. ce' gcjnve ide ! gaaverneiHenit peut-être Ip mieilieuif an lui-même , mais sùrt^utlle pins àdajité à l'état de la F^anc«;'Gepetïdâitat
Miv , ' — ; iii îir:' f 11' ■' * ♦ — ■ ()«! 'î i''J \ } 'ï ijiiJJ h « esprits Vers le but.. X^^^foi;^ » ''^SBT^JPj Bpnapk^tç « alors comme le (Je'fensçur. de Tordre , et cpmme celui c^q\il firiseiVoit' là France dé r^faarcKé,' il' 1 -appela^ « Fbommf xiép^sf ire', ^ l-pyint^ <}iM^9'|^lmieuiii endroit» « de son yv,re^^ à y^ntçr ses t^jeps ky^ç Ja.pW$ ^^,><^^) M'estime. ']\fâU ces éloges u'^paisëreat ^pas i^ premier ««coAsûU |fr. îîéckef 'avoit touçHiJ ad point sensible de « ^on amÛitipp ,' m;<ïwii^nj.h>prç5^t qu'î!»a»fpirfeTini tt d'établir une monarchie en France p de %*en fair^ Iç M chef, et de 's'entoijrer d'.une noSîesse de sa propre « cr9a4ioni » ... ......
CC'CXX WOTICE '
lorsqae les élémeos nécessaires d'un tel gouvernement lui parurent détruits , ûvL du moins inconciliables avec l'existence de Bonaparte , il ne resta point attaché avec superstition à une forme politique devenue impossible à réaliser ; et res|irit républicain se présentant à lui comme la seule digue que Ton pût encore opposer à l'invasion dé la tyrannie militaire , ce fut principalement à combiner le plan d'une république qu'il appliqua la sagacité mer^ veilleuse de sa raison.
Qu'on me permette d^ citer ici un pas-^ sage de son livre ^ où sont résumées avec ime concision bien frappante les diverses» difficultés que présente ^organisation de notre état social. .
« U y a. plus d'une sorte de.r^ublique , If plus d'uQë sorte de monarchie : ainsi ^ 9. ^rès avoir examiné la monarchie héré^ « ditaire et tempérée y et la réptd)lique une (c et indivisible, ces deux goiivememens^ tf entre! lesquels l'opinion de la. France a semble par^gée , j'ai dû fixer mes regards <r sur quelques' autres systèmes politiquei^ ; (( et je l'ai Tait rapidement, lorsque des*. ic motifs décisifs ont simplifié pour mol* ic les questions.
« Il est une pensée qui m'est revenue-
SUR M. ITEGKER. CCC3ÇXJ
k' souYent dans le cour^ de mes méditaer tiens ; c'est que les obstacles apportés par « les circonstances à rétablissement d'un « bon gouvernement constitutionnel, n ew toient ni connus, ni pressentis par les perce sonnes même habituées à la réflexion.
« Cependant des difficultés redoutables (c se présentent pour tout : une république « une et indivisible , au milieu d un vaste « pays, agrandi encore chaque jour par « des conquêtes ! une république fédérale tive , au milieu d'une nation qui veut se H mouvoir à grands flots vers la gloire et K la renommée ! une monarchie hérédi- Éc taire , quand les accompagnemens de la a royauté n'existent plus ; quand les élé- « m^s d'opinion nécessaires àl'existence , « à 1 ascendant des pairs et des grands sei- « gnéurs , sont presque dissous ! une mou narchie militaire , au notilieu des lumières (# de notre siècle! une aristocratie patri- « cienne , avec le goût présent des Franw çois pour l'égalité ! une aristocratie bouru geoise, avec leurs dispositions dédai- « gueuses pour toutes les supériorités faites ce à la. main! Voilà, tout au moins, de « grands sujets de réflexion.
<c J ai trouvé, en les étudiant, la plupart «r des vérités que j'avois consacrées dans
cccxxij . won CE
« mes premiers ëcrits politiques : mais a une suite d'événemeB» sans pareils ayant « fait de la France un momie nouveau, je tt serois resté trop en arrière de ses intérêts « présens et de son esprit pu^ îc , si je n*a- « vois pas repris pkisîeurs questions 5 si je (c n'étois pas sorti du mieux abstrait , pour w considérer leschoses faites, et les choses
(c possibles.
« La ténacité exclusive à une seule idée « donne ïaîr de k force , et attire Vers nous « rattention ^ niais elle ne vaut ^ien pour « Futilité sociale j m si Ton désire que la m pensée se rapproche de Faction , on doit 4c suivre continuellement le mouvement « des hommes, le cours de leurs opinions , fc la ftaîssance et Faccroisseniént de Jeurs
« pr^ugési »
Aiôsi M- Necker a défendu Fordre public contre Finexpérience de nos deux pre» xnières législatures, Louis xvi contre la GmiVention, la monarchie tempérée contre le Directoire , et la liberté républicaine contre fes premières tentatives dû despotisme impérial. Mais à travers toutes ces phase» de notre révolution , il est resté invariablement fidèle à la devise qu'il avoit choisie dès Feâtrée èe sa carrière. « Toute la li- <c berté qui, dans un grand pays , peut se
SUR M. IfKCKER. CCCXXII]
«' concilier avec le maintien de Fordre pù^ a blic : toutes les concessions favorables au « peuple , qui peuvent s accorder avec la « justice. Principes, ajoute-t-il, d une vaste « étendue l'un et l'autre , et qui , cependant, a sont contenus eux-mêmes dans deux a idées plus grandes encore, la morale et te lé bonheur, »
Il y a des hommes qui demandent à la liberté la garantie de tel où tel ordre d'intérêts , d'autres en attendent la réalisation de certàiiis systèmes, 1 accomplissement de certaines vues de leur esprit ; d'autres y cherchent de vives émotions, des jouissances dignes des ânies ardentes et jgéné-^ reuses. M^ Necker a aimé la liberté par de^ motifs plus purs et plus élevés : elle a été pour lui une idée morale , je dirois presque une idée religieuse. Étranger aux passions politiques et à l'esprit de système , par le calme de son âme et par l'étendue de sa raison, s'il avoit cru que l'ordre, la justice , la féliciti^ publique pusàent être assurés sans le secours des institutions libres, peut-être ne les eût-il point réclamées pour là France; mais Tobservatiod attentive des hommes, la tûéditation constante des vérités fondamentales sur lesquelles repose la société, l'ont conduit à
CCCXxiv ]VOTICE
reconnoître que la liberté étoit la seule garantie efficace de la moralité des gouvememens et des nations. Voilà pourquoi , maigre les vicissitudes de la vie publique de M. Necker , son exemple et ses écrits ne cesseront pas de servir de consolation et d'encouragement aux amis de l'huma-* nité. Si la liberté n'étoit qu'un système politique préférable à. un autre, qui ne se sentiroit pas quelquefois rebuté ^ ar les obstacles que lui opposent les préjugés , les paissions , Fégoïsme ? Mais elle est dWe p}us haute origine , elle se lie intimement à tous les devoirs, à toutes. les vertus sociales ; et dès lors un sentiment supérieur aux intérêts de la terre ne permet plus de désespérer jamais d une si belle cause.
