‹ Œuvres complètes de M. Necker (volume 4)Chapitre 42 sur 79 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

Comment les lois sur les grains sont presque les seules qui puissent adoucir le sort du peuple. Sources de sa misère.

On dispute souvent sur les causes de l'iA* fortune du peuple ; les pauvres en gémissent sans l'étudier ; et les riches , qui ont le temps de réfléchir et de s'instruire, ne manquent jamais d'attribuer uniquement cette infortune à l'excès des impôts , et croient exercer suffisamment .leur compassion , en accusant le gouvernement d'ignorance et d'in conduite , et en disant de temps en temps , au coin de leur feu : Ce pauvre peuple , comme il est mené ! tandis que sa misère est leur ouvrage , et l'effet inévitable de leurs droits-et de l'usage qu'ils en font.

On ne peut pas fixer les limites du mot peuple , ni le degré d'indigence qui le constitué ; on ne peut pas comprendre sous cette dénomination tous les hommes nés sans pro* priétés j parce <|uHl est des personnes qui en

acquièrent par le talent et les circonstances particulières ; l'on ne peut pas non plus en exclure tous les hommes nés avec une propriété, parce qu'elle peut être tellement petite, qu'elle ne suffise pas pour les préserver de la misère; cependant comme toute propriété, quoique modique, est une sorte d'avantage et de distinction , et que je suis forcé d'ailleurs de donner au mot peupleuu sens fixe, je n'entendrai par ce nom , dans cet ouvrage , que la partie de la nation née sans propriété, de parens à peu près dans le même état, et qui n*ayant pu recevoir d'eux aucune éducation, est réduite à ses facultés naturelles, et n'a d'autre possession que sa force, ou quelque art grossier et facile. C'est la classe la plus nombreuse de la société et la plus misérable par conséquent , puisque sa subsistance dépend uniquement de son travail journalier.

Le peuple ainsi défini, d'où vient sa misère dans tous les temps, dans tous les pays , et quelle en sera la source éternelle ?

C'est le pouvoir qu'ont les propriétaires de ne donner en échange d'un travail qui leur est agréable, que le plus petit salaire possible, c'est-à-dire, celui qui représente le plus étroit nécessaire.

Or ce pouvoir entre les mains des proprié-

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taires est fondé sur leur très-petit nombre, en comparaison de celui des hommes sans pro* priété; sur la grande concurrence de ces der-» niers, et principalement sur la prodigieuse inégalité qu'il y a entre les hommes qui vendent leur travail pour vivre aujourd'hui , et ceux qui Tachètent pour augmenter simple*ment leur luxe ou leurs commodités : les uns sont pressés par l'instant, les autres ne le sont* point; les uns donneront toujours la loi, les autres seront toujours contraints de la re<cevoir.

C'est à ces différens rapports qu'il faut attribuer l'empire du propriétaire sur l'homme sans propriété; cet empire ne changera jamais, et il augmenté, au contraire, par l'effet de deux circonstances.

L'une, c'est que les propriétés tendent plutôt à se rassembler qu'à se diviser ; la pauvreté ne peut pas tirer parti des terres qui exigent des avances; elle ne sait pas se défendre contre les impôts arbitraires ; elle ne jouit pas com^ munément des prérogatives attachées à la noblesse; tes petites possessions &e réunissent donc insensiblement dans lei mains des ri«ches, le nombre des propriétaires diminue, et ils peuvent alors dicter une loi plus impé^ rieuse aux hommes dont ils achètent le tra-

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vatl ; car, dans tout échange , la force des vendeurs et des acheteurs dépend en partie du nombre respectif des uns et des autres.

Enfin, la seconde circonstance qui tend à affoiblir la résistance des hommes industrieux, luttant pour leurs salaires contre les hommes propriétaires, c'est qu'à mesure que la société vieillit, il s'amasse une très-grande quantité d'ouvrages d'industrie propres au luxe ou à la commodité , vu que la durée d'un grand nombre de ces ouvrages surpasse la vie des hommes; tels sont tous les bijoux, les glaces, les édifices, les diamans, \ft vaisselle, et beaucoup d'autres objets encore ; cet amas de richesses , qui s'accroît journellement , établit une concurrence sourde et permanente contre le travail nouveau des ouvriers, et rend leurs prétentions plus impuissantes.

Les propriétaires ont donc toute la force nécessaire pour réduire au plus bas prix possible la récompense de la plupart des travaux qu'on leu^ consacre, et cette puissance est trop conforme à leur intérêt, pour qu'ils renoncent jamais à en profiter.

Supposons donc que vingt sous soient le prix auquel ils peuvent réduire la journée d'un homme obligé de se nourrir avec sa famille.

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Supposons en même temps que ce journalier paye un sol par jour au trésor public.

Si cet homme est déchargé de cet impôt, sa journée ne tardera pas à être réduite à dixneuf sous, parce que les propriétaires tendent toujours à user de leur puissance, et que celle des journaliers ne peut y résister.

Ainsi , quelle que soit la distribution des impôts, le peuple est condamné, par l'effet des lois de propriété, à n'obtenir jamais que le nécessaire en échange de son travail; à. moins donc de détruire ces lois , et de troubler sans cesse l'orbe public par le partage des terres (méthode aussi injuste qu'impossible à réalir ser); la puissance souveraine et législative ne peut exercer sa bienfaisance envers le peuple , qu'en lui assurant du moins ce nécessaire. auquel il est réduit , qu'en le préservant d'inquiétude à cet égard; qu'en prévenant les commotions dans les prix, qui. dérangent les rapports établis entre son travail et sa subsistance ; et tous ces soins , toutes ces précautions dépendent uniquement de la sagesse des lois sur les grains.

Qu'on juge donc maintenant si, sous ce point de vue , le souverain doit s'occuper de la subsistance de ses sujets; c'est, à mes yeux , le premier de ses devoirs , et le plus grand des

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moyens qui reposent entre ses mains, pour adoucir le sort du peuple et le défendre contre l'infortune.

Mais il ne peut le faire, s'écrie-t-on , qu'en gênant les droits de la propriété ou ceux de la liberté du commerce, et ces droits sont inviolables par leur nature ; y porter la moindre atteinte, c'est ébranler les fondemens de la justice; c'est bouleverser l'ordre public.

Qu'il faut se défijer de certains mots généraux! plus leur sens est étendu, plus on est facilement induit en erreur , parce qu'on ne peut se résoudre à leur imposer une exception ; souvent même on la fuit quand on l'aperçoit, tant on aime à classer toutes ses idées sous des rapports simples ; tant on aime à trouver le repos à côté de l'effort ; et tant il est .lise de faire des prosélytes, lorsqu'on peut leur promettre qu'à l'aide de deux ou trois principes , ils seront initiés à l'intelligence des matières les plus abstraites ; mais Tarchitecture sociale se refuse à cette unité des moyens, et à cette simplicité de conception si précieuse à notre paresse.

En même temps que les idées les plus*chères aux hommes sont attachées aux mots de propriété et de liberté , c'est à l'abus de ces mots qu'on peut attribuer les plus grands malheurs.

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