‹ Œuvres complètes de M. Necker (volume 4)Chapitre 38 sur 79 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

Le haut prix constant des grains contrarie les manufactures destinées à V usage de la nation.

Si le prix constant des blés intéresse peu les propriétaires de terres, il semble que ce même prix doit être pareillement indifférent aux ouvriers d'industrie, puisque celui de leur journée s'y proportionne; cependant cette proposition n'est justequ'àcertainségards; tâchons de faire connoitre la distinction qu'elle exige.

Le prix constant des denrées est indifférent à la classe d'ouvriers qui n'a point à craindre la concurrence étrangère; tels sont les hommes attachés à la terre, les domestiques de toute espèce , les maçons , les charpentiers , et toutes les personnes enfin dont l'industrie ne consiste pas en ouvrages transportables, Inais en services qui exigent leur présence.

On peut ajouter encore à cette énumération les fabricans d'ouvrages transportables, mais d'un trop petit prix ou d'un trop gros volume pour que les étrangers , assujettis à payer des . frais de transport, puissent devenir les concurrens des ouvriers nationaux.

Toute cette classe d^faommes industrieux

lOO SUR LA LÉGlSLATIOir

est sûre que, dans un espace de temps donné ^ le prix de ses travaux sera proportionné au prix des subsistances : ainsi le prix constant des grains est aussi indifférent pour elle que pour la classe des propriétaires.

Mais tous les ouvriers en galons ^ en broderies, en dentelles, en montres, en bijoux de toute espèce, etc. peuvent craindre la concurrence étrangère , parce que les frais de transport ne forment pas un objet considérable sur une marchandise précieuse, ni même sur une marchandise commune , quand elle est de petit volume.

D'ailleurs ces frais de transport , ajoutés au prix de plusieurs ouvrages étrangers , ne feroient pas revenir ces ouvrages plus chers que d'autres de même genre fabriqués en France , dès que ceux-ci seroient composés d'une matière première produite dans un autre pays ; puisque la dépense de son extraction feroit partie du prix auquel les manufacturiers françois pourroient vendre ; tels sont cependant les draps fabriqués avec les laines d'Espagne , les étoffes de Lyon , faites avec des soies de Valence ou de Piémont , les étoffes mêlées de coton du Levant, tous les bijoux enfin ^ composés de diamansou des métaux tirés du Brésil ou du Mexique.

KT LE COMMERCE DES GRAIITS. lOl

Il résulte de ces différentes circonstances , que beaucoup de fabricans nationaux ont un grand intérêt à la modération du prix des subsistances, afin que celui de leurs ouvrages «oit pareillement modéré , et que les propriétaires des richesses ne trou ven t pas leur avantage à donner la préférence aux travaux dès autres royaumes; et cet intérêt des manufacturiers devient un intérêt social ; puisque toutes les fois qu'on achète au dehors des ouvrages d'industrie , on favorise la population et la lichesse étrangère , aux dépens de la prospérité nationale.

Si les autres états de l'Europe fournissoient à la France tous les objets dont nous venons de parler , elle auroit de très-grandes sommes d'argent de moins, et une population infiniment moins considérable.

PREMIÈRE ORJECTXOir.

On dira peut-être que tous les manufâctu* riers, quelque nombreux qu'ils soient, font une petite portion de la population , puisque la multitude est composée de ces hommes qui font des ouvrages grossiers , et qui n'ont point à craindre la concurrence étrangère, ainsi que j'en ai fait l'observation moi-même.