Chaque homme a en lui un centre d'où émanent toutes ses pensées^ auquel se rapportent toutes ses actions ; ce centre , pour M. Necker, étoit la religion : elle s'étoit alliée dans son âme aux intérêts les plus actifs de la vie publiqi||p j elle lui. devint plus chère encore dans la retraite. Les discours qu'il a publiés en 1800, soùs le titre de Cours de morale religieuse, \e placent dans le premier rang des orateurs chrétiens; et le sublime langage de la religion semble acquérir un nouveau degré d'auto^
SUR M. KEGKEA. CCCXXV
rite dans la bouche d'un homme qui a connu toutes les émotions de la gloire , et traversé toutes les vicissitudes de la fortune.
Les ouvrages de M. Necker, dont j'aiparlé jusqu'ici , sont les seuls qui aient été publiés de son vivant. Des pensées déta-* chées, -et une nouvelle qu'il a composée dans la dernière année de sa vie, ont été imprimées «depuis par ma mère. Dons une discussion sur le roman de Delphine , onavoit soutenu que l'affection conjugale pouvoit 5 aussi - bien que tout autre amour , donner lieu aux situations les plus tragiques : cette opinion, appuyée par M. Necker , fut combattue , et , par une sorte de défi , il écrivit les Suites funestes d'une seule faute, nouvelle dont une anecdote arrivée en Angleterre lui fournit le sujet. En songeant qu'il avoit soixante-onze ans lorsqu'il l'a composée , on sera étonné sans doute d'une telle jeunesse de cœur et d'imagination; mais si l'on réfléchit que cette nouvelle est du même auteur que YAdmi^ nisiràtion des finances, et le Poussoir exé-* cutif dans les grands états , on ne pourra refuser son admiration à la réunion étonnante de facultés si diverses*
Sans contester à M, Necker un rang
CCCXXVJ irOTICK
ëmînent parmi les écrivains franooîs , on a reprQcha à son style une harmonie trop constammeut soutenue^ qui ^ en berçant Foreille , distrait l'attention et empêcher qu'on ne saisisse toutes les nuances de pens^ dont ses ouvrages abondent. Mon opi-* nion ne seroit ici de nulle valeur, mais il me senpible que si ce reproche est applicable à quelques passages de ses écrits , il y en a d'autres oii la verve de Fironie et là finesse de$} observations réveillent le lecteur le moins attentif. M. Necker avoit Fusage de lire haut ses ouvrages en \es écrivant : et cette habitude devoit lui donner lie besoin d'une sorte d'harmonie musicale dans ses périodes. Quelques •-uns de ses morceaux les plus éloquens ont été composés dans ses promenades solitaires , en présence du magnifique spectacle des Alpes et du lac de Gepève; Fceil d*un littérateur exercé pourront même discerner les passages qui ont été écrits sous l'influence de cette inspiration.
Je devrois maintenant chercher adonner uoe idée des vertus de M. Necker dans sa ^^tfaite , de ces vertus qui lui ont mérité le respect de sesennemis mêmes , et qui font de sa mémoire im otjet de culte pour sa faujille. Mikis je ne pourrois qu'affoibtir par
SUR M. îfECKER. CCCXXVij
un i^Ktrait les ioipi^^sîons profondes que le ta^lç^u dis sa vie privée ^ par ma i»ère, produit sur toutes les âmes capables de le compre^dre.
li Ce fut^ (lit ma voièfe , pendant la ma*^ r( ladie de sa femme, et depuis sa mort (( surtout 5 que le caractère de M. N ecker , (c cpinme homme privé ,• de fit le mleu^ <( connoître/ Il lui prodigua^ pendant Isa « longue maladie, des SOÎ113 dont rien toe w peut donner Tidée, Fatiguée par dq finçt< quente$ insomnies, 'elle ^'endonnolt queltir quefoîs pendant le jour , en posant sa tête « sur le l^yas de son mari. J'ai vu mon p^^ç w rester immabîle des heures entières , de- « hout , daus la même position , de peur dé
« là réveiller, ,en faisant lo pxoindre mou^r « vement ^ e€ les soins qu'il lui prodigiioit'i (( ce n'étoient pas ceux que la vertu seule (( peut inspirer; c'étpient di?s soins pleins M de tendresse et d'émotion , animés par ce (( rayon d*amour'que les Coeurs purs conu seryent encore à tr^V<ers les souffrances ^f et les années. » (^)
(f ) Madamfs Necki^r sentant ses forces dimimier , et Mt maladie devenir mortelle , veiulul préparer elle-ms^mc des <:oii8olatioBS religieuses àsoncpous, en lui écrivant des lettres destinées à n^«tre lues par lui qu'après qu'elle auroit cessé d< vivre.:;€es lettres me paroissent sil>elle$ ,
CCCXXVllj NOTICE
« Ma mère aimoit à entendre de (a musî- « que pendant sa maladie ^ et chaque soir elle
elles donnent une si touchante idée de l'union de ces deux êtres supérieurs , que je crois pouvoir en citer quelque^ passages.
