CHAPITRE IX
Idées sur les précautions qu'exige la capitale*
L'aoitatiow des esprits, qu'il faut éviter partout, devient plus importante en raison de la grandeur des villes; les mêmes impressions^ qui s'affoibliroient promptement ailleurs , acqmèrent de la consistance dans une capitale de six cent mille hommes. On diroit que les sensations de l'âme sont comme autant d'accens fugitifs, qui, d'abord imperceptibles, deviennent éclatans par leur nombre.
Aussi , c*est aux migrs de Paris qu'échoue-
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ront toujours la liberté indéânie et Tindifférence sur les précautions , en matières de subsistances ; en vain ces précautions seroientelles long-temps inutiles, il faudroit qu'on pût s'en passer toujours, pour qu'elles ne-fussent pas constamment nécessaires ; te)le est là condition imposée par tout danger in^iminent, n'im^ porte qu'il soit probable ou simplement possible.
Plus on veut favoriser la liberté dans le commerce des grains , plus il me paroît indispensable d'être sûr d^une provision suffisante dans la capitale. Il seroit imprudent , à mes yeux, d'abandonner au. moindre hasard la tranquillité de cette multitude immense qui se pourvoit de pain chaque jour, et qui ne prend aucune précaution, parce qu'elle compte sur une surveillance supérieure ; un approvi* sionnement, dans la proportion que nous avons indiquée, seroit très -suffisant, et je pense qu'op pourroit peu à peu le répartir entre les boulangers , en conciliant cet arrangement avec leur propre intérêt , et en les- aidant s'il est nécessaire.
Mais en attendant , la sagesse du gouvernement peut y suppléer de quelque autre manière; et dans les temps même où l'approvisionnement d'obligation chez les boulangers, ou tout
autre enfin (ju'on auroit adopté , paroitroit superflu, on ne manqueroit pas, sans doute , de s'informer, sans éclat, des blés qui existent à portée de Paris , afin qu'il n'y eût jamais la. plus petite chance ouverte à de grands inconvéniens.
Quelque idée qu'on se fasse de la puissance de l'intérêt personnel , le résultat, probable de ses combinaisons dispersées ne peut jamais inspirer qu'une confiance abstraite , et ce genre de confiance ne doit jamais dispenser des précautions de la sagesse; mais souvent, plus on a joui de ces précautions , plus on est facilement ingrat envers elles; l'effet d'une ha* bile administration est de se confondre en quelque sorte dans l'ordre naturel des choses; de manière que la rhain qui encourage, qui retient, qui répare, n'étant plus aperçue, on oublie ses services , et Ton attribue au hasard , ou au résultat indispensable des circonstances^ le repos auquel une longue habitude nous rend insensibles. Je crois que ces réflexions géné^ raies peuvent s'appliquer, avec justice, à la sage administration de la police des grains dans la capitale, depuis un grand nombre d'années. Combien ne doit-on pas , sans le savoir, à une vigilance intelligente et conti- Qtielle, qui, en se voilant, pour réussir, des I. ai
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apparences du calme et de la sécurité, semble renoncer pour faire le bien aux hommages de la recohnotssance ?
Il me semble qu'un des raisoonemens qui rendent indifférent ,«n général, sur les précau^^ tions en matière de subsistances, c'est l'idée où l'on est , que la cherté ne s'établit que par l'effet de rapports înhérens à la nature des choses , rapports qu'il est impossible de con* trari^r; mais cette idée ne me paroit pas juste.
Dans le temps même d'une année médiocre, M.tous les blés de la récolte nouvelle , joints à ceux qui restent de la précéd.ente, pouvoient être mi» en évidence , ou partagés également , îl est très-probablip. qu'il xiy auroit presque jaqïais d'inquiétude ni de cherté; mais les rapports entre les quantités et les besoins sont Ignorés, l'on ne s'en fait une idée que par conjectures, et c'est le résultat variable de ces conjectures qui augmente ou modère les prétentions des vendeurs.
Les prix sont dono un composé de réalité et d'imagination* Une récolte médiocre survient, c'est un motif réel de renchérissement; mais ce motif, n'est<e pas l'imagination qui l'évalue? et cette imagination elle-même, qui i'excite ? qui la oonduit? c'est l'esprit d'imita*tion, c'est l'exemple. Voilà nos maîtres, k
£T LE COMMERGB DBS GRAIlfS. SsfcS
nous, enfans superbes, et nos maîtres en toutes choses; on ne peut un instant se le dissimu* 1er : ainsi, dans plusieurs circonstances, les prix peuvent être menés comme les opinions. Ges réflexions suffisent pour développer Fin* âuence que doivent avoir sur le prix des grains les précautions du gouvernement. Les approvisionnemens sont donc utiles , et pour sup« pléer sans contrainte aux momens passagers de disette , et pour a^étet quelquefois l'excès d*une hausse par des ventes k prix modéré, et par la force de l'exemple.
Mais, en même temps, je ne pense point que les appr^isionnemens de la capitale doi* vent être destinés à y entretenir continuellement, par des ventes au rabais, un prix plus modéré que les circonstances générales ne le permettent. Ces opérations sont une sorte de contrainte qui en entraîne beaucoup d'autres; car, tandis que d'une main on arrête le cours, naturel du prix des blés dans Paris , il faut de l'autre y attirer cette denrée par force ; au lieu que tous ces efforts et toutes ces sollicitudes dimitiueroient naturellement,sipeU à peu l'on s'y habituoit à payer le pain aussi cher qu'ailleurs ; et , rejetant toute vile circonspection ^ j'ajouterai que rien ne seroit plus raisonnable.
