‹ Œuvres complètes de M. Necker (volume 4)Chapitre 69 sur 79 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Sur VutiUté tVune provision modique dans les villes t pendant une partie de l'année.

Txi séparé cette proposition de celles que j'ai traitées généralement dans le chapitre précédent , paixse t|u*en méote temps qu'elle ast relative aurx précautions nécessaires dans les temps d'exportation^ elle présente aussi une sauvegarde importante contre les abus possibles de la liberté intérieure.

Les hasards sont, terribles en matière de subsistance ; ainsi toutes les fois qu'on donne une certaine étendue à la liberté de ee com^ merce , il me paroit essentiel quMl y ait dans les villes et*dans les gros bourgs, une provision de blés suffisante , pour se défendre contre les événemens imprévus, ou contre une inquiétude continuelle.

On peut assurer cette provision de différentes manières; mais l'entremise des boulangers me paroit la meilleure; leurs achats trèsdivisés deviendroient imperceptibles; et ces gens-là seront toujours les meilleurs gardiens, TU que c'est leur métier , et que chacun d'eux

ti'auroit des soins à donner qu'à tine trèâ* petite quantité.

Comme l'étendue des facultés et eu txyruinercedes boulangers n'est pas uniforme dans le royaume, ni même dans les villes, la répartition la plus juste seroit, je pense, d'exiger d'eux une provision équivalente k leur débit pendant un mois, sauf à augmenter encore cette quantité dans la suite, après tes iconseils de l'expérience.

Les boulangers <>nt d^ji pour la plupart une provision plus ou moins forte, ou plus ou lAotiiàs «habituelle ; il ne seroit donc question que de l'accroître , ou de la re|idre plus certaine et plus ^aérale; ils paur^&ieiit se la procurer presque sans capital ^ et sur le sim^ pie crédit qti'ils oblietidroient des fermiers ou des propriétaires, puisque cet approvisionne* ment ne seroit pas de longue durée.

Nous de le croyoas nécessaire que du pre«mier février* jusqu'au premier juin , dans les climats de la France où la m^issoti se fait dans le mms de juillet, et proportion ^rdée, dans les provinces dU' midi ;, let voici nos motife. ^

JL'époque de Tatiivée où iqs blés sont au plus bas prix , dans la plus grahdé partie du réyauiBie, c'est depuis le coMm^ncen^ent de

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noveinbre jtidqu'^ la fin de jatxvier. C'est donc pour inviter les boulangers à former leur provision pendant cet intervalle, que j'indique Je premier février, commç l'époque où la provision demandée devroît exister; il est important que cette provision se fasse dans les temps de l'année où les grains sont à meilleur marché, ijpn-seulement pour l'avantage des boulangers , maïs aussi pour tâcher de prévenir l'exportation , en soutenant ainsi le prix dans les moi^ de l'année où là baisse arrive ordinairement.

Enfin, je pense qu'au premier juin les boulangers devroient avoir la liberté de disposer de cette provision à leur volonté, vti qu'alors, la vente graduelle de cette même provision , et ensuite l'abondance des nouveaux blés , suf* firoieht parfaitement pour préserver de toute inquiétude ; et il me paroît raisonnable d'éviter tout amas constant de blés qm n'est pas nécessaire , puisque c'est un qapital rendu inutile et ua moyen même de renchérir la denr^ ; mais les approvisionnemeos que je viens d'iadiq^uer n'arréteroient. point la circulation , et comme ils soutiendroient le prix des blés à l'époque/de l'aboodance , et les làodéreroient & }!é.ppquë de la rareté , }h contri-^ bueroien t ef^Mem eu l,k r^égalilé si .désirable.

Quoi qu'il en $oit , cette provision ainsi réduite , et pour le temps et pour la quantité, ne devroit pas renchérir le prix du pain; d-autant plus qu'il est probable que les boulangers ne perdroient pas à cet arrangement^ puisqu'ils feroient leurs achats dans les temps de Tannée où le blé est à meilleur marché^ et qu'ils revendroient l'époque où cette denrée a communémejat la plus grande valeur. D'ailletu*s il seroit bien facile de leur procurer quelque indemnité , ou sur leurs frais de ré-' ception , ou sur les autres impôts dont il sont chargés, si les profits dont ils jouissent ne suffisoient pas.

