CHAPITRE XXIIL
La liberté constante d'exporter des grains nuit au commerce des manufactures nationales as^ec rétranger. Supériorité de ce commerce sur celui des blés.
Jusqu'à présent nous avons considéré lesf inconvéniens du haut prix constant des sub* sistances et de la main d'œuvre, relativement aux productions de l'industrie Françoise, dont le débit a lieu dans le royaume même; mais l'effet de ce haut prix est bien plus fâcheux sur la partie des manufactures nationales qu'on vend aux étrangers y et par conséquent sur le plus utile de tous les échanges. '
Entre tous les moyens donnés à la France pour payer les biens qui lui manquent , le plus avantageux, sans contredit, c'est la vente de ses ouvrages d'industrie ; ce cottimerce vaut mieux que celui de ses vins , quoique ce dernier soit préférable à la vente des blés. Rendons sensible, s'il se peut, cette gradation, pance qu'elle est très-importante pour bien juger de la plupart des questions économiques.
L'on doit acheter annuellement cent mille quintaux de .tabac de la Caroliner
£T LE COMMERCE DES GRAIIVS. Il5
Si Ton accomplit ce payement avec cent mille setiers de blés, produits par vingt mille arpens de terre, on prive le royaume du nombre d'hommes que ces vingt mille arpens peuvent nourrir.
Si l'on paye cette même quantité de tabac avec le produit de cinq mille arpens de vignes , on ne diminue la population que du nombre d'habitans que ces cinq mille arpens peuvent entretenir; l'on aura bien mieux fait que de payer en blé.
Mais si Ton peut payer ce tabac avec le. simple travail des hommes, l'on fera bien mieux encore; car on ne vendra queleur temps, et non le produit d'une terre qui peut les nourrir : c'est donc ce genre d'échange qui donne à la population sa plus grande étendue.
Je sais bien que presque tous les objets d'industrie isont composés d'une production du sol; mais quand le prix de ces ouvrages dérive principalement du travail, la portion de terre consacrée à la matière première est presque imperceptible.
Si le lin produit par un arpent , étoit la matière première de dentelles estimées cent mille francs;
Si les vers à soie nourris par un mûrier^
Il6 SUR LA LEGISLATION
devenoient celle d'une étoffe précieuse par la perfection de l'art et du goût ;
Si l'arbre d'une foret étoit la matière première des travaux ingénieux et multipliés d'un habile sculpteur; si un pouce carré de métal étoit celle d'une montre de Julien Le Roy; une once de couleur , celle d'un tableau de Yernet : certainement, on pourroit considérer le prix dé tous ces objets précieux, comme dérivant uniquement du travail des hommes.
Il est donc manifeste que plus la valeur des marchandises qu'on vend aux étrangers est composée du prix du travail , plus on fait un commerce favorable à la population nationale.
Si vous vendez, je suppose, le produit brut de' cent mille arpens , vous perdez peutêtre le moyen de faire subsister cent mille hommes.
Si vous vendez, au même prix, le produit de cinquante mille arpens, travaillé par cinquante mille hommes, vous ne perdez que le moyen de faire subsister cinquante mille hommes.
Et en continuant cette gradation, on ver-
roit que le meilleur échange seroit celui du
.produit de mille arpens, mis en valeur par le
travail de quatre-vingt-dix-neuf mille personnes. (*)
• Cependant on soutient dans plusieurs livres sur cette matière, que la vente des blés est la plus avantageuse aux nations. Penseroit-oa ainsi , parce qu'on ne s'intéresse point à la population d'un pays , mais à sa richesse ? Il me sera facile de montrer que, sous ce dçrnier point de vue, le commerce des manufactures est également le plus convenable.
Quoi ! dira*t-on , la dépense d'un ouvrier n'est-elle pa$ égale à la récompense qu'il reçoit pour son travail? et cette dépense n'est-elle pas égale aux productions de la terre qu'il consomme , ou qu'il donne à consommer à sa famille , et aux hommes qui lui font un habit , des souliers, un chapeau , etc. ? L'argent qu'il reçoit et qu'il distribue , peut-il représenter autre chose que ces différens besoins? Ainsi la valeur totale du travail doit être égale à la valeur totale des productions de la terre que les ouvriers consomment, ou dont ils disposant
('^) On sentira bien qu'en comparant ici le produit d'un arpent à la nourriture d'un homme , je le fais pour présenter une mesure facile , et non pour déterminer ce qu'il faut préciséxaent à l'entretien de chaque indi* vidu.
