I-R/Lilrçoiss
iPersonne jusqii^à présent n'a fait connaîtra les arrière-secrets de ce tyran sans modèle; personne n'a dévoilé les sombres combinai^»
sons de son esprit; ainsi le système de son ambition ^ le terme de ses espérances , sont restés dans le Vague; et peut-être importet-il àThonneur de Thumanité de le considérer comme un être hors de la nature, et avec le* quel j même par l'étude et par l'observation ^ on ne peut avoir aucun rapport v
On voit en général que Robespierre avoit apprécié de bonne heure la puissance de la multitude , à une époque où la société sembloit ramenée à ses cominencémens ^ par l'affoiblis** sèment des autorités régulières et par la dis-< parition de toutes les supériorités conventionnelles. Il avoit aussi remarqué des premiers ^ •
que pour rester en crédit auprès dès dernières classes du peuple, il falloit, dans toute espèce f-
de système, aller toujours* au plus loin. On ne V
peut entraîner que par excès les hommes dé- '
nues d'éducation; et comme leur esprit lest inhabile à saisir aucune nuance » la modéra- *
tion, la retenue, leur paroissent suspectes, et la distinction des temps et des circonstances ';
se présente à leurs regards, ou comme une trahison oucomme un repentir. Ainsi, les chefs du parti républicain , dans l'assembilée législa^ IX. 39
450 ^ DB l'a. RévOlUTION
yve, le maire de Paris et les ofBciers municipaux de ce temps-là conservèrent une grande autorité sur le peuple tant qu'ils ranimèrent contre la cour^ tant qu'ils l'excitèrent à une insurrection contre le monarque et contre la royauté ; mais lorsqu'ils voulurent , immédiatement après l'adoption du gouvernement républicain , le ramener aux idées d'ordre et de subordination } lorsqu'ils lui demandèrent de passer rapidement de son état* de convulsion à un sentiment de respect pour les lois, ils perdirent tout* leur ascendant, et d'autres chefs démocrates tournèrent contre eux l'esprit d'effervescence et d'irritation dont ils avoient été les promoteurs. Ils se plaignirent d'être abandonnés par la grande masse, des citoyens amis constans de la justice et de l'haro monie sociale; mais on ne présageoit pas les nouvelles fureurs dont on a vu l'explosion -, et l'on ne pouvoit ni estimer ni aimer les hommes qui avoient employé les moyens les plus condamnablef; pour renverser une constitution que la nation entière avoit juréd'ob^ server et de maintenir.
Robespierre calcula fort bien la position de ces fondateurs de k république; et comme son orgueil ne pouvoit supporter le rang qu'ils s'adjugeoient dans la révolution , il mit tout
ni
en usage potir les écarter de sa route et pour s'emparer de l'autorité première. Mais une fois parvenu au faite du crédit^ une fois^ en jouis-' sance de tout le pouvoir dont le peuple investit ses héros dani) un t^ntps de troublé, il n'eut garde délaisser à personne l'espoir de Tem* porter sur lui dans la carrière du crime, et, à part le petit nombre d'hommes qu'il jugea dignes d'être ses coassociés , il découragea l'ambition de tous les scélérats de son espèce, et il les contraignit à se tenir au second rang, à n'être que des garçons assassins et incendiaires, ou de simples commissaires du démon.
L'épouvante devint générale ^ et Robes^ pierre avec les siens marcha sur les traces. des tyrans et les dépassa tous. Il n'y eut d'origiQAl dans sa situation que l'obligation oùil&e trouvait d'avoir pour complices de ses actions ou de ses principes , non pas seulement un comité dominateur dont il étoit l'âme et le mou; vement, mais une assemblée de législateurs., une assemblée de sept cents députés , représentans de la nation. Il avoit besoin d'elle pour toutes les institutions fondatrices d(,i despotisme et de la tyrannie : il falloit toiu* çl tour l'intimider, la tromper, la séduire; il falloit la pénétrer habituellement de défiance,
45a DE L4 RlévOLUTIOK
et quelquefois lui rendre le calme après Tavoir mise en alarme ; il falloit lui montrer du respect quand elle étoit docile, du mépris quand elle témoignoit une disposition à la résistance ; enfin il falloit jouer d'elle habilement, afin d'en imposer à la nation, afin de conserverie rôle de serviteur de la loi , en violant tous les principes de justice, et l'apparence hypocrite d'une obéissance à la volonté générale, en dominant tous les suffrages , et en asservissant toutes les voix.