« ïn. quittant ce monde , unique et cher ohjet de tt toutes mes affections y l'idée de la solitude ou je te «laisse est' la seule qui vienne troubler mes demieri (t ins^ana. En effet , mon cher ami , considère quel est « mon sort , et bénis l'Être suprême de toutes les faveurs u dont il n'a c^ssé de- me combler. Je ne puis m'empê- « cher de regarder comme une des pins grandes que tt j'en aie reçues , .le bonheur que j'ai de te précéder. « O mon Dieu , vous ayez eu pitié de ma foiblesse. « Vous avez vu qu'il n'étoit point de terme à ma sou- M mission , mais, qu'il en étoit un à mes forces. Être « dont la bonté est égale à la grandeur , daignez verser « vos puissantes consolations sur le cœur désolé auquel je « m'adresse. Vous lui avez ordonné de m'aimer ; aidez- « moi à soulever à présent le poids ae l'affliction qui « tonîbe sur lui. C'est vous qui ne dédaignerez pas de « lui tenir Heu de l'épouse fidèle qui avoit mis ses plai— « sirs dans ses plaisirs , son bonheur dans son bonheur , <} son amour-propre dans son amour-propre. Prêtez k il mes paroles la force de l'autorité. Donnez-moi le cou*- « rage et le talent de pïinser ses blessures. Qu'il soit « adorateur de Dieu avant tout', et que ,- prosterné aux u pieds de son Créateur , il lui fa^se le sacrifice de sa M douleur , en se souvenant que c'est à lui que nous « devons le long cours d!une union si fortunée.
« A présent , mon ami , souffre que j'use de cette <c autorité que tu m'as donnée dans notre dernière con- ^ versation« Tu m'as permis de dicter ta conduite , et je «c vais te parler sans crainte de m'égarer ; car j'espère <c que le sentiment le plus pur ne cessera point de m'in*
SUR M. NEGKER. CCXxix
« faisoit venir des musiciens , afin que Timce pression , causée par les sons , entretînt
u spirer. Tu auras soin de mes cendres ; mais tu n'iras <c point dans un désert t'enfouir avec elles. Tu te livre- « ras, au contraire , à toutes les distractions tant pu- <« bliques que particulières. Le monde est tellement « changé, que je ne te donne pas le consul de rentrer « dans les fonctions publiques , lors même que l'ordre « se rétaBliroit , et qu'on te rappelleroit à la tête des u affaires } mais je te demande instamment de faire M usage des talens que tu as reçus de la nature , et de u les employer toujours ^ comme tu l'as fait jusqu'à « présent , pour la gloire de celui qui te les a donnés , « et pour le bien de l'humanité , dont il t'a si souvent « confié la cause. Je veux que tu cherches dans ces M douces et sublimes occupations , un soulagement à tes « peines ^ et toi qui ,. pendant ta vie , m'honoras si « souvent dans tes écrits , tu trouveras peut-être encore « l'occasion de m'y faire revivre pour les autres et pour «toi. Adresse -moi tes ouvrages ; je serai encore ton « juge , ton tendre juge. »
NMI.
> M Tu pleures , cher ami de mon cœnr ; tu crois qu'elle « ne vit plus pour toi , celle qui avoit réuni dans tous les « points son existence à la tienne. Tu te tromjpes : ce « Dieu qui avoit joint nos deux cœurs , ce Dieu , bien- «< faiteur de toutes ses créatures , et qui me combla de \« ses faveurs , n'a point anéanti mon être. Quand j'écris « cette lettre y un sentiment secret , un instinct qui ne ce m'a jamais trompée , répand un calme imprévu dans « mon âme. Je crois voir que cette âme veille encore sur w ton sort , et que , dans le sein du Dieu que je ne cessai « jamais d'adorer , je jouirai encore de ta tendresse pour ^< moi. Mon ami., je te parle dans un m:oflixent oii tous les fi cœurs sont à découvert. Vierge et; pure , quand je fis « le serment de t'étre fidèle , j'ai tenu mon serment,
eccxxx rroTiCE
ir son âme dans ces penéëes ëlerees qui j <c seules I donnant à la mort un caractère
«( dans toute sa délicatesse ; et , je n'ai pas besoin de te M le dire , c'est un foible mérite, que celui d'avoir vécu n dans l'innocence avant de se marier , et d'être restée « parfaitement chaste dans le cours d'une longue union, (c Mais l'attachement dont je suis pénétrée pour tout ton H être , mais ce sentiment qui avoit transporté mon te amour-propre dans le tien , mais cet effroi , avant- «c coureur des horreiirs de la mort , qui glaçoit tout « mon saog au moindre danger que je te voyois courir ; M mais cette seconde vie que je trpuvois auprès de toi , u cette existepce confondue avec la tienne « nç se retrou- H vera plus pour toi , et mérite de ta part des sentimens M au-delà du tombeau ; et tu verras combien mon âme « est sûre de la tienne , puisque je vais te donner des « ordres , en comptant sur l'empire de mon amour pour « toi.
« N'ayant aucune, idée des formes à observer dans un « testament j et ma fortune ne valant p^s la peine d'être « considérée , j'ai cru devoir satisfaire mon cœur et le M tien f en t'abandonnant sans réserve tout ce qui restera «de moi sur la tstrré, 8«ns en «icepter ifta- dépouille « mortelle. Ces restes hideux , s^ns doute , doivent te M rappeler cependant que dans la fleur de la jeunesse et « de la beauté, tu fus seul maître de. la personne sans « tache qui étott alors un objet digne d'estime et d'in** m térêt. Voici donc une espèce de testi^ment séparé , qui , u je Bfi'en flatte , sera respecté par les lois ; s'il ne l'étoit M pas , ma Tolonté du moins reste tout entière , et si ton «I cœur est satis&it , le reste est pea de chose pour toi.
