CHAPITRE PREMIER
Des encensements.
Aussitôt après que le prêtre est monté de la terre à l'autel, il commence à faire les encensements, qui comprennent de trèsgrands mystères, et dont l'explication surprendra peut-être l'esprit de ceux qui ne s'appliquent pas facilement à la considération des choses qui leur paraissent de peu de conséquence dans notre religion. Mais on ne se doit pas étonner, si de grandes
choses sont comprises sous des figures si petites et si légères en apparence ; car l'Eglise n'a rien de petit dans les idées de Dieu et de son Saint-Esprit, qui la dirige en tout, et qui ne fait pas moins pour elle que pour la Synagogue, où il ne laissait rien sans mystères : Omnia in figura contingebant Mis. Tout y était figure des choses saintes et magnifiques qui devaient arriver. Et cela même se passe parmi nous, n'y ayant rien maintenant dans l'Eglise qui ne soit figure de quelque chose cachée, soit dans uos
mystères présents, soit dans ceux qui se isont passés sous Jésus-Christ, dont l'Eglise ne se lasse jamais de parler, et dont elle ne croit jamais exprimer suffisamment la vérité et !a beauté.
.lit ce qui est admirable, c'est que les moindres choses n'étaient point autrefois sans mystère, comme le marque Notre-Seigneur en parlant de la loi : Iota unum aut anus apex non prœteribit a leye, donec omnia fiant : « Les plus petites choses de ta toi ne se passeront pas sans se voir accomplies dans /eurs vérités. » [Malth. v, 18.) Et ainsi on voit que, dans la loi et dans ses figures, les moindres traits étaient figuratifs des mystères et des vérités promises. De même dans l'Eglise de Dieu , les moindres cérémonies sont figuratives des mystères cachés ; et ces mystères sont d'autant plus grands, que les choses qui les représentent sont petites en elles-mêmes, selon la coutume de Notre- Seigneur, qui a toujours caché ses plus grands et plus saints mystères sous /es moindres choses, comme son grand mystère de l'Eucharistie sous les voiles du pain et du vin, ses grâY.es immenses et prodigieuses sous le vaisseau de l'humble et petite servante de Dieu, la sainte Vierge.
Ainsi, les encensements qui se font à l'entrée du prêtre à Tautel , représentent les louanges que Jésus-Christ et l'Eglise rendent à Dieu.
Le feu qui est dans l'encensoir est une figure du Saint-Esprit, reposant dans le cœur de Jésus-Christ.
Les divers grains d'encens qui se mettent dans le feu de l'encensoir, marquent les diverses prières des peuples de l'Eglise, qui se consomment en louanges à la gloire de Dieu , par la vertu d'un seul esprit résidant en Jésus-Christ et en l'Eglise. Et si quelquefois l'encens qu'on brûle est composé de plusieurs drogues , comme l'était le thymiame de l'ancienne loi, c'est pour faire connaître ou la nature de l'homme trèscomposée, qui se consomme en Dieu, et qui emmène avec soi toute la créature qu'il ren^ ferme en soi, pour avoir la gloire et la consolation de consommer eu Dieu par avance, tout ce qu'un jour sa sainteté doit consomme^ parfaitement, ou la diversité de l'un ou de l'autre Testament , des Juifs et des gentils qui doivent se joindre et s'unir en Jésus- Christ , pour donner à Dieu d'un même cœur la louange éternelle qu'il mérite.
L'encensoir est une figure du très-saint Sacrement, qui comprend en soi tous les saints qui sont cachés et consommés en lui, pour la louange et la gloire de Dieu , les élevant incessamment vers lui, comme des lumées et des vapeurs de bonne odeur.
Cet encens s'y met à trois fois. Premièrement, pour signifier que la bénédiction que Jésus-Christ doit donner par le prêtre, se donne au nom de la très-sainte Trinité , qui lui donne tout bien pour le répandre en nous : Bcnedixit nos in onini bencdictionc in Christo : Dieu résidant en trois personnes,
nous bénit en Jésus-Christ et p&rJésns-Çbrist. Secondement, parce que c'est à l'honneur de la très-sainle Trinité, que se répandent les louanges îles saints devant Dieu , et que c'est pour elle qu'ils se consomment en amour et bénédiction.