Le tyran étoit profond dans tous les genres de dissimulation ; mais, comme s'il eût craint de paroître moins redoutable, en faisant luimême un trop fréquent usage de l'artifice, il avoit confié l'exercice courant de la parole à l'un de ses acolytes nommé Barrère, homme remarquable par une grande souplesse de langage-, et qui avoit pour mission, en haranguant l'assemblée, de mêler, de confondre ensemble le vice et la vertu , le mensonge et la vérité. Il se fût chargé de trouver des affinités entre les actions de Tibère et les pensées de Marc-Aurèle; et lui comme son maître, son maître comnlelui, invoquoient la liberté pour favoriser le despotisme , et la morale universelle pour excuser tous les actes d'injustice et de barbarie. Non^ jamais tant d'hyprocrisie
dans le discours , tant de perfidie dans le raisonnement^ ne servirent d'accompagnement à tant de crimes.
Chaque jour cependant' on accroissoit le pouvoir d'un comité dont Robespierre s'étoit rendu le maître par son caractère et par son crédit populaire; il étott composé de dotize membres, et portoit le nom mensonger de Salut public; il déplaçoit à son gré toutes les autorités subalternes; il en créoit de nouvelles; il envoyoitdes commissaires dans lés provinces ; il disposoit des finances par des mandais secrets , et tous les pouvoirs s'étoient cumulés dans ses mains. On avoit dit, au moment de l'institution de ce comité, que les personnes seroient renouvelées tous les mois ; mais on n'osa jamais le faire , et la convention nationale scelloit à chaque époque la continuation du règne de ses maîtres.
Ils eurent besoin de temps à autre de l'intervention du législateur, pour consacrer authentiquement les grandes dispositions nécessaires au libre exercice de leur despotisme et pour s'enhardir dans le crime; mais ils calculèrent fort bien , qu'avec deux lois tyranniques ils pourroient, s'ils le vouloient, faire périr toute la France.
L'une de ces deux lois étoit le fameux décret
.'il'
454 DE M^ BEVOLUTION
pour r arrestation des gens suspects; l'autre, jpowr juger à mort les ennemis du peuple.
Ces deux décrets sont fort éteadus , j^t je me J>prnerai k en rappeler les principaux traits. Le premier déclare suspects , d'abord : c< Tous a les ci -devant nobles, ensemble les maris, « pères, mères, ^Is tt filles ^ frères ou sœurs a et ageos d'émigrés , ^ui n'ont pas constam^ tf ment manifesté leur attachement à la révo- «^lution. »
Ensuite :« Toutes les personnes qui, non- « seulement par leur conduite, mais encore tf par leurs relations et par leurs propos , se sont f montrées les ennemis de la liberté. »
Les ennemis d'un principe abstrait, et les ennemis par des relations et par des propos.
Quel cercle ne pouvpit pas être tracé par une telle désignation !
Enfin, l'article destiqé à une tyrannie sans l^orn^s et sans limites étoit celui-'ci : Sont déclarés suspects f disoit la loi , ceux à qui il a été refusé des certificats de civisme.
Or il étoit connu que la concession ou le xefus de ces cettificats dépendoit de la volonté libre des comités révolutionnaires ettles sociétés de Jacobins. (*)
(^) Décret rendu à la séance du 20 septembre 1798 :
Etoit'il un homme vertueux > un homme paisible qui pût échapper à une inquisition si vaguement , si artificieusement motivée. .Quii <lis-je ? un ange descendu/sur .la terre eut été le premier .des suspects. Et pourquoi iion?
C'étoient les .douions (jui dQunoient Tovdre éC figuroient l^s signalsnijens^V
Cependant le législate^ii*, .par .dies décidions particulières , ajouta de nouveaux, traits k sa première descripiion des gens, suspects ; et un député f dans un discours prononcé à la tribune ^ a dit que les articles supplémentaires se montoîent à vingt et un ; mais je ne les trouvequ'en partie dans le journal des séances.
J'ai bien vii qu'on savait proposé dé déclarer suspects tous les nouvellistes sani distinction, et aussi les hommes qui se serviroient du mot de vous, excepté cependant ( quelle bonté! )
't( La cetiventian natkmale , après avoir entendu son « comité. de saint puMic , décrété :
« Les certificats de civisme accordés par les municip»- « lîtés et conseils généraux des communes^ et visés par Il les départemens et les districts, et ceux qui le seront « à l'avenir, seront revisés-par les comités de surveillance u et de salut public , établis dans les difierentes villes de 4< la république, etàdéfaut^ par on comité établi ad hoc, tt composé de six membres pris dans les sociétés popu- « /afrcrtf, à peine de nullité. )> !!