Gela est vrai ; mais quand on perd des ma-

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nufacturiers , ce n'est pas d'eux seulement que l'on est privé, c'est encore de tous les artisans qui travaillent pour leur service , qui font leurs habits , leurs souliers , leurs chapeaux 9 etc. ; car la distribution dès subsir stances se fait du premier" propriétaire aux derniers consommateurs par ttne gradatioii successive. Un propriétaire paie pour une tapisserie des Gobelins, une somme d'argent représentant la subsistance annuelle en blé de cinq cents personnes ; le chef de la manufacture en donne ^ne |)drtie aux ouvriers qui font les dessins, une partie à^eux- qm our^dissent la tapisserie , et il distribue son pror pre bénéfice à d'autres hommes industriéucç qui obéissent ^ ses volontés, ou travaillent pour sa commodité; ces hommes reçoivent de lui , non-seulement leur nourriture , mais encore celle des divers artisans qu'ils sont obligés d'employer; et c'est ainsi que se fait la repartition des subsistances , ou dé l'argent qui les représente. -

Ce n'est donc pas dans les ateliers d'un chef de manufacture , qu'on aperçoit tous les ôuvt'iêrs qui lui doivent leur subsistance.

Enfin ^ sauf les aumônes, nul homme sans propriété n'est nourri qu'à la charge d'un travail agréable à quelqu'un ; ainsi il y a un

ET LE GOMMEUCE D£S GRAINS. lo3

étroit rapport entce la multiplication des tra-^ vaux et L'entretien ou l'accroîaseiBent de la population.

SEGOITDE OBJEGTIOir.

• Lois prohibitives.

Je dois encore répondre à une objection.

Quel que soit le prix, de la maim d'œuvre en France , il semble qu'on ne doit pas craindre la concurrence étrangère, puisqu'elle est arrêtée par les lois prohibitives établies à l'entrée du royaume.

Cette remarque n'est vraie que jnscfiaes à xxm certain degré , parce que ces liois. prohibitives* ne son.t pas un obstacle complet : on l'évalue 5, 6 à lo pour cent, selon la vigilance des hommes préposés par la !ferm«, et selon la nature des lieux ; ainsi les institutioeis^ qui entretienB^iit à un taux modâ*éle,prix de la main d'œuvre , et qui accroissent et diversi>^ fient l'industrie nationale , sont la meilleure^ et la moins dispendieuse de toutes les sacive*H gardas contre la concuirence étrangère.

Au reste, il n'est pas, indifférent de remiar'-^ quer ici,q^eles obstacles mis à la libre expor^ tation des gi^ai^s^, et les lois, prohibitives à t'en* trée du roy aome^dériveat d'un même principe ;

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ces précautions ont également pour terme /Fencouragement du travail national et l'entre? tien de la population. Si Ton adoptoit en France le système de la liberté illimitée du commerce des grains , les obstacles rois à Tin-^ troduçtion de plusjeupsmarcliandises étrange* re& deviendroient doublement utiles ; mais les personnes qui se déclarent en faveur de la libre . exportation , prononcent avec autant de force contre les lois prohibitives à Tentrée du royaume; il en est peu dont on parle avee plus de dédain ; il en est peu dont l'intention soit plus paternelle ; elles tendent à réserver le travail aux enfàns de la patrie , afin de leur assurer la subsistance qui en est le prix , et d'augmenter ainsi la population et la force publique,

. Si toutes les nations consentoient k levei^ lies barrières de commerce qui subsistent ei^trè elles , la France y gagneroit sans doute ; le point de perfection auquel soti industrie est parvenue, lui promettroit pendant longtemps une grande supériorité.

Mais , dira-t*on , Indépendamment de cette réciprocité, il faut permettre l'entrée des manufactures étrangères, puisque, si l'on' peut les acheter à nreilleur marché que celles de France , c'est un bénéfice qu'on procure

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aux consommateurs, et par conséquent à l'état dont ils sont membres.

Ce raisonnement est illusoire. L'avantage de l'état ne peut jamais être l'effet du bénéfice de quelques particuliers , si ce bénéfice nuit à la richesse publique.

Montrons l'application de ce principe à la question présente.

Supposons que les étrangers puissent fournir mille aunes d'étoffe pour mille setiers de blé, ou pour une somme d'argent équivalente, tandis qu'il en faut distribuer onze cents aux ouvriers nationaux, afin d'obtenir d'eux le même travail; les consommateurs, libres dans leur choix , profiteront certainement de cette différence , mais la société sera exposée à per«> dre lë3 habitans que cette fabrication occupoit, et que ces mille setiers fournis aux étran-* gers pouvoient nourrir.

