INTRODUCTION A LA VIE CHRETIENNE
aucune créature : Gloriam meam alteri non
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clabo. (Isa. xlii, 8.)
L'aversion et la haine que Dieu a contre la superbe, fait qu'aussitôt qu'une âme est si misérable que de s'y laisser aller, dès ce moment, il se retire et la laisse à elle-même; il lui soustrait sa grâce et son secours j et par la môme raison, il n'en approche qu'autant qu'elle se ville d'orgueil et de toute estime propre. Et c'est pour cela que nous disons que la sainte humilité est le fondement de toutes les verlus, qui ne se peuvent acquérir sans la grâce et sans le secours divin, qui ne se donne qu'aux humbles : Uumilibus autem dat gratiam. (Jac. iv, 6.)
Nous commencerons donc par l'humilité, et nous verrons, premièrement, en quoi elle consiste.
I" Section. — De la nature de l'humilité.
L'humilité a trois parties. La première, est de se plaire dans la connaissance de soimême. Car il y a des personnes à quj Dieu fait connaître ieur propre misère et leur défaut, et à qui il en donne même l'expérience, leur faisant remarquer leur stupidité, leur légèreté, leur inutilité et incapacité a toutes choses : mais ils sont tristes dans cette vue; ils ne la peuvent souffrir; ils cherchent en eux quelque chose qui les flatte; ils tâchent de découvrir quelque perfection et quelque vertu qui les mettent à couvert de cette conviction : et c'est un effet de superbe. On se trouve souvent en tel état, que l'on sent de grands abattements de se voir tel que l'on est ; à savoir, rien dans la grâce, et rien dans la nature, inutile à tout bien, insupportable à soi et à tous. Si cela décourage intérieurement, c'est une marque d'une fausse humilité.
Au conlraire, Notre-Seigneur fait éprouver la même chose à des personnes saintes qu'il chérit et qu'il aime, et qui sont établies dans la vraie humilité, afin d'approfondir davantage en eux cette vertu, et de préparer un fond plus grand pour recevoir sa grâce et son amour. Mais ces âmes déjà humbles se réjouissent de connaître ce qu'elles sont : pourvu qu'elles n'adhèrent point à la malice de leur chair, elles sont contentes; mais quelquefois elles ne le connaissent point, et Dieu ne permet pas qu'elles fassent le discernement entre les attaques de l'a chair, c'est-à-dire la convoitise et le consentement: ce qui fait quelquefois le sujet de leurs peines. Tantôt elles sentiront opposition aux pauvres, et à leur faire charité ; tantôt elles sentiront opposition à Dieu et à sa sainte parole; tantôt elles sentiront d'autres mouvements qui partent du fond malin de la chair, qu'on nomme communément nature corrompue; et étant incertaines si elles y ont consenti, elles s'affligent et sont beaucoup humiliées en cet état ; comme aussi dans la pensée de n'avoir pas assez travaillé pour se vaincre elles-mêmes.
Or toutes ces épreuves dans les saints ne
(16) Caro concupiscit advenus spirilum : spirilus auiem advenus carnem. (Calai. \, il.)
sont pas tant des sujets de peine et d'abattement, comme de confusion et d'humiliation. Et même cela laUr sert de mémorial de ce qu'ils sont, les faisant ressouvenir de la chair qu'ils portent, et de quelle nature ils sont composés, qui est une nature de péché, un fonds inépuisable de malice, de laquelle ils sont les ouvriers. Car ayant consenti avec Adam au péché, et ayant contracté par le surcroît de leurs propres péchés quantité d'habitudes vicieuses, ils ont altéré la pureté de leur nature; et ils l'ont tellement viciée, qu'il n'y reste plus rien qui vaille. Il faut un autre principe : il faut une autre génération, qui nous donne une seconde vie, et un second esprit pour la maintenir. C'est le Saint-Esprit même, qui opère en nous les mouvements au bien, et qui nous sollicite aux bonnes œuvres, comme notre chair aux mauvaises. Ainsi l'esprit et la chair sont en contestation perpétuelle: La chair, dit saint Paul, combat contre l' esprit, et l'esprit combat contre la chair (16). Ce qui fait que les saints, véritablement humbles, reconnaissent si bien ce qu'ils sont par eux-mêmes, et ce qui est de Dieu en eux : ils reconnaissent d'où vient le bien, et qui eh est la cause : ils rendent incessamment louange et gloire à Dieu pour les biens qu'il opère en leurs âmes, et s'humilient aussi incessamment pour le mal qu'ils font et qu'ils sentent en eux, reconnaissant leur pauvreté, leur misère et leur vileté, et se condamnant même comme étant la cause du mal qu'ils ressentent. Et cette vue les humilie, mais ne les abat ni ne les décourage point par aucune tristesse qu'ils en conçoivent.