456 DE LA RKVOLUTIOir
quand on parlerait à plusieurs personnes ; mais ces propositions et d'autres encore , la plupart applaudies , ne m'ont pas paru avoir été con- Terties en lois. Qu'importe, et le croira-t-ou? ce n'étoit pas mniquement sur la description du comité suprême que Ton arrêtoit, que l'on privoit de leur libeité les plus honnêtes citoyens ; chacun des commissaires de ce gou- "vernement impie avoit son interprétation particulièredu matsuspecit et lorsqu'ils arrivoient dans les départemens , ils commandoient , ils provoquoient lesemprisonnemens , sans autre guide que les caprices de leur iroaginatioQ ombrageuse. Plusieurs même, convertissant en système la férocité de leur caractère , n'ont pas craint de déposer par écrit et d'accompagner deraisonnemens les instructions qu'ils transraettoient à leurs subdélégués. C'étoit iiulant4(^supplémens d'oppression. Donnons* eu .ridée par un seul exemple, choisi entre beaucoup d'autres d'un genre à peu près semblable. C'est Collot d'Herbois et 'son collègue qui parlent. Ils étoient proconsuls à Lyon, et ils s'adressent, sous le nom de commission temporaire, aax autorités constituées de Rb6ne et Loire, aux municipalités, aux comités ré* irolutionnaires et aux sociétés populaires. Voici Jeur langage véritablement remarquable :
FRAWÇOTSE. 45?
♦ La commission engage chacune des socié- « tés, chacun des individus qui liront cette « instruction , à se pénétrer de l'esprit qui l'a « dictée; mais elle les avertit en même temps, u qu'en leur indiquant le but où ils doivent <( tendre, elle n'entend pas leur prescrire les <( bornes où ils doivent s'arrêter. Tout est per- « mis pour ceux qui agissent dans le sens de « la révolution ; il n'y a d'autre danger pour « les républicains que de rester en arrière des « lois de la répiiblique; quiconque les pré* « vient, les devance, quiconque même outre- « pa^se , en apparence, le but, souvent n'y « sont pas encore arrivés.
« Qu'est il besoin de vous en dire davantage? « Si vous êtes patriotes, vous saurez distinguer « vos amis ; vous séquestrerez tous les autres. « Vous ne serez pas assez imbéçilles pour re- « gard<$r comme des actes de patriotisme , « quelques actions forcées et extérieures , par « le^iquelles les traîtres ont souvent cherché à « vous mieux abuser. Voici le langage que la a plupart d'entre eux vous tiendront : Mais»
ce qu'a-t-ofi à nous reprocher? Nous nous somtt mes toujours bien montrés; nous avons fait « notre service dans la garde nationale; nous «avons payé toutes nos contributions; nous « avons déposé des offrandes sur l'autel de la
458 DE LA lUiVOLUTION
« patrie ; nous avons même envoyé nos enfans cr à la défense des frontières ; qu'exige*t<on , que « veut-on encore de nous ? — Vous leur réponn drez : I^eu nous importe....yous n'avez jamais ë aimé le peuple , vous avez traité l'égalité de (( chimère, vous avez osé sourire à la dénooii-* « nation de sans-culotte ; vous avez eu du super- « flu à côté d# vos, frères qui mouroîent de K faim , vous n'êtes pas dignes de faire société « avec eux , et puisque vous avez dédaigné de « faire siéger les sans-<:ulottes à votre table , « ils vous vomissent éternellement de leur sein, « et vous condamnent à votre tour à porter les « fers , etc.
<c Républicains! voilà. vos devoirs; <|u'au- « cune considération ne vous arrête, ni Tâge , «ni le sexe, ni la parenté ne doivent vous «retenir; agissez sans crainte, ne respectez ce que les sans-culottes.... Rien ne peut vous fc dispenser d'établir promptement une taxe «révolutionnaire sur les riches; il ne faut « point ici d'exemption ; tout homme qui est .«au-dessus du besoin^ doit concourir à ces « secours extraordinaires.... Ainsi vous devez « commencer par déterminer d'une manière « grande et vraiment révolutionnaire , la « somme que chaque individu doit mettre en « commun pour la chose publique. ^^ Il ne
I^BANÇOISI. < 459
« s^agit pas ici d'exactitude mathématique , ni « de ce scrupule timoré iâvec lequel on doit €c travailler dans la répartition des contribu- « tiens publiques.... Agissez donc en grand y <fi prenez tout ce qu'un citoyen a d'inutile f « car le superflu est une violation évidente ^t « gratuite des droiis du peuple. Tout homme u qui a au-delà de ses besoins ne peut pas a user, il ne peut qu'abuser ; ainsi , en lui « laissant ce qui lui est strictement nécessaire, « tout le reste appartient à la république et à <( ses membres infortunés.