Mais enfin , supposons que l'approvisionnement momentané, qu'on leur demanderoit fût envisagé en entier comme un surcroît de charge pour eux^ ce qui ne peut pas être, puisqu'ils ont déjà , pour la plupart , une provision habituelle plus ou moins grande;* supposons encore qu'il n'y eût aucun autre moyen .de ies dédommager, que par l'augmeU" tation de la taxe sur le pain ; it est bon de faire, apercevoir qu'un tel objet seroit presque' imperceptible. •

Dans le plan^que nous avons, proposé , on exigeroit que les boulangers fussent muni» dune provision égale à leur débit d'un mois,

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à cû^mptitr seplement du premier février jusqu'au premier juin ; cet iotearvallô compose quatre mois ; mai» comme une parlie (ks boulangers* adbieteroil plus toi où vendrait plus tard qu'aiïx. époques désigfiéesiy je .calculerois sur vm détkmra dé cia^ mois de leuc part ( :

Or, ua débours de cinq moiâ sur la dou» zîème partie d'un débit annuel^ vautra raison de six pour ceot par an , uni quatre m»t qu^itre-viogtièii^e sur la totalité des vérités; eest donc de ce quatre cent.quatrer^viiiglii^me qu'il faudroit renchérir îe . prix des ventes, pour dédommager les boulangers; ce qui feroit un soixantième de liard par livre de paio évaluée deux sois.

LW ne peut pas augmenter le prix de la livre de pain a^taasoisantièaie de liard, ptiis<* que cette subdivision n'est pas praticable; «GKlis comme un soixant;ièine dé liard d'aug-* iMntatÂon sur le prix de toutes les ventes d'unt année e&t égale à un^ augmentation é'^un liard sur les ventes de six jours , on pourvoit résumer ce calcul , en diluant >que pour dé-^ dommager les boulangers de l'approvisifonne^ Bient qu'on exîgeroit d'eux, îl suffiroit chaque année de retarder de six jours la première diàainution d'un liard qu'oui auroit i faite

IBT LS Cf>inif£RCE DBS GRAIITS.' 287

$ur leprix du pain. On voit ainsi combien la précaution salutaire cju'on propose seroit facile et coûteroît peu.

Je sais bien qu'elle ne teroit.pas générale , parce que , dans les campagnes , il y a peu de boulangers , et que , dans plusienrs Tilles , ils ne fournissent du pain qu'à une partie des habitans; mais partout où les boulangers ne font point de commerce, c'est une preuve que les familles font leur pain elles-mêmes, ce qui le» oblige à se pourvoir d'une quantité de b)é plus OQ moins grande , et de cette ma* tiîère te même but est rempli.

An reste, dans les lieux où quelque autre méthode d'approvisionnement seroit employée , on pourroit s*]^ conformer , en atten* dant. qu'on eut adopté le plan qu'on propose; l'essentiel, c*cst d'avoir, dans ces modiques provisions , une sauv^arde contre les. crises imprévues et momentanéeà^ , et une res^ source qui dispense de faire garnir les mar^ d%é&,en au<cun temps, par des ordres arbitraires.

Il me reste à répondre à une observation générale. Ces approvisionnemens, dira-t-on, ne soiit*ils pas dangereux ? n'arréteront-ils pas le commerce? ne le diminueront-ils pas^ du moins ?

a88 SUR LA Ll^GISLATIOlf

Le commerce est un mot général dont on se fait souvent une idée erronée; on diroit qu'il suffit de beaucoup acheter et de beaucoup vendre, pour qu'un pays prospère ; mais plusieurs opérations de ce genre peuvent être nuisibles à la société.

Par exemple, on peut envisager comme telles toutes les spéculations fprméeç lorsque les blés sont à un prix raispnnable, dans la vue de tirer parti de l'imprévoyance des hommes, et des momens de détresse qu'elle occasionne* Ainsi, que de pareilles spéculations soient prévenues par les . approvisionnemens dont j'ai déjà parlé, ce n'est point un inconvénient, mais un avantage public»

Ces provisions médiocres et passagères , fai* tes pour défendre la société en général contre les événemens imprévus, laisseront encore assez d'espace au commerce; mais si Ton tient à ce mot, pourquoi n'envis^geroit - on pas comme des opérations de ce genre , les approvisionnemens que l'on conseille, et comme des marchands, les boulangers qui en seront chargés?

Enfin , dès que ces règlemens de précaution seroient généraux par tout le royaume, l'effet qu'ils pourroient faire sur les prix seroit uniforme et constant, et les négocians dirige-

ET LE COMMERCE DES GRAmS. 289

roient^ dans tous les temps ^ leurs entreprises en conséquence. /

Certainement, plus il y aura d^ncertitude et de hasards de gains , plus il y aura de tra-' fie ; mais pourquoi confier à ces chances , toujours incertaines, ce qu'on peut assurer autrement?

