INTRODUCTION' A LA VIE CHRETIENNE
CIIAP. IV.
■ 'appliquer à l'Esprit scu! de Jésus-Christ, /jui est le principe de toute vertu, pour les puiser en lui. Mais c'est une grande grâce quand il nous en donne la vue distincte, qu'il nous en découvre en particulier la nature et les inclinations, et qu'il nous fait entrer dans l'esprit de celles qu'il faut pratiquer dans les occasions. Et quoique cette vue semble moins simple, néanmoins comme elle est plus dilatée, elle donne plus d'intelligence des vertus, qui sont en lui en éminenoe et en simplicité, et une grâce plus générale pour les acquérir : ce qui est un très-grand secours pour la perfection et pour la ressemblance à Jésus-Christ.
La conduite de Dieu, pour y avancer une Ame, est, premièrement, de lui donner la vue des fautes contraires aux vertus, et de l'impuissance qu'elle a de s'en défendre et de s'en préserver, hors du secours de Jésus- Christ.
Secondement, de lui mettre devant les yeux des personnes accomplies, qui sont dans l'étude et dans la pratique de la pureté des vertus, et qui lui sont comme des modèles vivants, et des suppléments de la présence de Jésus-Christ, et ensuite de lui donner le désir de les imiter.
Troisièmement, ce bon maître des âmes fait la grâce et d'apaiser par son Esprit la chair, opposée à la vertu; et même, malgré sa résistance, il fait entrer intérieurement dans l'exercice des vertus.
Quatrièmement, il lui donne la vue de leur pureté, et de la manière sainte dont Notre-Seigneur même les pratiquait, établissant l'âme dans la disposition des vertus par Jésus-Christ, qui en est l'unique maître: et .'î»e qui y est ainsi établie, s'y naturalise tellement, qu'elle n'a de joie ni de liberté que dans ce divin exercice.
Or la meilleure disposition par laquelle nous puissions être préparés k donner lieu a l'Esprit de nous posséder, pour nous établir par lui en ses vertus, est l'anéantissement intérieur. Si bien qu'aussitôtque nous nous serons laissés anéantir à ce divin Esprit en tout nous-mêmes, nous nous verrons établis par lui dans la disposition de toutes les vertus, et dans une préparation et inclination à les pratiquer toutes dans l'occasion, et nous vivrons en cette disposition continuel le. Je prie Jésus-Christ notre amour, si c'est la gloire de son Père, de nous vouloir accorder cette grâce de nous voir toujours anéantis, petits, et les plus petits des hommes, les pauvres petits esclaves et serviteurs de tous, quoique très-indignes ; nous avouant encore plus indignes que nous ne saurions exprimer et concevoir, et voyant les autres incomparablement au-dessus de nous.
Or comme le moyen le plus court pour nous tenir en cet anéantissement, et pour ttireren nous l'Esprit-Saint qui y établisse les vertus, est de nous présenter souvent à Notre-Seigneur comme pauvres mendiants, petits, anéantis et dépouillés de tout, mais soupirant après notre perfection, ce qui ne se fait jamais mieux que par l'oraison : nous
avons cru devoir donner ici une méthode qui facilitera beaucoup cet exercice.
Manière de faire oraison sur les vertus
La méthode que Notre-Seigneur enseigne à ses disciples, ne se donne qu'au défaut des soins plus particuliers de l'Esprit, qui conduit ses enfants dans ta prière.
Lorsqu'il les tient aans le délaissement, et qu'ils ne savent pas les voies qu'il faut tenir, ils se trouvent fort empêches pendant ce temps, s'ils ne sont retenus et réglés par quelque saint modèle qui les conduise.
Nous en proposerons ici un facile, et qui est conforme au dessein même de Dieu le Père, exprimé autrefois dans la Loi. Il consiste à avoir Notre-Seigneurdevant les yeux, dans le cœur et dans les mains. C'est ainsi que, par ordre de Dieu, les Juits devaient porter la Loi. Erunt verba hœc in corde tuo. Et litjabis ea quasi signutn in manu tua, erunt- (jue et movcbuntur inter oculos tuos. (Deut. vi, vin seq.)
Le christianisme 'consiste en ces trois points; et toute celte méthode d'oraison y est comprise : à savoir, de regarder Jésus, de s'unir à Jésus, et d'opérer en Jésus. Le premier porte au respect et à la religion; le second, à l'union ou à l'unité Avec lui; le troisième, à l'opérai ion, non pas solitaire, mais jointe à la vertu de Jésus-Christ, que nous avons attirée sur nous par la prière. Le premier s'appelle adoration; le second, communion ; le troisième, coopération. (Connaître, aimer, faire.)
Or, afin de pouvoir appliquer aisément cet exercice à toutes les vertus, nous en donnerons ici un modèle sur la vertu de la pénitence.
Premier point. — Ayons Notre-Seigneur devant les yeux. C'est-à-dire considérons avec respect Jésus-Christ, pénitent pour nos péchés. Honorons en lui le saint Esprit de pénitence, qui l'a animé dans tout le cours de sa vie, et qui ensuite a rempli le cœur de tous les pénitents de l'Eglise.
Tenons-nous en révérence et en respect vers une chose si divine et si sainte : et après que notre cœur se sera répandu en amour, en -louanges et en autres devoirs, demeurons quelque temps en silence devant lui, dans ces mêmes dispositions et sentiments religieux au fond de notre âme.