a II y a des gens qui ont des amas ridicules «c de draps, de chemises, de serviettes et de <c souliers ; tous ces objets et autres sembla* <c blés sont de droit la matière de réquisitions « révolutionnaires. De quel droit un homme <c garderoit-'il dans ses armoires des meubles , « des véteroens superflus? Il est encore une « matière précieuse à requérir ; ce sont ces « métaux vils et corrupteurs que dédaigne le €c républicain. Le républicain ne doit con* • « noitre que le fer..,. Qu'ainsi à votre voix , «c tous ces métaux s'écoulent dans le trésor a national.... De l'acier, du fer, et la république « ^ra triomphante.
c< Républicains ! en vous traçant rapidement « cet aperçu de vos devoirs, la commission
46o DE LA JLiVOhVTlOV
« temporaire n'a pu , ni prétendu vous dire «c tout : il est des choses qu'on ne peut qu in- « diquer , mais qui sont saisies par Tceil péné- «r trant du patriotisme, et dont il sait bien « faire son profit.... Nous vous jurons que nos « regards ne s'écarteront pas un instant de «t dessus vous, que nous emploierons avec sé- <c vérité toute l'autorité qui nous est déléguée, « et que nous punirons comme perfidie tout ce ce que , dans d'autres circonstances , vous « auriez pu appeler lenteur, foiblesse ou néc( gligence. Le temps des'dçmi-mesures et des « tergiversations est passé. Âidez-nous à frap- <« per les grands coups , ou vous seriez les pre- «i miers k les supporter. La liberté ou la rnortf « réfléchissez et choisissez. »
Doit-on s'étonner si avec de telles instructions , avec les lois vagues de la convention , avec les interprétations de ses comités, b France ait manqué de prisons pour contenir tous les infortunés enveloppés dans la proscription des gens suspects ; et selon l'expression d'un homme d'esprit , des gens suspects d'être suspects ?
Voyons maintenant le sort que l'on destine à cette multitude innombrable de citoyens arrêtés , incarcérés , aux termes d'une prol scription si barbare.
cbançotsCj ^6i
Un tribunal est élevé, qui doit juger à lui seul et sans appel tous les individus dont l'envoi lui sera fait par le comité de salut public, et par. le comité de surveillance, et par tous les comités révolutionnaires dont la France est couverte. Enfin lui-même a la faculté d'accuser qui bon lui semble , en se concertanlt avec le roi des assassins ou avec ses premiers ministres. Les jurés et les présideus du tribut nal sont choisis parmis les hommes du civisme le plus éprouvé , et ce civisme doit être reconnu / à une brutalité sans ménagement, à une férocité sans mesure , et à d'autres symptômes également effrayans. On divise ces jurés en différentes sections , afin que les travaux meur* triers marchent plus rapidement ; et quand on a besoin d'une dureté sans égale, et d'une sorte d'extrait de fureur capable de l'emporter sur toute espèce de considération , on compose , pour cette circonstance, une section dont les membres , véritables grenadiers infernaux , sont triés un à un dans toutes les autres sections. C'étoit le talent particulier de Robespierre et dé son linx , un nommé Fouquier- Tinville, accusateur public. Enfin l'attirail du tribunal sanguinaire est complet. Voilà des jurés , voilà des juges disposés à condamner à la mort qui l'on voudra. Leur conscience
463 DE tk RJÊVOLUTIOir
n'est point difficile , leur conscience n'est point querelleuse, mais il faut à leur sûreté personnelle un^ sorte de garantie ; et Robespierre alors , Robespierre et les siens , deman*' dent à la convention nationale la loi terrible du ^2 prairial ( lo juin 1794) 9 cette loi digne de prendre rang parmi les actes de la plus abominable tyrannie , digne d^étre accolée à la loi sur les gens suspects , et qui la dépasse en scélératesse. On j dévoue à Téchafaud , et sous le nom d'ennemis du peuple, .tous les citoyens que les tyrans voudront marquer de leur croix homicide ; et les législateurs eux' mêmes donnent à cette expression vague d'ennemis du peuple , une application indéfinie.