3^4 SUll I^ LlÉGISLATIOir
Assez de motifs inévitables agrandissent la population de la capitale , sans qu'on y attire encore du monde inutile par des sacrifices; et l'on dévroit renoncer avec grandeur à ces ac* dam^tions populaires, qui ne peuvent être achetées que par le renversement de Tordre ; ces acclamations , d'aiUeurs , ne peuvent ja-* mais être l'effet assuré du bas cours du blé , dès qu'il est permanent : ce n'est que dans les mouvemens que le prix fait vers la baisse , et quelque temps encore après s'être arrêté, que le peuple peut se réjouir ; car le prix de la main d'oeuvre imitant dans sa marche celui des subsistances, les hommes dp trayail sont bientôt ramenés à la condition dont ils étoient sortis ; condition qui leur est assignée par leur concurrence , et par la force irrésistible de la propriété.
Il ne faut donc point se laisser guider par des considérations partielles , et faire des sacrifices à des motifs étrangers à Tordre des choses. On doit observer, au contraire, que Paris est la ville de France où le blé devroit -être au plus, haut prix , parce que celui du travail peut y être cher sans aucun inconvénient; car, en même temp^ que cette capitale ^st le centre dés plus grandes richesses ^ elle n'est ville de commerce avec les pays étran-
gers, que pour des fabriques dont le goût et la perfection font le principal attrait, et qui n'ont pas besoin d'être favorisées par le bas prix de la main d œuvre; cette circonstance est encore moins nécessaire pour garantir les autres travaux du peuple d'une concurrence extérieure, puisque ces travaux exigent la présence des ouvriers ; toute leur industrie étant consacrée aux commodités et au luxe des hommes riches que Paris rassemble, et que cette ville fameuse attire encore sans c^sse de tous les bouts de Funivers»
Mais il faut respecter l'habitude^ en matière de subsistances; en sor4;e que, lors jnéme qu'on trouveroit ces diverses observations raisonnables, il ne faudrait les adopter dans l'exécution qu'avec , une grande lenteur et un ménagement infini.
Dans tous les pays où le peuple, sans être abruti par l'esclavage , ne se mêle ni des lois ni des affaires, il est difficile de raisonner avec lui , et dangereux de lui commander sans ménagement; il faut le conduire comme un enfant sensible, employer avec lui plus de dextérité que de force, l'habituer avant d'or* donner, l'amener et non le contraindre.
CHilPITRE X-
Sur V époque quHlfaut choisir pour rétablisse^ ment (Tune nouvelle loi sur les grains.
C'est en vain qu'on se fie à la puissance dn raisonnement, l'événement sera toujours le guide de l'opinion des hommes; c'est un instituteur que tout le monde entend, qui n'ex^r cite ni la haine ni la jalousie , et avec lequel ' chacun s'imagine toujours avoir contracté des liaisons par sa prévoyance.
Il est donc coni^rHae à la sagesse de ne jamais faire une nouvelle loi sur les grains^ lorsqu'on prévoit qqe des circonstances inévitables exciteront un mouvement dans les prix contraire au voeu public; carleshom-? mes ne prendront point la peiné de séparer ce qui dérive des récoltes, de ce qui appartient à la loi.
Il vaut mieux alors modifier un peu celle qui existe , ou tempérer ses abus par le pou-» voir administratif, et saisir, pour l'étahlisse*ment d^uneloi nouvelle ,^ les circonstances qui peuvent la servir dans l'opinion publique, ou la défendre du moins dans sa naissance contre les insultes de l'événement.
ET LB COMMERCB ]>BS GRAINS. i^J
Cette opinion publique affotblit ou fortifie toutes les institutions humaines; il en est peut-être qui , par leur clarté, leur haute sa* gesse et leur nécessité, surmontent tous les obstacles, et résistent aux contradictions momentanées de Texpérience; mais les principes sur lesquels on fonde la plupart des institualions ébonomiques sont tellement abstraits, que la sagesse de ces lois ne pourra jamais être généralement démontrée, et quWles auront toujours besoin d'être défendues par le temps et par le succès.
Il n'y a cependant qu'une vérité en écono* mie politique , comme en toute autre science ; mais qui peut être sûr de l'atteindre ? qui peut soumettre à sa seule pensée cet amas inquiet de sèntimens, de passions et de volontés? Ah! combien de ménagemens , de soins et de sacrifices, ne sont jpas encore nécessaires à Tadmi* nistrateur persuadé , quand il veut faire sor- *tir les'hommesde leur habitude ï
La précipitation convenoit afht législateurs de ces pays sauvages qui vivoient i^ous des coutumes barbares; mai| dans les états polices de l'Europe, et en France surtout, il est peu d'institutions économiques où quelques avantages ne soient joints à ^es inconvéniens; et il y a bien plus à démêler qu'à détjruire.
3^8 SITR LA. IiÉmSLA.TIOir
Malgré toutes les plaintes qui ont existé et qui existeront, hélas! éternellement, parce ^ue les lois de propriété condamnent la par^ tie la plus nombreuse d'une nation à n'avoi? que le nécessaire, on ne peut se dissimuler que la prosjpérité de la France ne soit plus grande qu'elle n'a jamais été; sa population et sa richesse , ces deux mesures générales et certaines , suffisent pour en convaincre ; cette prospérité commande beaucoup de circonspection dans les lois nouvelles ; car il ne faut jamais faire d'expérience d'anaton^ie sur les qorps vivans.