C'est là le premier point de la vertu d'humilité : à savoir, d'aimer sa propre vileté et sa misère. Car [tour la connaissance de cette vileté et misère, ce n'est pas une partie, mais un fondement et une présupposition à la vertu d'humilité. C'est pourquoi la seule connaissance de soi était dans les païens, et néanmoins ils n'avaient rien de celte vertu chrétienne, dont le premier pas est le plaisir et la joie que l'on prend à se connaître soi-même.
Qu'est-ce donc que l'humilité? c'est l'amour de sa propre abjection : en sorte que peu à peu l'on devienne si amoureux de la vileté, de la petitesse et de la bassesse, que l'on l'aime partout et en tout.
Par exemple, une personne reconnaît en soi son néant, qui la rend vile et abjecte; elle reconnaît son infirmité, ses défauts, et même ses péchés; elle doit se plaire dans la vileté, dans la propre abjection, et dans le mépris qui lui en arrivent; elle doit se plaire en ce qu'il y a en elle de vil, d'abject et d'humiliant (17).
La vileté et l'abjection qui suit le péché, est tout à fait différente de l'opposition a Dieu. L'âme doit aimer la vileté où elle est réduite par le péché, si elle est humble; et détester pourtant son péché en ce qu'il s'oppose à Dieu. L'âme doit être tellement
(17) S. Fr. dk Sales, Inlrod., p. 3, cl). 6.
nraoureuse Je la vileté et do la bassesse, qu'elle la doit aimer partout où elle la peut rencontrer. Elle y doit trouver des charmes si doux, qu'elle ne trouve rien de si aimable. Il faut que ce soit notre reine, notre unique, notre bien-aimée. Amour de petitesse, amour de bassesse, amour d'abjection: c'est notre béatitude, c'esi notre unique paix.
L'humilité expliquée de la sorte, a sa source en Dieu même, lequel, quoiqu'il ne soit point capable par sa nature, à cause de ses perfeci ions infinies, d'être abaissé, néanmoins lia en soi un poids qui le porte vers les choses petites; car il est, par soi-même, aimant les choses basses. Il regarde les choses viles, dit David (18). // a regarde' la bassesse et la petitesse de sa serrante, dit la sainte Vierge (19); c'est-à-dire qu'il se plaît en cela, et qu'il y prend sa complaisance.
Or ce poids immense de la Divinité a rempli premièrement l'âme de Jésus-Christ de ses inclinations, et a mis en lui une tendance infinie vers la bassesse qui opère continuellement, sans qu'elle puisse jamais être éteinte et assouvie. Tout ce qu'il y a de mépris, d'anéantissement et d'abjection, n'est rien à sou âme auprès de celte soif immense qui l'embrase.
Et c'est en cela que consiste l'humilité de Dieu et celle de Jésus-Christ, à laquelle nous devons communiquer, et qu'il répand dans le cœur des Chrétiens, auxquels il donne le même poids et la même inclination vers les choses basses. C'est là la véritable humilité chrétienne.
Il faut regarder ce que le prophète dit du cœur de Jésus-Christ, qu'il marque avoir été soûlé d'opprobres (20) ; ce qui était un effet de l'immensité de Dieu, opérant au fond de son âme en l'infinité de sa puissance.
