‹ Œuvres complètes de M. Necker (volume 4)Chapitre 41 sur 79 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

La question de la liberté de V exportation des grains examinée dans son rapport avec la nature humaine.

Jusqu'à présent nous n'ayons examiné la liberté de l'exportation des grains que sous un point de vue abstrait, c est-à-dire, par l'influence de cette liberté sur la population et la richesse; il nous reste à considérer ce même sujet dans son rapport avec l'opinion des hommes , tels qu'ils sont et tels qu'ils seront toujours.

La libre exportation dea grains fût-elle aussi favorable à la prospérité publique que je l'y croîs contraire, comment pourroit-on maintenir une loi qui l'autoriseroit constamment? Comment pourroit-on y soumettre les passions du peuple? Le pain qui le nourrit, la religion qui le console ; voilà ses setiles idées : elles seront toujours aussi simples que sa nature; la prospérité de l'état, les siècles, la génération suivante , sont des mots qui ne peuvent le frapper; il ne tient à la société que par ses peines, et de tout cet espace immense qu'on appelle Vavenir , il n'aperçoit

jamais que le lendemain ; il est privé par sa misère d'un intérêt plus é)oigif>é.

Ainsi , lorsqu'il verrai le prhé des grains monter et rendre sa subsistance incertaine , comment ne s'élèveroit-il paà centre Texportation , ou contre toute loi politique à laquelle il imputeroît son malhetiifr et àon inquiétude ! Au sein du travail et de l'indigence, il sup* porte tranquillement le spectacle de l'oisiveté, de l'abondance et du bonheur apparent des riches ; il s'habitue à les envisager comme des êtres d'une nature différente ; leur pompe et leur grandeur sont une sorte de magie qui lui impose; mais lorsqu'une alarme bien ou mal fondée sur les moyens d^atteindre à sa subsistance s'empare de lui, comme cette inquiétude frappe le seul sentiment auquel il est accoutumé, toute son énergie se réveille; et ce peuple enfant , qu'on promène avec des lisières , au milieu de l'inégalité des proprié-^ tés , et à travers mille objets de privation et d'envie, n'est plus qu'un lion qui rugit,, quand il craint pour son nécessaire.

Ici, j'entends dire que les principes de la justice sont inaltérables, qu'on ne doit jamais les soumettre aux passions des hommes, et que si le peuple n'entend pas raison*, il faut l'y amener par la force.

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Mais qu'est-ce qUe la force , quand elle veut heurter un sentiment général? dès cet instant, elle n'est plus la force ; toute erreur d'ailleurs qui tient à la nature humaine, doit être traitée comme une raison.

Quel principe! dira-t-on. Ainsi les préjugés du peuple feroient la loi! Sans doute ils la feront , toutes les fois que ces préjugés seront inhérens à sa nature : mais qu'on ne s'effraie point de cette vérité ; le peuple n'aura jamais qu'un seul sentiment énergique et puissant, qu'un seul enfin qui ne puisse être vaincu, p^r l'administration; c'est celui qui tient à sa subsistance. Il s'accoutume à la hausse insensible du prix des blés , parce que celui de son travail s'y proportionne , mais un renchérissement subit et considérable l'irritera toujours : il faut donc que le gouvernement prévienne ces sortes de mouvemens dans les prix , autant que les lois peuvent y parvenir; ces lois s'accorderont, sans doute, avec le plus grand avantage de la société; mais elles seroient encore sages, lors même qu'elles paroi troient contraires aux principes qu'on auroit adopté comme les plus conformes à la prospérité du royaume, car cette prospérité ne peut être fondée que sur la félicité publique, et cette félicité ne peut jamais dépendre uniquement d'un

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système ^ parce que la condition essentielle du bonheur, c'est le sentiment qu'on en a. Ainsi, toutes les fois que pour mener à ce qu'on estime le bien de l'état , il faut entretenir dans l'inquiétude le plus grand nombre des citoyens, ce bien alors n'est plus un bien ; voilà pourquoi toute discussion purement abstraite, en matière d'administration , est toujours insuffisante : ainsi, quand on voudra soumettre la passion dominante du peuple à un sytème général, on se méprendra; c'est au contraire le système qu'il faut combiner avec cette passion; ,elle est alors cpmme la donnée en administration ; c'est la force des vagues de la mer qu'il faut calculer, en élevant une digue sur le rivage.