Il faudroit la transcrire en entier^ cette loi; mais, à cause de sa prolixité, je vais seulemeut indiquer les dispositions dont ôp s'est servi pour atteindre aux actions les plus innocentes , et pour faire périr sur réchafaud tant de citoyens irréprochables. On y lit :
« La peine portée contre tous les délits dont « la connoîssance appartient au tribunal révo- « lutionnaire, est la mort,
«Le tribunal révolutionnaire est iasti^*^^ «pour punir les ennemis du peuple.
ce Les ennemis du'peupk soiit ceux
« Qui cherchent à anéantir la liberté /7€£r /a « force et par la ruse ,
« Qui auront^avome l'impunité de l'aristo- « cratie,
cf Qui, auront calotniUé le patriotisme ,
« Qui cherchent à avilir le tribunal révoluff tionnaire^
« Qui cherchent à altérer la pureté des prin- « cipes révolutionnares, etc. etc....»
Avilir le tribunal révolutionnaire! Altérer la pureté des principes révolutionnaires!
Pouvoit-an pardonner un si honteux projet?
Et à ces idées confuses on ajoute encore tous les mots vagues qui peuvent former des élémens d'accusation aussi extensibles que les nuages. Qu'eût pu faire de mieux Satan , le malin Satan , pour décrire un sujet de vengeance , que de mettre et combiner ensemble astucieusement les mots, les cinq mots dont la phrase suivante est composée ; Chercher à altérer la pureté des principes révolutionnaires.
Chercher est vague , altérer est vague , lapurreté est vague, les principes sont vagues, et les principes révolutionnaires le sont encore davantage.
Quelles conditions de mort ! quel langage pour des législateurs !
On veut cependant donner kux juges , aux
464 DE LA. RléVOLUTIOir
jurés, la plus parfaite aisance , et voici ce qae prescrit la niéoie loi du aa prairial , composée en floréal ; cette loi de destruction , si douce-ment réunie à des époques printanières.
« La preuve nécessaire pour condamner les oc ennemis du peuple est toute espèce de docu* a ment» soit matériel, so\t moral, soit verbal j a soit écrit, qui peut naturellement obtenir «c l'assentiment de tout esprit juste et raison-* ce nable. La règle des jugemens est la conscience a des jurés éclairés par Tamour de la patrie; ce leur but , le t^çiomphe de la république et la « ruine de ses ennemis.,..
« S'il existe des preuves, soit matérielles^ <c soit morales , indépendamment de la preuve « testimoniale , il ne sera point entendu de ce témoins y à moins que cette formalité ne pace roisse nécessaire , soit pour découvrir des « complices, soit pour d'autres considérations i ce majeures d'intérêt public. »
\ Enfin on veut que, pour remplir les vues
\ homicides de la loi , tous les François devien-
nent à l'envi des huissiers, des sergens et des accusateurs. L'article dit : « Tout citoyen a le \ «c droit de saisir et de traduire devant les ma-
'. « gistrats les conspirateurs et les coutrcrrévo- "
ce lutionnaires. Il est tenu de les dénoncer dès ' \ ce qu^ii les çonnoit. »
JPAiiNÇOISE. 465
Que restoit-il encore à faire pour compléter le système d'une tyrannie sanguinaire? £n< lever aux accusas leurs avocats et leurs défen* seurs; les abandonner à eux-^mémes dans leur frayeur ; les exposer aux hasards de leur inca^* pacité, de leur foiblesse morale ou p]|iysique ; et c'est ainsi que l'œuvre d'oppression fut couronnée ; mais comme si l'on eût conservé une sorte de honte de ce dernier trait de barbarie, l'article fut rédigé d'une manière contournée* <c La loi (est-il dit ) donne pour défenseurs aux ce patriotes calomniés, des jurés patriotes; elle « n'en accorde point aux conspirateurs^ »
Quelles expres^ons ! Pouvoit^on comprendre d'abord que ces jurés patriotes, institués pour défenseurs, étoient les jurés de jugement euxmêmes, et les jurés du choix de Robespierre ? c'étoit mettre la victime sous la protection du bourreau. On vouloit annoncer, par cet ar-* ticle, que les uns étoient absous, les autres condamnés à l'avance ; mais c'étoit précisément pour aider un accusé à se faire rayer de la liste fatale , qu'il avoit besoin d'un défenseur. O perfection des perfections , en tous les genres de vexations hypocrites et meurtrières! Jamais on ne fera mieux.