H A côté de ce testament tu en trai|veras ua antre 9 d'nn genre nonveau , ce sont les charges que je te « laisse. Nous nouaconnoissons trop pour que j'aie besoin M de te demander;gi*âce sur cet acte singulier , et si j'ai M modéré toutes mes demandes , ce n'est pas que je crai*-
SUR M. WECKER. CCCXX^j
i de mélancolie et de paix : le dernier jour c< de sa vie, des iostrumens à vent jouoient li encore dans la chambre à c6të de la w sienne, et je ne puis exprimer ce qu'il y (( avoit de sombre dans ce contraste entre w les différentes expressions des airs> et i( l'uniforme sentiment de tristesse dont la « mort remplissoit le cœur. Une fois, pen- H dant ]e cours de sa maladie , les musi* « ciens manquèrent, et mon père m'o]> (r donna de jouer du piano : après avoir
« gnîsstf le moindre refus ou la moipdre épargne de ta R part ^ c'est simplement parce que plus de fortune M étant plus nuisible qu'utile aux personnes dont je m'oo- « cupe , mon cœur jouira beaucoup dsivantage , en « pensant que tu conserveras à ta disposition la somme « que je ne te d^nande pas mal à propos.
<c Suit encore une autre lettre qui coi}tifnt les avis que « j'ai crus nécessaires à ton moindre ms^lbeur après n^ * « perte. J'exige que tu les suives , si tu n'y trouves rien M de contraire à ta conscience et slu% idées que tu t'es it formées de la plus s^ioe morale. Tu sai^ , mon aini> <c que dans mon cœur ton devoir et le rxxhn YonX toujours « avant tout ^ et c'est là ma première volonté , à laquelle «je sacrifie toutes les autres. ^ ' '
u Yiei^neût eufiTi mes instnictipiif s^r m^l sépqlt^re. « Cette partie de mes dernières volontés me tient tellç^ « meni à cœur , que la crainte de la moindre négligence T< m'occupe douloureusement ^
M Tu vois, mon aïQi j que tu p^ux et^pl^Jre^ enCQre,» « pour ton amie, une partie de la vie ^ui tf reste, ^^e « t'ordonne donc de vivre pour obéir à tqn Dieu , et de k vivre et de tfi toiguer pour remplir me» iatentioiis. »
CCCXXXlj NOTICE
K exécuté quelques pièces , Je me mis à «chanter l'air d'OEdipe à Colonne, de w Sacchini, dont les paroles rappellent les « soins d*Antigone :
Elle m'a prodigué sa tendresse et ses soins 3
Son zële dans mes maux m'a fait trouver des charmes, etc.
1 « Mon père 5 en l'entendant, versa un c< torrent de pleurs j je fus obligée de m'ar- « rêter , et je le vis pendant plusieurs heures 4c aux pieds de sa femme mourante , s'aban- « donner à cette émotion profonde , à cette « émotion sans contrainte , qui faisoit d'un w grand homme , d'un homme si rempli de (c grands intérêts et de hautes pensées, seule* w ment un cœur sensihle, seulement un cœur « tout pénétré d'affection et de tendresse.
(c Ma mère mourut : ce ne fut point par « l'égarement du désespoir que se peignit t< une douleur qui devoît durer autant que « la vie : mon père exécuta dès le premier w moment les dernières volontés de ma (C mèi-e pour sa sépulture , avec une préce sence d'esprit qui appartenoit sûrement w à une sensibilité bien plus profonde , que i< celle qui se naanifesteroit seulement par <r le trouble , à une sensibilité qui concen- <c troit toutes les forces pour accomplir « tous les devoirs.
« Oo a beaucoup parlé des soins que ma
s cru M. NEGKER. CCCXXXU]
4( mère avoit apportés à son tombeau. Elle « avoit vu , en s'occupant des hôpitaux , (c d'affireux exemples des inhumations préce cipitées , et son imagination ep avoit été (c frappée 5 elle attachoit d'ailleurs un prix <c extrême à la certitude que ses cendres « seroient réunies à celles de mon père , et c< sa passion pour lui embrassoit aussi cet « avenir : rien ne peut étonner , ce me «c semble , dans ce genre , si Ton a Tâme «c assez rêveuse pour concevoir toute Fidée K de la mort au milieu de la vie.
(C Cest madame Necker dont j'explique (( ainsi les dispositions testanientaires ^ car «.un seul sentiment devoit guider son « époux , c etoit de suivre en tout ses dé- (C sirs. Il n'a rien fait à cet égard ni pour « elle , ni pour lui , qui ne fût dicté par K elle ; et pendant dix années , gardien d'un « tombeau , les intérêts présens ne l'ont jace mais distrait de. ce souvenir. Je possède (C deux écrits de mon père , composés pour ce lui seul au moment de la mort de ma i< mère : l'un dans lequel il se retrace tous ce les motifs qu'il a de la regretter, et l'autre ce dans lequel il s'interroge sur les preuves ce de sentiment qu'il lui a données pendant ce qu'elle existoit , afin de combattre eh lui- K même l'inconcevable crainte qu'il éprou*^
CCCXXxiv îrOTICE
«voit de n'avoir pas assez fait pour son i€ bonheur. Il se représente toutes les cir-^ « constances possibles dans lesquelles il « auroit pu l'affliger ou la rendre heureuse y ti et se rassure ou s'inquiète selon qu'il est c< satisfait ou mécontent de sa positioh in^ H time ; il est scrupuleux envers Son imagi* fc nation comme envers ses souvenirs : les « actions ^ les paroles ^ la vie entière ne lui fc suffisent pas^ c'est dans le sanctuaire du « cœur qu'il se retire pour juger TafTection ic qu'il a ressentie* » - •
Dans toutes les circonstances importantes de sa vie^ M. Necker avoit l'habitude de mettre pat écrit les pensées qui dorninoient en lui , soit pour se rendre raison avec plus de certitude des motifs de ses déterminations y soit pour se prémunir cou* tre les scrupules récessifs de son imagina-» tion et de sa conscience. Ma mère n'a pomt publié les réflexions dont elle parle ici, sans doute pour ne pas rouvrir la plaie trop vive de son oœur ; mats aujourd'hui , j'ose me croire permis de les faire connoître. C'est un si beau spectacle que cette vue intime d'une âme sensible et religieuse !