II ne faut pas le regarder seulement dans les humiliations qu'il a portées en sa propre personne, dont il a dit, étant sur la croix, Si lio [Juan, xix, 28); mais eneo^ dans les upprobres et dans les mépris qu'il désire souffrir en son corps mystique et en ses membres, au regard desquels il a dit aussi: Sitio, j'ai soif; et je meurs de langueur dans le désir de nouvelles peines et de nouveaux mépris : il faut que je m'étende en toute mon Eglise, et qu'en elle je satisfasse à ma soif : autant que je souffrirai en elle de mépris, autant j'aurai de joie et de consolation; autant je satisferai au désir immense que j'ai d'entrer dans la bassesse.
C'est mon Père, infini en ses désirs, qui cause cette langueur et cette immense volonté en moi, à l'égard de laquelle je ne suis rien, et ne suis pas capable de la contenter: ce qui fait que je cherche toujours quelqu'un sur la terre qui satisfasse à ma peine, et au désir que j'ai de boire à longs traits, en tout temps et en tout lieu, et les hontes et les mépris. De sorte que quand quelqu'un en souffre et en reçoit avec amour et joie, c'est autant satisfaire à ma soif.
(48) Humilia respicil. (Psal. cxn, 6; cxxxvn, b.) il9; Respexit liuirtilitatem ancillœ suce. (Luc.
Il me semble qu'il sérail bien juste de donner celte joie à Jésus-Christ en nous, et de travailler à le satisfaire et à le contenter en ce point. Et on doit bien recueillir, par l'opposition que nous avons à la honte, le peu que nous donnons de lieu à la puissance et à l'efficace de l'opération divine en notre cœur.
Dieu est immense en lui, et l'infinité de son poids doit tout humilier sous lui, et porter à l'amour du mépris et de la vileté. Il se trouve néanmoins que notre cœur lui résiste si fortement, et l'emporte si hautement sur lui, qu'au lien de tendre à la bassesse, nous ne tendons qu'à la hauteur, nous ne cherchons que la louange, l'estime et l'applaudissement. Dieu, si puissant en tout, et particulièrement en l'âme de son Fils, se trouve comme impuissant en nous-mêmes;
Etudions donc à renoncer à notre fond intérieur, à le condamner et à le soumettre à Dieu, afin qu'il fasse en nous l'impression qu'il désire, et qu'il nous pénètre de ses inclinations, de ses sentiments et de ses mêmes dispositions. Il faut beaucoup prier la majesté de Dieu, qu'elle opère en nous en sa puissance et eu sa vertu immense, pour nous humilier en lui, et pour nous mt;tlre en part de ses inclinations et de ses désirs.
L'humilité principale est l'intérieure, qui regarde premièrement l'esprit. Elle consiste à tenir toujours les puissances de l'âme soumises à Dieu, et en sa totale dépendance; en sorte que jamais l'esprit du Chrétien ne soit si insolent ni si superbe, que de s'élever en la présence de son Roi et de son Dieu; se tenant au contraire toujours en soumission et en révérence devant lui, altsndantsa lumière et ses ordres avec patience. Et ainsi il ne sera jamais si hardi, que d'agir et de raisonner par soi et en soi sur les choses; mais il se soumettra toujours à Dieu, attendant en foi sa conduite et sa règle.
Il en est de même de notre volonté, qui étant dans la chair île péché et dans le dérèglement présent, comme une reine qui ordonne et qui domine, doit être plus que l'entendement, en dépendance de l'Esprit divin, qui veut être le roi et le maître en nous.
Notre volonté, plus altérée par le péché que tout le reste, et par conséquent plus impérieuse et plus arrogante, est toujours prêle à commander, et très-peu disposée à obéir; et il faut de grands efforts et d'assidues applications pour la tenir assujettie et soumise. Elle ordonne de tout, et n'attend point les ordres, les mouvements et la conduite du Saint-Esprit et de la charité, qui seule doit dominer en nous, et nous mouvoir en suavité aux choses que Dieu désire. .
Donc la vraie et la parfaite humilité intérieure, est la soumission de la volonté sous Dieu.aussi bien que de l'entendement, qui doit se tenir comme mort, en altenle très-fidèle et soumise sous les impressions divines, et
' (20) Sttturabit-.tr opprobriis. {Tlirm. lu, 30.)