CHAPITRE XL
Sur la manière d^ étudier la question des grains , et V économie politique en général.
C'est une belle idée que d'appeler tous le^ hommes à la^liscussion des vérités utiles , et c-est un signe de grandeur que de la permettre; mais que tous ceux qui se présentent à ce noble concours, n'oublient jamais qu'il est des vérités qui se changent en erreurs , selon la manière dont oif les étudie ; toutes celles de l'économie politique qui tiennent à Fadmi-
nistration , sont surtout faciles à travestir 9ipsi; elle$ sont composées d'une multitude de rayons dont on ne peut connoître Faction et la puissance, qu'en les rassemblant dans sa méditation. Mais l'art du sophiste est un, prisme qui les sépare et les décompose ; toutes les fois qu'on l'emploie, on multiplie à son, gré les e;rreurs et les contradictions ; et l'on imprime aisément au:iL portions dispersées d'un grand ensemble , 1^ caractère et la forme qu'on veut leur donner.
C'est la question des grains qui prête sur-r jtout à la subtilité du raisonnement ; les grands principes auxquels elle tient, ont des conséquences tellement éparses et multipliées, qu'il est infiniment facile de séparer les idées principales de leurs rapports ,^ et de susciter , en quelque manière, les effets contre leurs causes.
Quand on étudie ces matières de bonne foi, l'on ne doit jamais Suivre servilement aucune trace , ^tce n'est point comme à un guide impérieux qu'il faut avoir recours aux idées des autres, mais comme à un objet de comparaison, utile après ses propres recherches; car ce n^est que par la seule force de la médîta" tion 9 qu'on peut se rendre maître des vérités abstraites de l'éconoinie politique; te n'est
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qu'à ce prix qu'elles s'attachent à notre entendement, et deviennent comme une propriété de notre esprit.
Je conseillerois encore d'écarter pendant long-temps, dans l'examen de la question des grains , les idées de monnoie; cette invention, si commode pour le commerce, a rejeté sur sa théorie tout l'embarras^ dont elle a délivré sa pratique ; il ne faut unir les ol)servations sur l'effet de l'argent à l'étude des principes généraux , qu'après avoir considéré Jes rapports politiques qui existeroient sans ce signe adopté par toutes les nations , mais qui n'est toutefois que l'expression des biens véritablement utiles ou agréables aux hommes.
Il faut ensuite se préserver soigneusement de ces illusions del'amour-propre, qui nous persuadent que nous avons tout vu, quand nous avons regardé quelques instatis, et qui, nous ceignant de lauriers à l'entrée de la carrière , nous dispensent de la parcourir.
Quelquefois aussi , pour atteindre i la vérité sans effort , on la sépare des passions des hommes , on la garde captive entre quelques principes qu'on a posés soi-même, et l'on croit avoir vaincu toutes les difficultés qu'on s'est dissimulées. Il me semble alors qu'on imite ces chasseurs paresseux ou novices , qui atta-
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cLent au pied d'un arbre Taniinal qui les eût défiés daps la plaine ; et daps cet état d'immo^ bilité , s'il n'échappe plus à leurs coups , ils jcroient à leur adresse et k leur habileté.
Il arrive encore souvent , qu'aux premières découvertes que fait notre esprit, il s'arrête pour les développer aux autres, pour les ag« jgrandir à leurs yeux , s'il le peut , et pour dis* puter sans relâche sur le degré de gloire qui lui revient. Cette petite manière s'oppose à tous les progrès, qui ne sont jamais que le prix de la constance des observations el de Topiniâtreté de la pensée.
Enfin, on néglige trop les détails dans toutes les questions d'administration; comme s'ils étoient au-dessous de notre nature , comme si de vastes ressorts pou voient seuls nous mou* voir, comme si celui qui se croit le plus libre n'étoit pas habituellement dans les liens d'une multitude de fils, qui le gouvernent sans qu'il s'en doute. Cependant, c'est la connais^ sance de ces divers détails qui donne quel* quefois tant d'avantage aux hommes médiocres , et qui leur assujettit souvent jusqu'au génie même , lorsqu'il veut accomplir ses desseins.
Il faut se garantir de ces différens écueils , pour étudier avec succès les questions abstraie-
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tes qui sont applicables à Tadministraliôn , et qui doivent ainsi réunir le penser et \e parfaire.
C'est faute d'une juste inquiétude, que tandis qu'on ne tient souvent qu'un fantôme, enfant de sa foiblesse ou de son imagination , on' se croit possesseur de la science économique et de la source de toute lumière.
Mais de long-temps cette persuasion n'ap«partiendra légitimement à personne ; et ceux qui ont beaucoup médité sur cet objet , hésit^roient de eommjiniquer leurs réflexions , s'il n^étoit pas permis de le faire avec un senti-* ment de doute et de défiance. Mais pourquoi ne l'oseroit-on pas? S'il est des erreurs qui approchent les hommes de la vérité , on peut encore, en se trompant , espérer d'être utile»
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