Fort bien , va s'écrier quelque habile rhéteur; ainsi, d'après votre raisonnement , si les étrangers nousoffroient deux mille aunes d'étoffe , pour deux setiers , il faudroit encore les refuser , puisqu'à cet échange , on perdroit un homme.

C'est la grande manière en économie politique, que de pousser les vérités à l'extrême , pour les changer en erreurs; il n'en est aucune

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qui pût supporter cette épreuve , et la raison en est simple; toutes les questions de commerce tiennent à des rapports , et ces rapports sont eux-mêmes fondés sur des circonstances ordonnées par la nature, et qui ne sont pas susceptibles d'un grand écart. Par exemple ^ l'on peut prononcer affirmativement, qu'il est conforme à l'intérêt de l'état d'éloigner toute» les productions de l'industrie étrangère ; car si Top compare la fertilité du sol de la France à celle des antres contrées, et l'intelligence de ses habitans à celle des autres hommes, on aperçoit bientôt les bornes de l'économie que l'industrie étrangère la plus perfectionnée peut nousoffrir; et il devient évident que cette économie ne sauroit compenser les sacrifices de population et d'argent auxquels un tel commerce exposeroit le royaume; Mais que par un miracle , la nature de l'homme et du sol devienne tout à coup différente dans un pays de l'Europe en particulier, et qu'il puisse donner mille. aunes d'étoffe pour deux setiers; alors nos raison nemens changeront avec le bouleversement du monde. (*)

(^) Les moasselînes sont là seule manafactare dont Fin&oductioa soAt permise dans tous les états de YEa^

On ne dira pas , sans doute , que si la liberté qu'on réclame détruisoit quelques manufactures , les ouvriers de ces manufactures s'appliqueroient à d'autres ouvrages qu'on ven-

rope indistinct emfen t. Plusieurs motifs ont pu déterminer les souverains à cette exception ;

Le bas prix extraordinaire de la p[iain d'œuvre , dans l'Inde, oii cinq à six sous par jour suffisent aux besoins des ouvriers ;

L'obligation oii Ton eût étë d'aller également chercher dans ces contrées la matière de ces mousselines , vu que les cotons d'Amérique et du Levant n'auroient pas pu suffire à cette immense fabrication ;

Les obstacles que les Indiens auroient pu mettre à cette extraction , quand ils auroient senti qu'elle étoit nuisible jà leurs inléréts;

Enfin , l'espèce d'accord tacite qu'^voient fait les nations de l'Europe d'admettre ces mousselines ; accord qui diminuoit pour toutes Finconvéaient de ce conif merce , puisque cette uniformité de conduite les obligeoit à concourir , chacune selon ses moyens , au tribut d^argent impose par l'Inde à FEurope ; et de cette manière les menues proportions de richesses étoient entrete^ nues entre toutes les nations rivales, seule condition nécessaire dans l'estime politique qu'on fait des métaui^. Ainsi , le commerce des Indes y avant les conquêtes des Anglois, n'étoit qu'un moyen de soulager également tous les états de l'Europe, des embarras qu'apportoit dans la circulation l'accroissement annuel de l'or et de l'argent.

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droit aux étrangers , et qu'ainsi la population et la richesse ne ^eroient pas contrariées; ce raisonnement ne seroit juste qu'autant qu'une réciprocité de commerce seroit établie , et elle n'existe pas. Sans une telle réciprocité cependant, sans une convention qui l'assure, la France , en abolissant ses lois prohibitives, ne feroit que seconder la population et la richesse des autres nations, aux dépens de ses propres ressources.

Ici , les adversaires des lois prohibitives se retrancheront peut-être à soutenir que si ces lois ne paroissent pas nuisibles , elles sont du moins inutiles; la nature des choses, disent-ils, préserveroit seule de l'introduction des ouvrages étrangers; car les frais de transport auxquels ils seroient soumis , rendroient ces ouvrages nécessairement plus chers que les productions de l'industrie natioi^le.