Troisièmement, c'est pour montrer comme l'Eglise est cette multitude assemblée de Ja gloire de Dieu , séparée du commun des gentils, et tirée de la masse de perdition du inonde par le baptême, et en vertu de la très-sainte Trinité, à laquelle elle est dédiée et consacrée, soit en ses particuliers, soit en général, et de laquelle elle est une image et une représentation très-claire et trèsnaïve : car comme Dieu est un subsistant en trois personnes , ainsi l'Eglise et le peuple Chrétien est un en Dieu et en Jésus-Christ son Fils. Do même qu'un Dieu habite en trois personnes de toute éternité, sans changer leur distinction et leur multitude par son unité ; ainsi Dieu habite dans les fidèles au fond de leur cœur, et est le même en tous ; il les consomme en lui, il les abîme en lui, sans changer l'extérieur de leur personne, ni leur diversité. Et tout de même que les trois personnes sont distinctes en leurs caractères, demeurant les mêmes dans leurs opérations ; car toutes agissent par un même principe qui est Dieu , et pour cela elles sont inséparables en leurs opérations au dehors ; ainsi toute l'Eglise, tous les fidèles agissent en la vertu de Dieu , et tous opèrent par un même principe : Si quis loqnitur, quasi sermones Dei; si quis ministrat, tanquam ex virtute quam administrât Deus [1 Petr. iv, 11) : Qui parle, il parle la parole de Dieu ; qui agit et opère, il opère par la vertu de Dieu : c'est en Dieu que le fidèle doit agir et opérer.
Et de plus, de même que les personnes éternelles conviennent en leurs mœurs , et sont toutes semblables en bonté, douceur, justice et miséricorde ; ainsi les fidèles qui sont possédés de Dieu , sont semblables en leurs mœurs : Qui kabitare fucit unius moris in domo {Psal. lxvii, 7) ; ils sont tous bons, patients , justes , doux , pieux et miséricordieux, à cause qu'ils sont tous remplis d'un même principe et d'une même substance, d'un même esprit, de mêmes inclinations et de mêmes sentiments. C'est un même baume qui répand même odeur et mêmes qualités. C'est un même soleil en tous, qui donne même lumière. C'est un même agent qui répand même force. C'est un même tout qui opère une même chose en tous, et qui fait que tous les Chrétiens, et tous les vrais anéantis, sont les mêmes en Dieu. Et comme le Père est bon, le Fils est bon, et le Saint- Esprit est bon, à cause du même Dieu qui est bon, et qui habite dans les trois personnes ; ainsi tous les fidèles anéantis en Dieu sont tous bons comme Dieu, ayant tout en eux un même Dieu qui les occupe, les remplit et les convertit en lui-même par Jésus -Christ son Fils, qui possède ses mœurs, et qui les vient convertir et consommer en soi.
DES CEltEMONIES DE LA CRAND*MESSE. — LIV. I.I.
Les grains d'encens , jetés par trois fois dans le feu , signifient donc les fidèles de l'Eglise jetés dans la fournaise ardente du sein de Dieu, qui se répandent en louanges, et se consomment en lui par Jésus-Christ , en qui Dieu habite corporel leraent ; de même que le feu habite dans le charbon : Jymm veni mittere in terrant, et quid volo nisi ut accendatur.(Luc. xn, 49.)
Dieu est l'élément pur qui habite dans le eiel, comme le feu dans la région suprême; et lorsqu'il se veut manifester et habiter eu terre pour consommer les hommes, il entre en Jésus-Christ, il prend sa nature infirme, il la consomme et habite corporellement en lui : Inhabitat plenitudo divinitatis corporaliter (Col. u, 9) : de même que le feu élémentaire s'incorpore dans le bois , Dieu comme feu s'incorpore en celte nature qui habite en nous, et qui repose sur nos autels ; et en ce charbon ardent qui est fait d'un bois aromatique, il reçoit nos parfums, et les incorpore aux siens , pour n'en faire qu'un sacrifice et un holocauste, qui monte en odeur de suavité; il ne fait de nos oraisons et des siennes, qu'une seule et simple prière à la gloire de Dieu.
Et pour cela , après avoir laissé choir le dessus de l'encensoir, et y avoir renfermé tous les parfums, ce qui marque que Jésus- Christ qui avait ouvert son cœur et son intérieur, pour recevoir nos oraisons et nos parfums, les avait comme comprises et renfermées en lui : le prêtre, qui représente Jésus-Christ, donne d'abord trois coups d'encens au milieu de l'autel, ce qui nous fait entendre que Notre - Seigneur, caché dans le ciel et retiré au très-saint Sacrement, comme au sein de son Père, offre ses louanges et celles de l'Eglise à la très-sainte Trinité résidant en l'unité de Dieu et les jette lui-même en Dieu, qu'il nous a rendu sensible en soi-même, et nous a donné de quoi l'apercevoir et le moyen de lui faire nos offrandes : Filius Dei dédit nobis sensum, ut cognoscamus verum Deum.