(c Si le temps , si la maladie venoient
<r j(amais à affaiblir le souvenir de ma pro^^
SUR H. Ï9£CK£R. CCCXXXt
(c fonde douleur et de mes justes sujets de u regrets et de larmes y que je les trouve « retraces ici en peu de mots.
« Absent d'elle pendant quelques heureux fc de sommeil , je demandai à ses femmes « si pendant mon absence elle m'avoit H nomme ^ elle ne pouvoit presque plus a parler , et elle fit un effort pour dire, oui, te oui* Elle me dit : Nous nous reverrons (c dans le ciel. Elle le regardoit, ce ciel, de (c la manière la plus touchante , et) prêtant H l'oreille à ma' prière. Elle remuoit en ff mourant le dorgt de sa main gauche oh ff étoit Panneau que je lui avois donne , afin i< de le redematider. Sur cet anneau ëtoient «r gravées ces paroles : Il m'aimera tau-w joun.
a Le testament oh elle me recommande a quelques dispositions en faveur de sa a famille, est rempli de la discrétion la a plus tendre et la plus délicate pour moi^ ^
(f Ses conseils à sa fille ne sont presque a destinés qu'à lui recommander ma vieil^ « lesse.
« Les pleurs qui couloient de mes y^u a pendant sa maladie , la rentdoient si mal- « heureuse , qu'au moment ou je ne pus me « contenir , elle poussa des orn^ de dés^ <c espoir. ^
CCCXXXV j K O T I G IS
« Elle prioit Dieu, elle învoquoit ses ic parens avec un son de voix si touchant , (c que le cœur le plus dur en eût été dé- « chiré.
(c Elle aimoit Dieu avec une pureté de ce sentiment sans exemple : et jamais pour « entretenir sa dévotion elle n a eu besoin « d'autre sentiment que de la recorinoisi< sance.
« Elle n'oublia jamais un seul instant « lamour et la vénération qu'elle avoit reste sentis pour ses dignes parens, et ces sen- (( timens étoient aussi prononcés en elle, « après ^ente ans d'intervalle , qu'au pre- (c mier temps de leur mort.
(( Elle s'est décidée dans toutes les acte tions de sa vie par des principes de mo- (c raie. Elle n'a jamais eu d'autre guide , et a le moindre remords eût été pour elle un « tourment plus cruel que la roue.
« Elle m'a sacrifié le désir naturel qu'elle « auroit eu de s'illustrer par dès écrits , c< ayant tout l'esprit et tous les talens néces- « saires pour s'élever très-haut dans celte « carrière.
(C Quel calme , quelle beauté dans son t< lit de mort ! quelle résignation à la voce lonté dé Dieu pendant ses souffrances ! ce Elle opposoit toujours à ceux qui la plai-
SUR M. ir.ECKER. CCÇX^vij
». gnoient lés . trente années de bonheur (c iqpi'elle avoit tenues dé la bonté céleste.
w Elle avoit vue peur manifeste de me « survivre ; c etoit uu malheur qu'elle (f considéroit comme au ^ dessus de ses ce forces.
. (C Elle me rendoit la tranquillité dans « tous les genres d'alarmes j elle savoit par-: a leir à mon cœur ^ à mon esprit , à mon ce imagination. Elle étoit mon bouclier « contre moi-même. Elle a toujours- parce tagé mes succès, et ce second amour- « propre «voit pris la place du sien.
c( O mon amie, j'aurois mille choseis.à d dire encore. Je te regarde au ciel , tu es ce mon espérance.
; ce .Elle, fixoit les indécisions: qui sont un ce défaut de mon caractère. Elle me préce servoit des regrets, en me rappelant toute jours que le passé est hors de notre at- <e teinte^^ et en justifiant tout ce que j'avpis ce fait par/un sentiment élevé.
-. et Elle.çroybit à l- affection pour elle;. « elle croyôif aux professions de morale et a de vertu , signes certains d'une âme simee pie et vraie.
ce Elle ^ rie s'est jamais permis le mep-* ce songe le plus indifférent.
. (C Elle soignoit ma santé avec autant
CCCIWXVHJ NOTICB
(( d*intérét que d^Btelligeoce. Seahuœeiptr « étoît d'une égalité parfaite» Est-ce lui ? a dîsoit-elle ay^ charme, toutes les fois « qu elle entendoit mes pas. Tous les ma-^ « tinè on veneit me dire : Madaîoie veias a attend. O parole que je nentendrai « plus ! Moo Bîeu ! elle est heureuise dans
a ton sein.
(( Elle inédit lum joUr dans les derniers « temps de sa «.aladie : Dieu nous bénira^ a je ne souffrimi plus. Et en sôffet', depuis» « cet mstanfe, elle n eut pkisd^ d^ôuleujçs.
(( Ses rapports av^c le cjel paap sa vertu» c< et par sa pieté j m*ORli sott/venl^foappé , et <( nion^ tendre resp^t y creyoi* très-sou-* (( vent.