On ne sait trop ce. qu'on veut dire, quand on répète en écho qu'il faut prendra garde de ne pas diminuer le commerce. Sans doute il ne faut pas arrêter les communications et les transports ; mais si les besoins qui y donnant lieu sont prévenus, pourquoi regr^tteroi^-on un commerce qui n'étoit. utile -qu'en; pôui'voyanIS à ces besoins? Il ne faut pas mettre obstacle aux secours des médecins; mais si l'on peftt se passer: d'eux par un bon Régime, l'on aura fait à. merveille. -

Si plusieurs sortes d'oùvrages^ et de produc** tioiis qu'xm.tirei des. pays, étrangers pou voient «e fabriquei* ou; sel cultiver en France, cet>te

partie .du commercé extérieur seroit détruite,? et la FramcQ y gagneroit à plusieurs égards.

De même, si diverses . manufactures qui sont concentrées en entier dans quelques par-^ ties du royaume, pouvoient être divisées ëga^' len^ent entre toutes les provinces,! une niul-^ titude de branches de commerce n'existeroit I. 19

2QO St7R LA LlÉGISLATIOir

plus; et ce seroit cependant un bien pour r^tat, puisque tous les hommes et tous les ani«^ maux destinés à cette circulation pourroient être employés à des travaux productifs.

^ Ces observations s'appliquent encore plus fortement au commerce des subsistances.

Qu'on vienne à l'arrêter dans son action par des obstacles, on nuit à la société ; mais on la sert, si on diminue la nécessité de ce commerce, en prévenant la fréquence des besoins, ]par des lois prudentes et des précau^ons ha* bitqell^s.

Il he faut jamais perdra de vue que le eom« merce ii'est pas un but , mais un moyen , et ce moyen mênse est susceptible de différentes fl^dii^calions.

]ti'agriculture , les manufactures et le com«* merce sont les trois sources de la prospérité d'un état; mais les lois de leur mouvement ue sont pas les mêmes : les travaux répétés du laboureur secondent la fertilité de la tef re ; l'action continuelle et multipliée des ouvrier^ d'industrie accroît la somme et la valeur des richesses; mais les négocians qui ne sont que les agens entre les besoins et les productions , peuvent servir l'état autant par la mesure et la simplicité de leurs opérations, que par le nombre et l'étendue de leurs entreprises.

ET LS GOKMEACE DES frEAllTS. igi

Leâ diverses remarques que je viens de faire sont assez importantes , et méritent peut-étr^ quelque attention. Ou éprouve pour le mot de conimerce , ce qui est toujours arrivé avec «es mots vastes de la langue auxquels on attache 9 comme constante , Tidée qui leiH* appartient le plus fréquemment. Tels sont en économie politique, outre le tetme de commerce, ceux de travail , d'argent, de haut prix, d'agriculture , de. liberté , et beaucoup d'autres en« core.

Une multitude d'erreurâ tiennent au sens trop étendu qu'on attribue à ces différentes expressions.

Si l'argent est une richesse poursuivie avec raison par tous les hommes, comme particuliers, parce que les biens et les travauit de toute espèce sont évalués journellement dans cette motinoici on en fait l'unique objet ^'émulation entre les sociétés politiques, quoique , à leur égard , l'effet de l'argent ne soit plus le même.

Si le haut prix des denrées augmente le bénéfice momentané des propriétaires de terres, on présente cette circonstance comme une condition absolue du progrès de Fagri^ culture.

Si cette agriculture est îa première source

ag2> SUR LA LÉGISLATION

des productions 9 on veut qu'elle soit l'unique €bbjet de l'inquiétude des états.

Si la liberté du commerce est le vœu séparé de tous les négocians , on en fait une ^reli^ion économique , et l'on ne remarque .pas que la liberté n'étant qu'un encouragement, elle ne pevit pas être un bien, quand elle s'applique aux genres de commerce nui* sibl^s à la société.

£nfin, le cooimerce accomplit les échanges, et, sous ce rapport, il est devenu le lien le plus essentiel entre les hommes , et le moyen de satisfaire à leurs différens besoins*; mais faire de ce moyen un but , c'est-à-dire v multiplier la nécessité des échanges pour accroître le coaaimerce, c'est une erreur évidente.

Le commerce des subsistances^ dans le roy^ume^de France, est la plus vaste table de jeu qu'on puisse établir. S'il étott possible que l'opinion et la loi s'accordassent pour rendre ce commerce parfaitement libre, et indépendant de toute sorte de précautions, je ne serois pas surpris que la plus grande partie des capitaux circulant en France , fût destinée à profiter des mouvemens que la nature et les passions des hommes feroient naître, dans le prix d'une denrée aussi nécessaire à la vie. Si de telles opérations acquéroient

ET LE COMMERCE DES GRAINS. :t()i

notre respect sous le nom de commerce, ce seroit une des plus grandes erreurs que Tabus des mots pût produire.

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