INTRODUCTION A LA VIE CHRETIENNE. — C1IAP. V
en elle-même et en son fond, hors de l'état de Dieu qu'elle participe, demeure simple néant, qui renferme en soi la privation de tout l'être, comme Dieu en contient la possession. Dieu est un abîme de perfection, et le néant est un abîme d'imperfection. Quand on serait jusqu'à la fin des siècles, on ne pourrait pas nombrerpar le menu quelles sont les privations et les défauts que contient le néant, ni les mépris qui lui sont dus : de même, quand on serait jusqu'au jour du jugement, on ne pouirait pas raconter quelles sont les grandeurs et les perfections de Dieu. Enfin, le néant est l'objet de l'oubli, du mépris eldu délaissement, comme Dieu est le sujet de l'admiration, de l'adoration et des louanges de tout le monde.
La justice donc, qui demandequ'on rende à chacun ce qui lui appartient, apprend à la créature à se rendre ce qu'elle mérite en son fond, et à subir le traitement qui est dû à une si grande vileté, comme elle apprend aussi à rendre à Dieu ce qui lui est dû, c'est-à-dire, tout honneur et louange.
Lorsque je me regarde en mon fond, .c'està-dire en mon néant, je vois que je ne mérite que confusion et que mépris. Et au contraire, lorsque je contemple Dieu en lui, ou hors do lui, en son essence, ou répandu en ses effets, en moi ou hors de moi , je trouve qu'il mérite tout honneur et louange. A Dieu,ditsaint Paul, soit rendue bénédiction, louange, honneur et action do grâces par toute créature, et pour ce qu'il est en lui, et pour tout ce qu'il est hors de lui (33). Je vtjs donc et.je reconnais que tout honneur doit être rendu à Dieu, comme à l'auteur et ai' possesseur de tout être et de toute perfection; et qu'au contraire le néant, en étant privé en lui-même, doit être méprisé, délaissé, oublié, négligé.
Le néant est si misérable, qu'on ne saurait même penser à lui, et. si on en dit quelque parole, et qu'on en ait quelque idée, c'est sous l'emprunt de quelque forme et de quelque conception qui ne lui appartient pas : tant il est peu capable de donner quelque estime de lui. Si on y pense, c'est pour déplorer son état, et pour reconnaître ce qui lui manque et ce qu'il n'est pas. Rien au inonde de si vil et de si abject. On ne saurait avoir de terme pour exprimer toute sa vileté et toute son abjection. Et c'est là la condition véritable de la créature en son fond, et en ce qu'elle est par elle-même, avant que Dieu l'ait revêtue de lui. Et elle ne cesse point d'être en elle ce qu'elle est par ellemême pour toute la communication que Dieu lui donne de son être.
Dieu mérite de l'honneur pour sa perfection, et le néant mérite le mépris pour son imperfection. Le néant, quoique caché sous l'être le plus parfait, ne laisse pas toujours île mériter en soi ce traitement indigne; il faut laisser à l'ouvrier l'honneur de son ou-
(33) Benediclio, et claritas, et sapientia, et gratiarum actio, honor et virlus, et fortiludo Deo noslro. (Apoc. vil, 12.) Hegi sœculoruiti immortali, invisibiti,soli Deo, honor et gloria. (/ Tan. î, 17.)
vruge, comme au peintre la gloire de son tableau. C'est à lui à qui l'honneur en est dû, et non pas à la toile qui porto cette peinturp, qui ne mérite que mépris. Et si elle pouvait parler et qu'elle fût sensible aux sentiments de la justice, elle dirait: Honorez celui qui m'a choisie pour me fa'ire le sujet de son ouvrage : Honorez celui qui mérite d'être honoré, qui m'a tirée de l'état ou j'étais, pour faire sur moi de si grandes merveilles. Voyez le derrière du tableau, et vous connaîtrez que je n'étais propre qu'à être un torchon de cuisine : je n'étais bonne à rien, et maintenant je suis mise sur des autels, où l'on adore ce que je porte et ce que je représente; cela n'est point à moi :je n'y ai point de part; je n'oublie point ma première condition, je sais bien le fond qui est en moi; je ne l'ai pas encore perdu de vue.