<( Hélas ! je »'ai' plus^ ce eompagwH^, cet (( àrïii c^i faisoît route avec nwi daiid l»
(( Vie.
fi Blte se hâtoit èô^mefeîre dit^ qu?elW
(( ^11 mieux lorscpa'eïle 黫>i« sôul^igaei ]^f
<c quelque crise. Mte Savait qu'eUi^ airoift
<< besoin A'apai^r Wi]^wiétiBfidesd\in au-
« tre ellte-ménae. Pàuvtfé anafe>I .bébas !i Xm
« tfes plus. :• ...
ce Sur la fin de ses jours , eHe ne poa¥<>ît « soùfft'irque jétayasse. ses espérâmes par (c ridée de la justifee de Dieu ; c'^oittou- « jours de sa cîémctoéé et de sa tonte qu'elle
SUR M, ]r£CK£R. CCCMxix
t< yôuloit <pie je lui parlasse. Oh ! étoit-ell« ce tourmentée par quelque çrai»t« , pajr ç( quelque scrupule dont je n aurois pas eu ï( le Ixmheur d'être le confident et le.eon-t <c solateur ? Chère amie ! pue seule de te» fc pensées que fâutois roasqué Foocasion « d'adoucir, seroitt^in sujet -de peiuë et de <( renK>rds pour mon cœur.
« Que je suis lUftlhçureqx encore de t^u* i( tes les difficultés que préseçtteût je mon « nument et ses dernières volontés 4 cet « égard ! râais je ferai mille effort$pour lés « surmtont^i'. O que de choses je ne lui H ai pas diteft ! que de s^timens dOnt la « privation Vient cruellettteût m'avertir t
« Dans quel état je fus Icfrsqu elle me fît «( appeler uw heure après i^voir couru le <c plus grand danger pa^r le feipi qui avoit « pris à ses cheveux j et aved quelle don- « ceur, avec quelle neconnoissance eo^v^rsi <i te ciel etteparloil de soo ^tccident !
« Je crains la mort, jrie dit -elle une « fois 5 /«me ta vie Ui^éû toi^ Nous p^sa serons mèoFe ^u^lqiustfin^pf ensemble, ii me ditr^Ue ^: après latp, etise heureuse au C4 commtôncement de sa n^iailadie..
« Avec quel intérêt , a we qu/ellea douces
« exhortation&élledistrîlmQit chaque mois « ses charités.- Pnez Dieu pviur M, iV^c-
eeèxl NOTICE
Xi ker, dîsbît-elle toujours. O mon Dieu ^ « que ses vertus me servent de protection « a:uprès de vous ! Cest quelque chose que <( vous m'ayez choisi pour garder son bonce heur sur la terre.
(( Que de fois elle m'a dît : Le ciel nous c( aidait faits l'un pour Vautre !
a Quand je Tentretenois de quelque soin « à prendre pour sa sàntë , de quelque inc( cou vënient à éviter, Cest ton affaire , di- <( soit-elle toujours. ^
(( Ah ! que de sentimetos dont je regretté « de ne Tavoir pas entretenue ! Mon Dieu ! <( arriveront-ils aujourd'hui de mon cœur (( jusqu'à elle ? O source inépuisable ^ de ce regrets et de larmes !
ce Cest à elle , c'est à ses instances cjue^ ce je dois d'être sorti de France. Un peu c< plus tard, j'eusse été la vicrtime des ty-^ ce rans , et peut-être ellje->méme* S-e ne puis ce exprimer cette idée. Ah î le ciel l'eût toiles jouts protégée^
- ce Pensée cruelle ! CeSt sûrement vers la^ ce fin de sa vie que son âme étoit le plus ce remplie, le plus agitée, et alors elle ne ce pouvoit s'expliquer ^ ses forces lui mance epzoient , et je n'osois approcher la couet versalion de son danger ^ ainsi c'est lors- '* ce qu'elle avoit peut-être le plus besoin d'é-
SUR M« NECKER. CCCxlj
ce panchement qu'elle n a tiré aucun secours c( de sou fidèle ami.
(i Comme elle parut ëmue ce jour où je <( reviDiS a elle en larmes ^ après avoir fait <( un dîner seul pendant qu'elle étoit ma- « lade !
(( Je voudrais, disoit-elle à ses femmes a dans les derniers temps de sa maladie , c( qu'il ne suivît pas mon corps à Coppet ; « mais il le voudra. Ah! oui , il le voudra ^ X( il y sera toujours.
a Elle se seroit laissé manquer de tout, « si je ne Tavois pas prévenue. La plus p&« <( tite absence , elle ne pouvoit en supporter li ridée* Notre union étoit celle de la na- <( ture. Elle est finie sur la terre.
a Disposé à me tourmenter, et n'aérant (( plus mon amie pour me soutenir contre , <c moi - même , et pour défendre la vérité ce contre les inquiétudes de mon imaginac( tion j je suis obligé de converser avec c( moi •< même, mais toujours sous les re- « gards de mon amie.
a. Je me suis dit cent fois que si en reve- « nant d'un voyage , j'avois appris que par « une conduite inconsidérée elle avoit ce perdu toute ma fortune , je l'aurois em- ,(( bra^siée avec traqsport pour la consoler ,
CCCxlij JrOTICK
« et jqae si cet accident m' avoit valu un <c degrë d'affection de ]^lu& èe sa part , j'au- «' rois gagne eo boniienr.
u JPeusse doimé tout mon bien sans hë^ «ofiiter^ et je me serois détermine à faire « ter métier quon aurpit voulu pour protf longer sa vie de quelques jours.
-a JTadore son image^et mon amour pour f< .e\\e est un inéiange de culte , dont Tim^ i( pression passe toute idée. Je la regrette ^ « je la pleure, je la prie, je l'invoque. H D'oii vient donc qu'il me reste ijine agita- ^nion, une sorte d^ mécontentement de «moi-même? Ce sentiment porte sur c^ «c que , pendant son danger, pendant sa ma- « ladie*, je n'ai pas été aussi malheureux c< qu'à présent. N'est-ce pas mon imaginaf( tion , cette terrible enneiûie ; qui fait nion ff principal tourment?