Youdra-t-on croire un jour, qu'un ensemble IX. 3o
466 i>E LA. nÉYOhxaiojx
de dispositions si perfidement, si ci^uellement combinées , soit sorti des mains d'une assem** blée de législateurs, d'une réunion d'hommes se disant les représeiitans d'une nation civilisée ? Quelle infidélité l'quel acte de trahison, s'ils aroient été nommés par cette nation pour travailler à son bonheur et pour ajouter à sd gloire! C'est de leurs mains que fut brisé l'acte de sûreté personnelle garanti par les lois sociales , et c'est eux qui renversèrent les salutaires barrières dont Robespieire et ses complices mesuroient encore la haateor.
On vit alors tes roi^ brigands et leurs satel' lites, tenant d'une main la loi sur ies gens sus^ pectSj de l'autre la ioi sur les ennemis du peu'^ pie y multiplier sans obstacle leurs veoj^eances et leurs proscriptions. Il n'y eut ptus d'asile contre l'oppression, plus de retraite ouverte à l'innocence, plus de tranquillité poiu* personne. L'hi^oire reculera d'épouvante, 1<^' qu'elle entreprendua de rassembler tous les forfaits dont un seul homme composa le système et dirigea l'exéctitioci ; et je doiMe qu'élu veuille is'tabaisser à dessiner les plis )et tes replis tortueuK de -ce dragan écum^»nt de rage, et dont les regards étaient mortels. Oentmilie individos^, de tout sese et de tout; 4ge, furent
jetés dans les prisons et livrés à l'autorité d'un geôlier jacobin, qui insultoit à leujr malheur et s'étudioit à Faccroitre par les trai« temens les pins barbares. On avoit institué une armée intérieure, à laquelle on fit part du nom glorieux de révolutionnéUre , de ce nom terrible, qui imposoit l'obligation de tout changer selon son pouvoir, Tobligation première d'altérer les principes de justice et de morale , de bouleverser les propriétés , et de faire passer de la vie à la mort les hommes qu'on pouvoit suspecter d'être attachés à leur situation présente* Cette armée , composée d'un ramas de brigands, devoit soutenir la dictatupe des proconsuls de la convention na* tionale; mais elle avoit aussi son autorité par^ ticulière , ^t elle s'en servit pour exercer toua les genres 4e violence et de rapine. Chacun fuyoitdevant elle; mais en avant pu à sa suite marchoieilf paisiblement les insolens Satrapes qui, so>us le nom de représentans du peuple, vinrent établir leur domination dans plusieurs départemens > y semant la terreur, et s'efforçant d^obtenir du premier chef de la tyrannie un regard plus ou moins propice , selon qti'iléi s'éloignoient ou se rapprochoient du dernier terme de la férocité. Ils méritèrent beaucoup de lui 9 car ils pa^r^ut ^n barbarie tous les
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modèles connus. Ils accueillirent les dénonciations les plus absurdes et les plus calomnieuses; ils les excitoient même, et souvent ils préparoient frauduleusement le prétexte d'une accusation, en faisant insulter parleurs esclaves quelques-uns des symboles de la liberté, et en rendant responsable une commune entière de tous les désordres dont on ignoroit les auteurs. Jamais il n'y eut d'imagination plus féconde en scélératesse. Le nombre des prisonniers formoit le seul embarras; mais les juges et les bourreaux étoient appelés pour faire place, et de nouveaux captifs^ venoient remplir les vides que des tribunaux sanguinaires se hâtoient de procureur. Tout va bien, maintenant , écrivoient d'abominables proconsuls, lorsque ce mouvement cadencé d'emprisonnemens et d'assassinats étoit parfaitement établi. Et quelquefois pourtant, la faux de la Mort ne frappant pas assez vite au gré de leur impatience, on les vit s'enoi^ueillir d,es inventions qui pouvo'ient accélérer oa multiplier son action. Ici les eaux de la Loire deviennenî les abimes où Ton précipite des milliers de victimes, Les ondes du fleuve parurentdes flots de sang; l'Océan lés reçut avec ëtounement, et*les animaux immondes qui s'en abreuvèrent célébroient seuls Carrier^
Robespierre et ses compagnoDS (*). Ailleurs ce saut les éclats dç la foudre que l'on s'efforce «rimiter, afin de renverser à la fois des rangs entiers de proscrits enchaînés les uns aux au* très : c'est le fils avec le père, la jeune fille avec sa mère éplorée, et la tendre épouse avec l'ami de son cœur et le compagnon de sa vie.