Mais j'ai déjà montré, dans le commencement de ce chapitre , que les étrangers , possesseurs des matières premières, pourroient vendre les marchandises fabriquées avec ces mêmes matières, à aussi bon marché que les François seroient en état de le faire ; il me reste à indiquer comment ces mêmes étrangers obtiendroient souvent la préférence , si nulle loi prohibitive ne s'y opposoit.

Toute la partie de la France qui borde la . mer, ou forme les frontières, est plus éloignée des provinces intérieures du royaume que des pays qui Tenvironnent ; c'est une observation que j'ai déjà faite au sujet du commerce des grains , et qui est encore applicable à celui des manufactures. Mais de plus grandes con<sidérations se présentent encore.

Les états qui n'ont point de places fortes à garder, qui n'ont point d'armées à soudoyer^ qui n'ont point de dettes publiques , sont dispensés d'établir des impôts considérables ,

/ et peuvent, par cette exemption , procurer des avantages particuliers à leurs manufactures. Ils ont donc, à cet égard, une supériorité naturelle sur les sociétés obligées , comme la France, à tous ces genres de dépenses; et si ce royaume permettoit dans tous les temps la sortie des blés , et l'introduction des manu*.

' factures étrangères , il arriveroit peut-être qu'avant un siècle une partie de ses établissemens d'industrie seroit transportée en Suisse , ou dans d'autres pays affranchis par leur position ou la nature de leur gouvernement, de cette masse d'impôts auxquels la France et d'autres empires sont assujettis.

Enfin, lors même qu'un état seroit soumis à la même proportion d'impôts que la France,

il suffîroit que la distribution«de ces impôts fût différente, pour qu'il pût souvent introduire dans le royaume une partie de ses manufactures. Par exemple, si la France avoit mis un droit de marque sur la vaisselle et tous les bijoux d'or et d'argent, ces sortes d'ouvrages y seroient apportés et vendus avec avantage par les nations qui n'auroient point établi cet impôt.

On voit donc qu'il y a une liaison étroite entre les lois* prohibitives et tous les établissemens politiques d'une société.

Je pourrois remarquer encore que ce n'est • pas uniquement par del motifs d'économie qu'on préfère certaines marchandises ; car la fantaisie, l'imagination, la mode, peuvent facilement balancer une légère différence dans le prix ; et les manufactures de Lyon , de. Sedan, d'Elbeuf et de Louviers, seroient souvent en grand péril, si' elles ne pou voient se défendre contre la concurrence des draps d'x\ngletèrre ou des étoffes des Indes, que par l'avantage qu'elles offriroieut aux acheteurs.

On allègue encore en faveur de la libre in» troduction des manufactures étrangères, que c'est un moyen d'exciter l'industrie nationale ; mais 1 émulation ne dépend pas du plus grand

XT LE COMM8RCE DES GAAIITS. III

nombre de rivaux possible; la France contient plus de fabricans çt d'ouvriers qu'il n'est nécessaire , pour attendre d'eux tout ce que peut inspirer le talent excité^par la vanité , la concurrence et l'amour du gain. D'ailleurs, ce n'est pas pour se prêter à tous les raffinemens du luxe intérieur, que l'économie politique doit désirer la perfection des manufactures nationales ; c'est pour leur assurer la supé^ riorité dans le commerce an dehors ; et , pour ce genre d'émulation , l'introduction des manufactures étrangères dans le royaume n'est pas nécessaire , puisque c'est hors de la France qu'il faut lutter contre elles.

Enfin, il est une dernière objection générale contre les lois prohibitives, qu'on présente au nom des propriétaires. Ces lois sont injustes, leur fait-on dire ; n'est-il pas tyrannique de nous obliger à acheter en France ce que nous pouvons obtenir à meilleur marché dans d'autres pays ? Sommes-nous réunis en société pour notre préjudice ou notre malheur?

Quels écarts des vrais principes de la société , que de pareilles objections, quand on les fait sérieusement. Je ne tarderai pas k discuter ces grandes questions de propriété et de liberté : ainsi j'observerai seulement ici que cette plainte qu'on prête aux propriétaires, tendroit

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