fc Combien de fois à' la fenêtre de irïà « chanxbre , et prêtant l'oreille aux prières u de ma tendre amie , n'y ai-je pas réuni K les miennes avec ferveur ! Je n'ai jamais ce pleuré auprès de son lit aussi amèrement, H aussi continuellement que je pleure^mais K cela, vient de ce que je me contenois au H premier essor, pour ne pas lui faire de u la peine ^ cela vient de ce qu'elle ne m'a « presque jamais dit glors un mot sensible^
SUR H. NECKER. . ÇCCxIîîj
«r et que dans nôtre nature nous avons be- «r soin de ces mots pour rassembler en un t( instant tontes nos affections. Je suis 6ur fc tpfun seal de ces mots m'àilrott ouveirt Yc }e coeur ^ ' m'auroit inondé de larme$. ce Quand ma fille chanta sur le clavecin n l'aile d'Œdipe à Antigone, je Vet^sai des (f torrens de larnies, etcèp^idànt ma paumer vre. femme ^ dqà un peu changée parla ce maladie , ne pleura point.
crJe suis naturellemeot distrait, et j'ai ce besoin de me rassembler ûu d^ètre rasce semblé par une circonstance pour être ce en entiei^ à un sentiment ou à une peu*ce «sée. Enfin , n est^l pas dans là nature des c^ hommes cpie la privation , en réunissant ce toutes nos pensées vers la même idée , ce nous pénètre davantage ?
ee Non , je ne dois pas , je me le dis au ce nom de ma bienfaisante amie , je^e dois ce pas joindre des reprodiès à mes regrets, ce Combien de fois cette incomparable ee femme ne mVt-elle pas. averti , en d'auce très circonstances , que je n avois pas de ee plus grand ennemi que mon imagination ! ce conabien de fois n est-elle pas vernie ^effik cacement à mon secours ! Ah , mon ange ! ce que ton souvenir soit mon consolateur ! ce J'implore la miséricorde divine sous t^s
cccxliv iroTiCK
w auspices. Mon amie, si tu le peux, fais « que ma nature morale épurée puisse étr^ (( jugée digne d'une* seconde association If avec toi! Grâce, grâce, et toujours ton « amour, toujours ton soiivenir,' toujours ce ta pitié !
w Ah ! si sur cette terre même et tel que ft je suis, le ciel tè rendoit à mes^vœux, t< chaque instant maintenant que je passe- « rois près de toi me paroîtroit un rayon te du paradis; et c'est ce mouvement pasw sionné qui me désole, en m'apprenant <c que je n'ai pas été constamment à la « même hauteur de sentiment lorsque Je « te possédois. O fatale leçon qui nous f< est donnée .par la privation ! Est-ce ma H faute ? est-ce une circonstance attachée ce à la nature humaine? Mon ange , mon i< ange , prends-moi dans • mon dernier u amour, dans ce sentiment san3 bornes i( et sans distraction qui, te montrant à K mes yeux dans toute la beauté de ta na- « ture morale , me laisse le plus profond « regret de n'avoir pas joui autant que je le H pouvois, d'une faveur sans égale,
« Ah ! si j'avois lu ces adorables écrits « que tu m as adressés et que j^inonde de H mes larmes, que j'eusse été heureux, que K j'eusse été à tes genoux à chaque instant
SUR X. NBCKEIU CCCxIv
a de ma vie! Hélas! pouitjaoi ne les ai-je cr pasiusdanslefonddetoiicœur^oapourtt qaoi tes paroles rendoient-elles si briè- <c Yement tes sentimens ? O mon amie y tel « est aujourdliai mon malheor, qae tout cr ce qne j ai fait pour toi y tout ce que f ai fc senti pour toi , et dont tu as toujours parlé ff avec tant de contentement, me parott « mille fois aurdessous de ce «qui sortiroit <c de mon âme en ce moment ! Est-ce ma <r faute, est-ce Teffet inévitable de notre ce foible nature ? Chère amie , chère amie ! (c je suis insensé peut-être dans mes inquié* (c tudes , mais j'adresse à ton ombre, à ton €< âme céleste les élans d'un cœur que tu as u tant de fois calmé. »
Madame Necker mourut au mois de mai 1794, dans une habitation près de Lausanne , oh elle étoit venue s'établir pour être à portée des soins du docteur Tissot.
M. Necker suivit les restes de sa femme à Goppet,etdès lors il ne s'est plus éloigné de son tombeau.
En 179a, à l'approche de l'invasion des François en Suisse, il étoit encore inscrit sur la liste des émigrés, et, comme tel, exposé à une condamnation capitale, en restant sur le territoire occupé par les
cccxlvj irOTiCE
armées de la république : ma mète fit donc les plus grands ^forts pom* Rengager à quitter Cc^pet ; ikiiais il ne Voulut poim y Côn^ fiesQtir : Â mon dlgfe/dit^it ^ on nk doitpmnt errer sur la- tèfre. Il se contenta de brûler tous les papiers qtii auroieîit pu comproinettre des pènontito re&tëes en France^ et dans son scrupule ^ il & même le sacrifice de toute la oorrespondaûce de sa fille* Cest une perte irréparabde , car toutes les fois que ma mère a ëtë absente de son'^re, «ile n'a jamais laisse paséer un seul jour -sans lui écrire ^ et ^ns lui rendre compte de tous les évéEiems^tis dont elle ëtoit témoin. Du reste^^ k eonduite pleine de aëlicatesse du général Suchet et de son étatmajor, prouva que ces précautions éloient superflues 5 et de* la ftiênie aiinée , ma mère obtint dû directoire k radiation de M. Nècker.