Une fois^ et après l'explosion de tant de tonnerres meurtriers, les agens d'une autorité féroce s'avancent au milieu des victimes dont la terre est jonchée, et ils crient à haute voix, mais avec un accent perfide : Si quelqu'un parmi vous vit encore y qui il le fusse connoUre. Un petit nombre d'infortunés entendent cet appel , et dans la confusion de leurs sens^ ils croient aveuglément à un retour de pitié ^ et, repris un instant par l'espérance, ils font un effort pour se relever; mais aussitôt ils retombent sous les coups des bourreaux qui épioient leur dernier mouvement. Ainsi mourans et près de la rive où ils dévoient appar* tenir à un nouveau maître , à un nouveau juge et le plus puissant de tous, leurs assasr sins vont les saisir et les frapper encore. Comment^ne trembloient-ils pas? Mais un calme
(^) Carrier étoit le nom du député proconsul dana^Ie pays Nautois.
470 1>B £a RifvotiVTioir
inouï prëflidoit à ces horribles massdcre» , et quelquefois les génies créateurs d'un nouTeau moyen d'extermination , les ordonnateurs du spectacle , curieux d'en contempler les eflets, paroissoient à un balcon, ou se plaçoient au haut d'une estrade ; et c'est là peut-être qu'im* perturbable dans sa fureur, l'oppressear de Lyon {*) songeoit à faire tomber les muraiilea de la ville sur les, restes sanglans de ces m^lheureux habitans,
. £t toi , première des cités , la capitale de l'empire et petit-étre du monde , tu as été tel* lement méprisée, que Ton t'a destinée à être le grand échafaud de la France et le chef lieu des assassinats juridiques. Il sembloit qu'au milieu des monumeus élevés par les beaux* * arts pour consacrer ta ^oire ; il sembloit que
près des cendres ou près du berceau de ces hommes illustres qui ont dicté des lois aux mations par leur génie, ou qui ont adouci les mœurs p^r leurs touchantes leçons; il/sem'bloit que dans tes murs, où les Fénélon^ les Jlacine, et tant de moralistes élocpiens et sen* sibles avoient fait entendre leurs voix , que dans tes murs enfin, où l'on accouioit eu foule de toutes les contrées pour y jouir de la
■ (*) CoUot d'Herboi».
iTRAnçoiss; 471
prévenante aménité de tes habitans;/il sembloît que ce n'étoit pas là où Fesprît de barbarie devoit asseoir son règne , où la férocité devoit établir sa domination : mais les tyrans ont paru se piaire à déshonorer le nom d*une ville célèbre et à souiller sa mémoire. Habitans de Parts, que vous fûtes dociles! Et 1K0US , législateurs de la France , vous vous as* sembliez soir et matin , sans dire un mot des forfaits qui se commettoient près de vous !
Vous pouviez peu t*étreappreii(bre trop tard les horreurs dont les provinces étoient le théâtre; mais n'a vez-vous pas entendu le sombre roulement de ce char funèbre qui traversoit , chaque jour à la même heure, les rues et les carrefours de la ville hospitalière où vous teniez vos séances? n'avez-vous pas entendu les cris de joie d'une populace effrénée , d'une populace enivrée de mensonges, «u payée afin d'applatidir au sacrifice de soixante à quatre-vingts victimes , désignées par les juges in« fevnaux pour consacrer la fête du jour? N'a- ¥iez-vottS jamais jeté vos regards sur tant de malheureux rassemblés par un choix capricieux, et qui, étrangers les uos aux autres, réunis pour la première fois sur les bords de l'abîme, et habitués peut-être à aimer et à être aimés, cherchoient en vain autour d'eux
il'ja DE LA RI^VOLUTION
une voix consolatrice ou une parole de pitié? N'ont-ils pas aussi fixé votre vue , n'ont-ils jamais ému votre cœur, et ces jeunes gens, ces enfans, dont les regards remplis d'innocence protestoient à eux seuls de l'iniquité de leurs juges, et ces vieillards, qui dans la décrépitude et la langueur de leurs forces, pouvoâent h peine être appelés à rendre compte d'un souhait, d'un regret ou d'une dernière pensée? N'aviez-vous pas vu passer les hommes princi^ paux du parlement de Paris , ayant encore au milieu d'eux un chef illustré par soixante ans d'une rare vertu ? N'aviez- vous pas vu traînés tous ensemble au supplice ces magistrats dont les travaux a voient été consacrés à rendre avec honneur la justice, et qui , seuls pendant si long-temps, avoient élevé leur voix en fa^ veur du peuple ? N'aviez-vous pas vu passer, je le nommerai seul, n'aviez-vous pas vu passer l'auguste Malesherbes , accablé sous le poids des ans, mais fier encore d'avoir pu consacrer les derniers accens de sa voix à la défense d'un prince qui l'avoit appelé près de lui dans ses diverses fortunes? N'aviez-vous pas vu passer encore des familles entières, arrachées àleuv rustique foyer^ pour un souvenir des anciens temps, p9ur un acte de compassion envers de malheureux proscrits; des familles entières
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où la volonté du père devoit au moins absoudre une femme timide et des enfans res* pectueux ? .