Pourquoi tous ces ménagemens ? II faut écrire, la lumière viendra ; avec cette Itfmière, toutes les passions du peuple changeront, et peut-être sommes-nous près de l'heureux mo* ment où la force de l'évidence gouvernera l'univers. Je le souhaite; mais quand cette évidence seroit constatée entre tous les hommes qui pensent et qui disputent (accord très«éloigné peut-être), elle n'aura jamais de force sur le peuple, parce que sa rudesse, son aveuglement et son ignorance tiennent aux lois sociales , et ne changeront jamais*

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La faculté de savoir et d'entendre est un don général de la nature , mais il n'est développé que par l'instruction ; si les propriétés étoient égales, chacun travailleroit modérément, et chacun sauroit un peu , parce qu'il resteroit à chacun une portion de temps à donner à l'étude et à la pensée; mais dans l'inégalité des fortunes , effet de Tordre social , l'instruction est interdite à tous les hommes nés sans propriétés; car toutes les subsistances étant entre les mains delà partie de la nation qui possède l'argent ou les terres, et personne ne donnant rien pour rien , l'homme né sans aucune ressource que sa force , est obligé de la consacrer au service des propriétaires, dès le premier moment où elle se développe, et de continuer ainsi toute sa vie, depuis l'instant où le soleil se lève*jusqu'à celui où cette force abattue a~besoin d'être renouvelée par le sommeil.

A côté de cet usage énergique de la propriété, si bien servie par la concurrence des hommes pressés de travailler pour vivre, où est le moment qu'ils ont pour s'instruire? Que les propriétaires veuillent les nourrir, sans exiger le dévouement de toute leur journée ; qu'ils leur donnent en même temps des livres et des instituteurs; alors ce peuple pourra raisonner sur la prospérité publique; il entendra peut-

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être, par l'étude d'un calcul économique, que plus le pain est cher, plus on doit être heureux ; jusque-là son ignorance est notre ouvrage; à ce titre, nous devons la ménager; et ne pas nous irriter , lorsque , pàt" hasard, le seul sentiment que ce peuple puisse avoir, et le seul intérêt que nous lui ayons laissé , blessent nos convenances.

D'ailleurs, si l'aveuglement du peuple pouvoit être dissipé par la force de l'évidence, effet de la science moderne , est-il bien sûr que cet accroissement de lumières fût un avantage pour les propriétaires? Si le peuple étoit capable de se rendre aux vérités abstraites , n'auroit-il pas en même temps la faculté de réfléchir sur l'origine des rangs , sur la source des propriétés, et sur toutes les institutions qui lui sont contraires? Est-il bien sûr enfin que cette inégalité de connoissances ne soit pas devenue nécessaire au maintien de tontes les inégalités sociales qui l'ont fait naître? Mais toute&^ces inégalités ne cesseront jamais, et le peuplé de tous les temps sera toujours le même; il n'entendit jamais raison sur la cherté du pain, et ne l'entendra jamais.

En Angleterre, où, par la nature du gouvernement et par le meilleur prix des salaires, le peuple est moins peuple, et participe da-

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vantage à raccroissemeut des lumières générales, il s'effarouche également, lorsqu'il survient des hausses trop sensibles dans le prix des blés ; et depuis quelques années les inquiétudes à cet égard et les gènes de toute espèce s'y sont multipliées; cependant combien de circonstances qui Vendent les mouveniens sur le prix des grains beaucoup plus important en France qu'en Angleterre !

Il n'y a point de fêtes en Angleterre ; il y en a beaucoup en France: en sorte que le travail de trois jours doit fournir à la nourriture de quatre. Dès lors, tout écart entre' le prix de la denrée et celui du travail devient plus sensible au peuple de France. (*)

Ce royaume contient un plus grand nombre d'habitans que la Grande-Bretagne, proportion gardée de l'étendue ; car il a maintenant environ neuf cents hommes à nourrir par lieue carrée (**), population considérable, si

{^) Il résulte aussi de plusieurs observations généra-i les , que les Anglois consomment moins de pain que les François.