Lorsque le gouT^rnemenf ùotiâulaire r^ tablit en France Tordre , ou du moins cet ordre apparent qui consiste dans Fobéis*sance passive aux commandeniens du pouvoir-^ plusieurs des amis de M. Necker , et entre autres son ancien collègue TarcheVÔ- <jue de Bordeaux^ le pressèrent dé revenir à Paris, 11 y étoit sollicité par Uû sentiment bien pluà puissant »ur son cceur^te désir de
sua M. NBCKER. CCCxlvij
n'être jamais sépare de sa fille chérie ; mais ce sentiment màoie ne put balancer les consÂdërations de tout genre qui l'atta-^ choient à sa retraite. Dans cette circonstance, il écrivit, sekm «sa coutume, les inoti£s de sa réscdution : ces notes destinées pour lui *seal se sont conservées parmi ses papiers, et j'y trouve le passage que voici :
i< N'est-il pas naturd que je répugne à <c me replacer au xnili^i d'un pays oii a <f péri d'une mort tragique etY>ar des mains it criminelles, le prince dont j'étois le mi^ <f nistre ; au milieu d'un pays oii d'autres <c personnes encore que j'aimois , quQ j'es** c( timois , ont été les victimes des fureurs cr du temps ; et cette indifférence de ma « part ne seroit-elle pas jugée très-sévèrece ment? Quelle idée se feroit-on aussi du a retour volontaire d'un ami de la liberté i< sous une autorité despotique, et d'un a serviteur du dernier roi sous le règne . c< d'un homme élevé surles débris du trône H des Bourbons ? Et si dans la société je ne « pouvois éviter de rencontrer des homcc mes marquans du temps du procès de « Louis XVI , à quel déshonneur ne m'ex- « poserois-je pas ?»
Si après avoir lu ces lignes, quelques^
cccxlviij iroTiCE
uns des détracteurs de M. Neckef font un retour sur leur propre conduite^ je doute qu'ils osent lever les yeux. •
Les dernières atinées de M. Neckeront eu le calftie et la dignité qui conviennent à la vieillesse. Le souvenir de sa femme ne s'est jamais efface de son cœur ; mais ses regrets ont été adoucis par la tendresse in-? comparable de sa fille j c'est pour elle et par elle que la vie a conservé à ses yeux de l'intérêt et du charme : une parfaite sympathie de caractère et d'esprit sembloit faire disparoître la distance de leurs, âges. Dans le mondé , en voyage , ma mère n'étoît occu- .péequ'à rassembler les faits et les réflexions qui pourroient captiver l'attention de son père ; ses lettres et sa conversation lui of-. froient tout l'intérêt de la. vie sociale, et lui en épargnoient la fatigue. Si quelque chose peut donner l'idée de >cette relation unique au monde , c'est le tableau qu'en a fait madame Necker de Saussure (^), qui elle-même a tant contribué au bonheur dont a joui M. Necker dans les derniers temps de sa vie.
L'emploi de ses heures étoit r^glé avec
{*) Notice sur le Caractère et les écrits de madame de StaëJ,
SUR M» IN^EGKKR. CCCxlix
beaucoup d'ordre et de méthode, mais sans pédanterie : dans quelque moment que sa fille entrât chez lui , elle étoit sûre de le rendre heureux, et ses petits-enfans mêmes, lorsqu'ils venoient interrompre son travail , ëtoient toujours reçus avec bonté. Il cherchoit à développer leur esprit par des plai-* sauteries à la portée de leur âge , et ne perdoit pas une occasion de leur faire concevoir quelques-unes des grandes pensées morales dont son cœur étoit animé.
Rarement il laissoit passer un jour sans aller visiter le tombeau de sa femme, ce tombeau où il repose maintenant avec les premiers objets de sa tendresse.. Il revenoit de cette promenade , triste , mais serein , et se livroit ensuite sanis effort au travail ou à la conversation . . •
On. s est étonné quelquefois de voi r qu'il admît dans sa société habituelle , des hom*: mes d'un esprit extrêmement inférieur au sien ; mais cette circonstance ne tenoit d6 sa part à aucun goût pour la complaisance ou pour la flatterie. Les perSsonnes dont je parle, quoique peu distinguées par leur4 esprit , avoiènt du mouvement dans le caractère , de llntérêt pour les nouvelles de politique ou de société , et les petits faits qu'elles savoient. recueillir , piquoient sa
ceci NOTICE
curiosîtë. MaisN. y lui dboit*^cm y comment peut-il TOUS Amusert^ ses nouvelles, ne sont jamais exactes* « N'impcMle, repondoit i< M. Neokèr ; il fait du moins preuve de « bonne volonté, et une nouvdle fausse ic vint et)COFe mieux qu'une peisisée com-^ ic mune. » Eu effet , il n'aimoit les idées générales qu'à une très -^ graiule hauteur^ et à moins qu'il ne rencontrât des hom-i mes capables de le suivre dans ces régions élevées ^ il préf!^it les plus petits faits , les m^ndres observations pratiques , à des réflexions qui ne poavoient avoir rien de nouveau pour un esprit aussi fécond que le sien.
Ce fut en i8o3 que comnxença Fexil de ma mère , et qu'elle fut sépairée de son père pour ne plus le revoir. La santé de M. Nec-^ Ikér étoit meilleure alors que depuis {du-* sieurs années; les infirmités de son âge sembloient presque suspi^odiies : il engagea kii-méme sa fille à voyager^ et a cbercber en Allemagne des comsola!ti€s» contire Vio^ jfCfôtice dont eile étoit Tobjet dans sa patrie. Sa fille reçut c^cOre sa bénédiction ;« mais pour la ckvaière fois : et ce fut à Berlin^ que le phis horrible dès malbeurs lui fut annoncé.
Le 3o mars 1804? M. INecher torabqi^
SUR M. NKCKFR. CCclj
malade , et la fièvre se déclara avec une telle violence , que dès le premier instant on désespéra de sa vie. Il perdoit fréquemment connoissance ; mais aussitôt quil recouvroit l'usage de ses sens, il imploroit Findulgerice du ciel , il invoqupit sa bénédiction sur sa famille ; pendant le délire même , toutes les paroles qui lui échappoient n étoient que des prières ou des expressions de tendresse et de bonté. Plusieurs fois il mit la maia sur son cœur, en répétant d une voix entrecoupée : Je bénis ma fille chérie : elle m'a beaucoup aimé; elle ma rendu bien heureux ! Enfin, dans la nuit du 9 avril, on l'entendit prononcer distinctement ces paroles : O mon Dieu ! mon juge , mon sauveur ^ reçois ton serviteur qui s'avance vers la mort a grands pas. Dès lors il ne souffrit plus : peu d'heures après il avoit cessé de vivre , et sa physionomie cons^^voit encore l'empreinte du calme religieux de son âme.