11 8 SUR LJi LÉGtStATION
On peut (Vabord observer que lors même qu'on choisit les richesses pour Tunique but ^e ses spéculations politiques, les raisonne* mens les plus favôralbles au comnierce des grains se bornent à Tassimiler à celui des manufactures; maits il €st facile de «détraire jusqu'à cette parité.
Supposons un homm^ à la fois Souverain et ♦propriétaire de tous les biens-d'on royaume, dédaignant raccroissement de la population , et bornant tous ses vœux à l'acquisition de l'argent; voyons , pour y parvenir, quel com- Tiîerce il favoriser oit.
Si tout le royaume dont je suis le proprié-»taitè , se diroit^l à lui-même, ne produisoit rque des grains , le raisonnement qu'on vient de .faire seroit juste , et il me seroit égal dé Vendre du blé ou du travail ; mais outre des terrains propres à la culture défi champs , j'en ai qui ne peuvent setvir qu'à nourrir des ti^oupeaux, à produire des bois et des fruits-; j'ai des rivières qui ne contiennent que des poissons ; des carrières qui ne renferment que des pierres , propres aux bâtimens; j'ai des maisons et des édifices. publics, et beaucoup d'au^ves biens enfin , qui ne sont pas«transportables ; comment donc * les eoilvtlrtirai-*je' en argent ?
Il u'est qu'un seul moyen pour y parvenir^ au lieu de vendre mes blés aux étrangers, je les distribuerai à de nouveaux habitans de mon royaume. Il leur faudra de plus, à chacun, du bois , ^ne maison , des fruits , et une part en£in dans ]es diverses productions que je ne puijç ,e;cpoxter ; leur valeur cependant fera partie du prix dé jleur travail; ainsi, en le vendant aux autres nations , j'aurai trouvé le secret de convertir en métaux précieux une multitude de biens dont.il ne m'étoit pas possible.de faire commerce au dehors.
Ainsi , sans prendre aucun intérêt à la population , mais uniquement par amour pour la xichesse, je dois préférer le commerce des manufactures à celui des denrées de nécessité. . JEnfin , on doit faire encore une remarque .essentielle, à l'appui de ces différentes considé- F.ations.
Le pri^x du travail commun et grossier est .composé de la valeur des diverses productipns nécessaires aux ouvriers ; mais le prix du talent, ou. d'une industrie rare ou particulière , est encore composé d'une somme quelconque qu'on ne dépense pas , mais qu'on thésaurise ; .ce désir d'acquérir pour garder, jpour accuipuler.^t ppur reproduire , est un sentiment général ; et il résulte de cette circonstance
morale , que îa valeur du travail des artistes et des ouvriers est infiniment supérieure à la somme de leurs dépenses, et par conséquent à celle de leurs consommations.
Rendons cette vérité sensible. Un habile peintre fait dans le cours d'une année un nombre quelconque de tableaux qui sont vendus aux étrangers, et qui introduisent en France dix mille écus; ce peintre cependant n'en a voulu dépenser que cinq mille : ainsi lors même que toutes les productions que lui^ sa famille et ses serviteurs ont consommées , auroient pu être vendues aux étrangers, il est sûr qu^elles n'auroient rapporté dans le royaume que la moitié du prix du travail du peintre.
Cet exemple frappant peut s'appliquer à tous les hommes industrieux , depuis l'artiste célèbre ou le chef de manufacture , qui thésàurisent peut-être dix mille francs chaque année^ jusqu'à l'artisan grossier qui n'épargne qu'un écu.
Concluons donc que de toutes les manières de payer les biens étrangers, la plus avantageuse à un royaume , c'est la vente du temps , c'est-rà-dire celle des productions de l'industrie; mais comme la préférence que les acheteurs donnent aux manufactures de tel ou tel
ET ZK COMM^RCt. SES GRAINS. 121
pays est fondée en partie sur la comparaison des prix, et que ces prix sont réglés par la valeur de la main d'œuvre , qui dépend à son tour du taux des subsistances , on sent combien la modération constante du prix des blés importe au commerce le plus avantageux dé la France.
OBJECTION
Pourquoi ce royaume eraindroit-il la concurrence des autres nations dans son commerce au dehors ? N'a-t-il pas des productions tellement particulières que les étrangers sont forcés de les acheter ? et , dans ce cas , plus de pareilles productions seront renchéries par le haut prix de la main d'œuvre , plus l'état y gagnera , puisqu'il recevra d'autant plus de biens étrangers en échange.