Second point. — Ayons Notre-Seigneur dans le cœur. Après avoir ainsi respecté Jésus-Christ et son saint Esprit de pénitence, nous passerons un temps à soupirer après ce divin Esprit. Nous prierons cet Esprit, à qui seul appartient de faire un cœur nouveau, et de former une Ame de pénitence, de vouloir descendre en nous. Nous le conjurons, par toutes les inventions de l'amour, de vouloir venir en notre âme pour nous rendre conformes à Jésus-Christ pénitent, ayant à continuer en nous la pénitence qui! a commencée en lui, et devant porter la partie et la mesure de la peine qui est due à un corps plein de péchés comme le nôtre.
Nous nous donnerons à lui pour en être
possédés, et pour être animés de sa vertu : ensuite (Je quoi nous demeurerons encore un temps en silence auprès de lui, pour nous laisser détremper intérieurement de son onction divine, afin qu'il nous porte, dans les occasions, à te! exercice de mortification qu'il lui plaira.
Troisième point. — Ayons Noire-Seigneur d.ins les mains. Le troisième point de l'oraison est de porter Notre-Seigneur dans les mains, c'est-à-dire de vouloir que sa divine volonté s'accomplisse en nous, qui sommes ses membres, qui devons être soumis à notre chef, et qui ne devons point avoir de mouvement que celui que nous donne Jésus-Christ, notre vie et notre tout; qui, remplissant notre âme de son esprit, de sa vertu et de sa force, doit être opérant en nous et par nous tout ce qu'il désire.
Il est dans les pasteurs, Pasteur; dans les prêtres. Prêtre; dans les religieux, Religieux; dans les pénitents, Pénitent : et par eux il doit opérer les œuvres de leur vocation. Il doit donc opérer en nous des effets île pénitence; et nous devons toujours être en cet esprit dans une coopération fidèle à tout ce qu'il veut faire en nous, et opérer par nous. Ainsi, pour troisième exercice, nous nous donnerons à cet Esprit, que nous a'ons attiré sur nous dans le second point, pour opérer par lui, !e long du jour, les œuvres de pénitence, désirant de vivre en lui s.ins relâche, puisque c'est pour cela que nous l'avons souhaité dans l'oraison. Et nonseulement nous nous donnerons à ce divin Esprit pour faire en lui les œuvres de pénitence, hors de l'union duquel il n'y en peut avoir; mais encore nous nous y abandonnerons entièrement, afin qu'il fasse en nous tout ce qu'il voudra pour satisfaire à Dieu.
Or pour éclaircir encore cette méthode, et pour s'en servir plus aisément dans les autres vertus, dont on doit dire le même que de la pénitence : il faut savoir qu'on ne peut être pénitent qu'en Notre-Seigneur, qui est le pénitent unique de toute l'Eglise, mais répandu dans l'âme et dans le cœur de tous les pénitents, qui doivent gémir et souffrir en ce monde, pour la satisfaction de son Père.
Ainsi, il faut faire passer en notre cœur l'Esprit du Fils de Dieu pénitent, pour l'être en sa personne et en sa vertu. I! lui faut demander l'Esprit qui nous mette en disposition intérieure de pénitence envers Dieu, comme d'humiliation, île contrition réelle, de condamnation du péché, d'horreur du siècle et de ses maximes ; et qui nous donne un zèle entier de satisfaire en nous et sur nous pour la peine due au péché; en sorte que nous ne nous contentions pas d'envisager la pénitence en autrui, ou de la sentir en notre emur, mais même que nous désirions et demandions la force de la faire passer en noire corps, puisque tout ayant péché, tout doit payer à Dieu.
Il faut donc demander à Dieu sa force et sa vertu pour exercer la satisfaction qu'il
désire, avec un abandon parfait pour tout ce qu'il lui plaira de nous imposer par lui et par ses ministres. Il faut entrer en la pénitence intérieure de Jésus-Christ, qui est immense en lui et en ses membres; voulant porter autant qu'il plaira à Dieu tout ce qu'il a porté en sa chair, et tout ce que ses membres ont porté en la leur, ne voulant point de bornes que celles que sa sagesse nous impose, et qu'il nous signifie en nos supérieurs qui occupent sa place.
Il faut ainsi se perdre en cet esprit de contrition de Jésus-Christ, en celte mer immense, en cet océan de pénitence, pour être présent en esprit à tout ce qu'il fait en lu:', et à ce que font tous les saints pénitents de l'Eglise; qui ne servent qu'à exprimer ce qu'il renferme en son intérieur, et ce qu'il eût voulu porter sur son corps, s'il eût été capable de supporter en la faiblesse de sa chair tout ce qu'ils ont souffert.
Notre-Seigneur s'est dilaté, en dilatant le corps de son Eglise, et il porte les peines de ses membres, puisqu'il est inséré et insinué en eux par son esprit. Il anime leur âme; il donne force à leur esprit el à leur cœur par sa présence et par sa vertu; et ainsi, il est plus pénitent en eux qu'ils ne le sont en eux-mêmes. C'est l'esprit de Jésus-Christ pénitent en leurs âmes qui les fait pénitents.
Et c'est là le second effet de l'oraison, et la seconde intention de Dieu et de Jésus- Christ en la prière. Car, la première est de sanctifier le nom de Dieu : Sancti/ieetur nomen tuum; c'est pourquoi nous prenons pour première occupation d'honorer et de respecter l'Esprit de Dieu en lui. La seconde, est de faire venir son royaume en nous : Adve- ■nial rerjnum tuum ; ôr le royaume de Dieu vient en nous, lorsque dans la prière nous attirons son Esprit sur nous, qui, par sa vertu, nous assujettit entièrement à lui. La troisième, est de vouloir que sa divine volonté soit accomplie en nous : Fiat voluntas tua; ce qui se fait en coopérant fidèlement aux mouvements du même Esprit.