(I Joan. v, 20.) Cette dévotion représente celle de Jésus-Christ, et pour cela on offre à Dieu l'encens même en présence du trèssaint Sacrement, pour exprimer extérieurement ce qui se passe intérieurement au tabernacle en Jésus-Christ. Et après on va exfiliquant par les autres neuf coups de chaque coté, ce qui s'est fait en abrégé, exprimant par là la dévotion de l'Eglise, qui n'est qu'une dilatation et une explication de la piété et dévotion de Jésus-Christ Notre-Seigneur.
Et pour cette raison, lorsque l'on donne de l'encens pour honorer simp.lement Notre- Seigneur, et que l'encens ne signifie point autre chose (comme lorsque l'on encense seulement le très-saint Sacrement), le prêtre ne donne point la bénédiction sur l'encens : où au contraire, quand l'encens est donné pour autre sujet que pour le seul respect à la personne de Notre-Seigneur, à savoir, pour exprimer les oraisons des saints et celles du Fils de Dieu, le prêtre donne la
bénédiction sur l'encens avec cette oraison : Ab illo benedicaris, in cujus honore cremaberis : Soyez béni par celui en l'honneur de qui vous serez consommé; ce qui marque que Jésus-Christ répand ses oraisons et celles de son Eglise triomphante et militante sur nos autels, pour nous unir aux siennes et mêler nos prières et notre cœur avec les louanges de tout le monde , étant perdus et anéantis comme l'encens dans le feu, qui so consomme en l'honneur et à la louange de Dieu.
Les neuf coups qui se donnent à chaque côté de l'autel représentent les devoirs de l'un et de l'autre Testament envers la trèssainte Trinité, à laquelle ils sont offerts par Jésus-Christ, qui les comprend en soi, et les répand dans l'un et l'autre Testament.
Les deux côtés de l'autel représentent l'Ancien et le Nouveau Teslament.de même qu'autrefois ils étaient signifiés par les deux angesqui étaient surl'arche, qui étaient tous deux semblables et unis, et qui représentaient les louanges que l'un et l'autre Testament rendent à Dieu : Opus unum erat in duobus cherubim ( III Reg. vi, 25), et par la liaison et le rapport qu'ils avaient ensemble, ils représentaient l'uniformité des deux Testaments dans l'adoration d'un Dieu en unité d'esprit et de religion. D'où vient qu'on fait surlesdeuxcôtésdel'autel les mêmes cérémonies, et l'on donneles.mêmescoups d'encens.
Les trois premiers coups qui se donnent sur chaque côté de l'autel, vis-à-vis les trois chandeliers, et à égale distance, et non pas coup sur coup l'un sur l'ai. lie, comme ceux qui se donnent au milieu de l'autel, expriment les louanges et les honneurs des anges et des saints qui ne sont qu'une étendue des louanges très-précieuses que Jésus- Christ a une fois offertes au Père éternel. Ces trois coups se doivent jeter sur l'autel , parce qu'ils se donnent au Père éternel, qui est figuré par l'autel, et qui est toujours en repos sur son trône, où il habite en sa majesté, et d'où il n'estjamais descendu comme le Fils et le Saint-Esprit, qui sont devenus suppliants pour nous; car l'un est résidant sur nos autels toujours priant pour nous; savoir, Notre-Seigneur le Fils unique du Père, et l'autre repose dans le cœur des fidèles, qui prie toujours le Père, dit saint Paul, il prie pour les saints selon Dieu : « Sccundum Deum postulat pro sanctis. » (Rom. vin, 27.)
Après ces trois premiers coups, on porte deux coups d'encens au coin de l'autel, l'un en bas et l'autre en haut, pour montrer que tout le sein de Dieu est rempli des louanges de Jésus-Christ et des saints. Et pour cela on ne laisse aucune place qui ne soit parfumée. C'est aussi pour montrer que le Fils de Dieu est descendu en terre, puis il est remonté pour parfumer l'autel de Dieu d'éternelles louanges. D'où vient qu'après ces deux coups on revient à parfumer l'autel de trois coups d'encens : ce qui marque les louanges qui se rendent en l'honneur du Verbe, la seconde personne. Ils se font en rond, parce que le Verbe divin est sa propre
louange, et qu'il loue Dieu par soi-même. Il trouve en Dieu toutes ses louanges, exprimant comme Verbe et comme image de Dieu tout ce qui est de ses beautés et de .-es grandeurs. De plus, mêinecomme homme, et comme empruntant notre chair, il seren.l à lui-même ses louanges : il se loue en soi et n'a que faire d'emprunter ailleurs des louanges. Et sion n'achève pas le rond, c'est que ces louanges commencées en Jésus- Christ doivent être continuées dans toute l'éternité, et cetteélernité commencée est signalée par le demi-rond.