Ah! je n'ai pas tout dit, on ]e présume bien. Je sais que , vous glorifiant encore de la mort de Louis y on ne peut espérer de vous émouvoir, en vous rappelant la destinée de son illustre compagne. Vous avez provoqué vousmêmes son jugement sanguinaire, et vous le défendez de vos forces expirantes contreFuniverselle indignation de l'Europe; mais excu« serez-vous le regard d'indifférence que vous avez jeté sur tous les avilissemens dont on a fait recherche , pour accroître les peines et les douleurs de la victime ? Cet abandon dans sa prison , ce grabat, ce réduit, ce char, ce tombereau Vous l'avez su , et vous n'avez point
été révoltés de tant d'outrages* Que dis -je? votre farouche orgueil a joui de l'abaissement ignominieux d'une fille de tant de rois, et votre philosophie ridicule a trouvé dans les maximes de l'égalité la justification de la plus cruelle barbarie. François , vous l'avez souffert, vous avez supporté qu'on trahît en votre pom les devoirs de Thospitalité. Vous ne l'aviez pas reçue, cette reine étrangère, elle ne vous avoit pas été confiée pour sa honte et pour son déshonneur; mais est -il une idée géné«
Kuse, un principe de morale, un sentiment de justice, qui n'aient été dédaignés et insultés par les dominateurs de ce temps, par des hommes inhumains avec insolence; et fastueux, pour ainsi dire, dans le crime et dans la perversité ? Dieux ! que leur avoit fait encore Fincomparable sœur de l'infortuné monarque?
Elle n'a voit eu de rapport avec l'autorité que pour servir les malheureux de ses recommandations; elle ne s'étoit mêlée que par ses larmes à la révolution, et constamment attachée au sort personnel de son frère , elle t'eût suivi dans un désert , sans reporter ses regards vers les pompeux dehors de la haute fortune. Modeste et même timide au milieu des grandeurs, fière et courageuse dans les disgrâces , et toujours vertueuse, toujours pure de cœur et d'esprit, toujours à son Dieu ; oui , la victime étoit digne d'être immolée sur l'autel élevé au génie du mal, par une secte impie et sacrilège. Mais un rayon du ciel aura pénétré ses regards , un ange l'aura couverte de ses ailes dorées, et lui aura fait oublier la terre, avant que le fer des brigands l'ait frappée. Ah ! ' terminons. Je n'ai voulu rappeler que les forfaits dont la convention n'a pu détourner sa vue; et l'esprit succombe, l'âme s'affaise en y reportant sa pensée. Législateurs , vous aviez à
Tavance interdit les babils de demi, et la frayeur, répondante , retenoient les larmes de la pitié; mais les cris de douleur et de déses«« poîr, des mères , êe» épouses , des enfans et des frères , redemandant les objets de leur culte ou de leur tendresse; ces cris multipliés, ces cris décbirans, et qui ont retenti jusques aux extrémités de l'Europe, ne les aTiez-voua pas entendus ? Vos souvenirs aujourd'hui vous poursuivent; mais serez-vous absous par vos regrets tardifs? le serez-vous par votre repen* tir ? Le monstre qui faisoit trembler la France et qui vousépouvantoit vous-mêmes, ce mons-»
tre avoit des pieds d'argile, et cependant vous n'avez osé l'attaquer qu'au moment où il étoic prêt à vous disperser. Sans doute, le scandale éclatant de ses crimes vous a servis dans cette lutte , mais les ombres plaintives de cent mille victimes seront-belles consolées, en apprenant que leur sacrifice a décidé votre triompbePAh! c'étoit pour les prévenir, ces crimes abomina* blés, qu'il falloit vous montrer, qu'il falloit hâter votre courage. Quelle réparation offrirez -vous à la nation pour un si grand nombre de pertes? quels adoucissemens tenezvous prêts pour tant de larmes? ou quels émi* nens services, quels traits de talent et de génie , en faisant affluer autour de vous les
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sentimens de rèconnoissance et d'admiration, pourront dérober à la sévérité de l'opinion publique votre longue indifférence à tous les actes de barbarie dont vous avez été les témoins? Une tache de sang se présenterapartout dans le tableau de votre administration, et rien de près , rien à distance , n'en dis-traira les regards.
FIN lin TOME lYEUVlàME.
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