(**) La France a vingt-six mille neuf cent cinquante lieues carrées de vingt-cinq au degré ; ainsi , en calculant sur une population de vingt-quatre millions d'hommes ^ ce royaume coatiendroit huit cent quatre-vingV onze habitans par chaque lieue carrée.

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Ton fait attention àl'espace de terrain destiné à d'autres productions.

Enfin le peuple est pauvre en Francje, et cela est inévitable , parce qu'il est nombreux , et qu'il n'a aucun moyen pour être considéré, ni pour se défendre contre l'empire des propriétaires; au lieu qu'en Angleterre, le peuple fait partie du gouvernement , en sa qualité d'électeur des représentans de la nation ; le peuple anglois peut donc avoir plusieurs sortes d'intérêts dans la société; celui de la France n'y est rien , ainsi tout doit lui être indifférent , hors le prix du pain; et quand on le voit quelquefois s'associer en tumulte aux événemens publics , ce n'est pas qu'il les entende, ce n'est pas qu'il y prenne part, comme nous aimons souvent à nous le persuader, pour donner plus d'éclat à nos passions ; c'est plutôt que , portant continuellement en soi le sentiment de sa misère, il profite de toutes les occasions de le répandre , et d'imputer à quelqu'un son infortune; parce qu'il ignore ce que c'est qu'une cause abstraite , et pe le saura jamais.

Enfin, il est encore un motif, qui , ce me semble, doit rendre plus attentif en France qu'en Angleterre , à prévenir les révolutions dans le prix des blés ; c'est qu'en Angleterre les peines et les mécontentemens du peuple

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sont connus presque dès leur naissance ; il est , par la constitution du gouvernement , beau* coup plus près du souverain que le peuple françois ; et des corps entiers d'artisans peuvent porter leurs peines au pied du trône, et s'y plaindre, ou du haut prix du pain, ou de la cessation de leur travail; en France, le moin* dre attroupement est prévenu , et il n'en est aucun de légal ; ainsi la misère , la mort et les maladies ont détruit plusieurs familles, avant que le peuple ose s'élever ; combien n'est-il donc pas conforme à la justice de prêter Fo** reille à ses souffrances , et de les prévenir ! C'est une belle idée dans un souverain , que de veiller sur l'infortune de son peuple , en raison de l'impuissance de ses plaintes , et de la facilité qu'il auroit à l'opprimer.

Aussi n'ai^-je jan^ais compris une phrase du préambule d'un arrêt particulier du P. de T. ; elle contenoit , que le roi ne devait pus la suh* sistance à son peuple^ Vouloit-on dire que le monarque ne pouvoit pas faire germer la semence au sein de la terre? c'est, en effet, l'œuvre de laProvidçn ce. Vouloit-on dire qu'il ne pouvoit pas forcer ^les propriétaires des subsistances à les céder pour rien ? c'est une vérité conforme à la justice. Mais comme cette phrase étoit relative au commerce des grains ;

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si Ton entendoit que le souverain devoit être indifférent aux lois qui peuvent assurer l'a* bondance dans le royaume, et prévenir les écarts entre le prix des denrées et celui du travail ; si on lui conseilloit d'abandonner aveuglément ces rapports aux prétentions de la propriété et aux caprices de la liberté; ce seroit, à mon sens, une grande et funeste erreur ; ce seroit prétendre que le souverain doit être insensible à la circonstance la plus essentielle au bonl^eur de la multitude et à l'ordre public. Quoi ! le représentant de la société pourroit contraindre le peuple à expo^ ser sa vie pour 1^ défense de l'état; il pourroit le forcer à venir éteindre le feu qui menace la maison du riche ^ et il ne veilleroit point à sa subsistance; il n'établiroit pas les lois qui peuvent l'assurer ; il ne craindroit pas les écarts dans le prix; il ne les préviendroit psis, s'il le pouvoit ; il ne modéreroit pas l'abus de la propriété envers l'indigence , et celui de ta force en versla foiblesse ! On seroit bien étonné, peut-être, si l'on disoit que les lois relatives aux subsistances sont presque les seules par lesquelles on puisse adoucir lesdrt du peuple. On seroit bien étonné ^'apercevoir qu'elles ^ sont plus efficaces que la diminution, que l'exemption même des impôts.

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Développons cette idée, en indiquant la source de la misère du peuple.

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