Il est, sans doute, quelques productions particulières à un pays , et lorsqu'elles sont en même temps généralement recherchées, le haut prix du travail nécessaire pour leur culture ne mettroit pas obstacle à leur débit; mais le nombre de ces productions est trop petit pour en composer une règle générale; d'autant plus que par un droit de sortie, il est toujours facile de renchérir ces productions pour les étrangers, quand on le juge conve«
122 SUR LA ut&lShATlOSf
nable. C'est ce que la France observé pour ses vins ; c'est ce que la jHoUande pratique d'une autre i^^nière pour ^e3.^icQriiçç.,^t le PQjtugai pour .^es. diam^qs , qn ;i;emelitan;t ieur .v^jp^t^ entre les.I^ai^id'une.cç^lp^g]ûe exQl.u3iy€ qui en élève J^e pri^c ^iti3^ <:ra.iii4re «de CQOcurreace.
Quant aux manufactures , et à toqs les ouvrages qui ne tiennent qu'aux talens et à l'industrie des hommes, on ne peut jamais les envisager coinjpae lUn h\m particulier à une nation ; l'industrie n'^^t p93 uqe. jouissance exclusive, et les bopunes doués d!un taleut particulier ^pe ioi^t ;pas ,eux-m^(nes la propriété certaiue de.l'/état pù.il^ viyei\t; car ils appartieunent ^ la ct^rre pu ^il^ .ti^ouvçjrQnt le plus de }bon))eur.
Il, est cepen^^ut uue ^or te d'ouyragçs d'industrie qui semblent un L|ieu ^particulier ^ I|i Jfrance,; qe sput çeu^ dcuit.l^ yaleyr cqnsiste principaleixieAt , pu d^^n^ le gppt, /ipr^ d!iu- <telligeuce raipideetrflei^iblefqu.i a baspin d'être exercée par. la variété des dépendes, pu dans le renouvelleipeptdes modes, espèce d'émula- 4ion qui règne daps un pays où de .vastes propriétés asser^issent|L la dépende d'jip^eul la subsistance, de ^ pi usi^ur^; où d'imn^eoses ri-^ chesjses.entoutgenr^ , aipassée^ par le.ternps , commandept ^ux tiqmmes industrieux d'in«
venter du nouveau ao^s peine d'être délaissés ; où l'art est encore forcé de se varier et de se renouveler , ea raison de Findifférence et de la délicatesse de ces riches, blasés «par L'usage même de leur foiitune,.et par l'aspect du.lu^e ^ui les environne.
Ce sont ces diverses circonstances, parti-culièresà une nation magnifique,âpirituelle et légère, qui perfectionnent et nenouvellent les idées dans les ouvrages d'industrie ; et comme le goût n'est pas une science de démonstration , la renommée en oe genre est un titre de poâsession. C'est aipsi que la nation françoise gouverne les modes par son exemple ;.et comme les bijoux , les étoffes , les parures et tous les autres objets de luxe font une partie essentielle de son commerce, en changeant continuellement de fantaisie à cet égard, elle oblige les étrangers à varier leurs dépenses, et, >sous ce rapport , son inconstance même concourt à âa richesse.
Il est donc probable que le renchérissement du. prix de la main d'œuvre en France ne nuiroit pas sensiblement au débit des ou* vrages dont la valeyr principale dépend du goût ou de la mode; c'est par ce motif , sans douté , qu'on a pu les soumettre ^ans inconvénients quelques droits de sortie.
I!24 SUR LA LÎéGIStATIOIf
Ce sont ces droits étalylis aux frontières du royaume qui suppléetflf^^ l'insuffisance des principes généraux en économie politique , et à l'impossibilité où l'on est de faire aucune loi absolue pour ou contre l'introduction des marchandises étrangères , et la sortie des marchandises nationales.
L'étude de. ces droits me paroit fort importante, et l'on découvrira facilement qu'elle a de fréquens rapports avec les différentes ques* tions que nous avons parcourues.
Il est des marchandises étrangères qu'il ne faut jamais renchérir par des droits d'entrée , parce qu'elles deviennent la matière première de plusieurs manufactures , objet essentiel du commerce dé la France avec d'autres pays ; telles sont l'or et l'argent, dont on fait Jes bijoux et la vaisselle, les laines d'Espagne, dont on fait les draps, les soies d'Espagne et de Piémont , dont on fait les étoffes, etc.
Il est des marchandises étrangères sur lesquelles on a raison de mettre un impôt, parce qu'elles ne sont pas nécessaires , et que cet impôt ne tombe que sur les riches; de ce nombre soiit les tabacs , les mousselines , les épiceries, les vins de liqueur, etc.
Il est enfin des ouvrages étrangers à l'introduction desquels on doit s'opposer formel-