Ces trois coups se jettent aussi sur l'autel, et non pas au-dessous, à cause que Jésus- Christ, l'hostie de louange, repose sur l'autel. 11 n'en est pas de même des trois derniers coups d'encens : ils se donnent plus bas au-devant de l'autel, pour marquer que c'est à l'honneur du Saint-Esprit reposant dans le cœur des fidèles qui habitent sur terre, au-dessous des autels, et non fias ausus, comme Jésus-Christ Notre-Seigneur.
C'est encore avec cette différence que les ■cups ne se donnent pas en rond, comme à l'honneur du Fils, à cause que le Saint- Esprit ne reposera pas éternellement sur terre dans le cœur des fidèles, qui n'y seront que pour un temps durant le cours de jette vie qui sera court : où au contraire les louanges que l'humanité sainte rend au Verbe dans soi, seront pour une éternité qui ne nuira jamais; ce sera un cercle qui commencera et finira en soi toute l'éternité : car Jésus-Christ loue le Verbe par la vertu du \ erbe; et ainsi le Verbe se loue, il commence I ar soi et aboutit à soi.
Ce qu'on a fait à la main gauche, on le fait après à la droite, pour faire entendre que les louanges du Vieux et du Nouveau Testament sont comprises dans le saint sacrifice de la Messe, et qu'elles sont offertes en union de celles de Jésus-Christ, sans lesquelles elles ne seraient pas reçues. C'est pourquoi, après qu'on a représenté les louanges et les honneurs qu'on doit au Fils de Dieu, par ces trois coups d'encens à demi-rond du côté gauche, on passe aussitôt au côté droit, représentant par là que ces louanges et prières de l'Ancien Testamentsont premièrement émanées du Verbe et méritées par Jésus- Christ qui devait venir, en vue duquel Dieu a voulu faire grâce et miséricorde à ceux de l'ancienne Loi, qui n'ont rien eu de saint etde pur en eux, que ce que Jésus-Chrbt leur a mérité par avance, vu même que rien n'est accepté de Dieu que par Jésus-Christ. D'où vient que tous les saints de cette loi ne sont entrés au ciel qu'avec Jésus-Christ et n'ont pu avoir accès au Père que par lui.
C'est pour cette raison que ces prières de l'Ancien Testament sont offertes sur l'autel avec celles de Jésus-Christ, pour montrer que c'est avec lui et par lui que Dieu les admet. Outre que ce sacrement étant la continuation du sacrifice de Jésus-Christ entrant au ciel avec ses saints, il faut qu'il représente les louanges de tous les saints.
Le taint sacrifice de la Messe est la conti-
puation du sacrifice de Jésus-Christ, consommé en son Père au jour île la résurrection, et communiant son Père au jour de son ascension, entrant dans son sein avec ses patriarches et ses prophètes; mais c'est un sacrifice prévenant le sacrifice universel de toute l'Eglise consommée en Jésus-Christ, et montant dans le ciel au jour du jugement et du sacrifice universel : car alors non-seulement l'Ancien Testament, mais encore le Nouveau sera consommé en Jésus-Christ:
toute l'Eglise ne sera qu'une hostie de louange avec Jésus-Christ ; toute la loi écrite et la loi de grâce ne sera qu'un Jésus-Christ.
Joint encore que, figurant ce dernier sacrifice du jour du jugement, où nous serons tous consommés en un, où l'Ancien et le Nouveau Testament ne seront qu'une bergerie gouvernée par un pasteur et consommée en un agneau, on doit exprimer les louanges de l'un et de l'autre. Ce qui parait par le? six coups qui se donnent pour honorer le Saint-Esprit, trois de la part du Nouveau Testament et trois de la partde l'Ancien.
Ils se font consécutivement pour montrer qu'un même esprit lie les deux Testaments, qu'un même esprit règne sur les deux, qu'un même esprit les consomme tous deux en un, et fait qu'ils nesontqu'une hostie de louange en lui, en son amour et en son feu: car c'est un même esprit qui élève les saints à la louange et à la gloire de Dieu. Un même esprit nous fait prier en l'un et en l'autre Testament; et celui qui aura plus eu de cet esprit sera le plus saint. Un seul esprit fera donc un seul tout de tous les particuliers de l'Eglise, tant d'une loi que de l'autre.