De plus, l'amour que j'ai pour mon maître et pour l'ouvrier qui m'a choisie du milieu de ma vileté, pour être le sujet de ses œuvres, et pour faire ces merveilles en moi. m'oblige bien à l'honorer, et. à lui procurer lagloire qu'il mérite, et à avertir tous ceux qui se séduisent en nie voyant et s 'attachant à moi, de le glorifier, et de tourner les yeux vers celui qui a fait ce grand œuvre.
Ainsi la sainte Vierge, toujours convaincue de son néant, et toujours instruite de sa bassesse, disait à haute voix : Celui qui est puissant a fait en moi de grandes choses. Il a choisi cette pauvre servante : il a choisi ma pauvreté et ma vileté, pour imprimer en elle l'œuvre de son amour, de sa sagesse, et de sa toute-puissance (34). Il a fait en moi son chef-d'œuvre; il y a fait sa merveille; i-1 a fait sur moi son portrait; il y a fait son Verbe sensible, et il a choisi ce pauvre petit néant, pour étendre sur lui les traits les plus parfaits et les plus beaux de sa grandeur et de sa majesté. Et c'est lui qui se l'ait rendre en moi des honneurs que je ne mérite pas, et qui n'appartiennent qu'à lui seul. Prenez garde à rendre à Dieu sa gloire et adorez en moi ses œuvres et ses merveilles.
C'est pour cela que l'Eglise est soigneuse pour son édification, et pour celle de tous les fidèles qui reçoivent des grâces de Dieu, de faire chanter à haute voix, et même tout debout pour obliger à une particulière attention, ce beau cantique, Magnificat, pour leur apprendre, à l'exemple de la très-sainte Vierge, à honorer Dieu en elle et en toutes ses œuvres. Car tout ce qui est hors de Dieu est de Dieu ; tout est émanation, épanchement et dilatation de Dieu, qui répand son être visiblement sur la créature. C'est cet esprit qui couvre les eaux (35). C'est le manteau qui, couvrant et enveloppant le néant très-méprisable en soi, mérite seul d'être honoré. Que Dieu donc soit glorifié, s* due le néant soit oublié et méprisé.
Le même sentiment de vileté et de bassesse, qui éclatait si saintement en la très-
(34) Fecit mihi magna qui potens est. Respexit Aumilitatem ancillœ sua?. (Luc. i, 49, 48.)
(3?) Spiritus Dei ferebalur super aquas. (Gen. l. 2.)
su
sainte Vierge, et qui faisait qu'elle ne voulait point qu'on fit attention sur elle, pour tout ce qu'on y voyait de grand, mais seulement sur Dieu, qui en était l'auteur, a été encore beaucoup plus parfaitement en Notre-Seigneur, qui était plein de vérité, et qui voulait accomplir toute justice (36). C'était ce sentiment qui le portait dans l'Evangile, à reprendre celui qui l'avait appelé bon (37). II refusait cette qualité comme homme, à cause que, comme tel, elle ne lui appartenait pas. Car, comme homme, il était créature, et par conséquent néant; ainsi tout ce qu'il était, venait d'ailleurs ; il venait de Dieu qui est la source universelle de tous les biens, qui l'avait tiré du néant, et qui lui avait communiqué ses trésors. Or, comme il n'y a que ce qui est, qui mérite la louange d'être bon, et que Dieu seul est, tout le reste n'étant que néant hors ce qu'il a de Dieu, Notre- Seigneur, comme homme, se voyait indigne de celte qualité, et ne pouvait souffrir qu'on l'attribuât à autre qu'à Dieu.
C'était là la source de l'humilité du Fils de Dieu, et qui faisait qu'il était si humble, et plus humble que tous les hommes ensemble, car ayant plus de lumière du néant de la créature que tous les hommes, il en était incomparablement plus avili, humilié et abaissé devant ses yeux, et devant la majesté de son Père, dont il connaissait si parfaitement la grandeur. Il voyait clairement qu'en tant que créature, il n'était rien de soi, non plus que le reste des hommes, et que son Père l'avait tiré de l'abîme du néant, pour le rendre dépositaire de tous ses biens. Pour cela, il était perpétuellement anéanti devant lui, avouant qu'il n'était rien. Il était toujours rempli d'étonnement pour tant de grâces, et de ressentiment pour tant de bienlaits, et il était sans cesse abîmé dans la louange de son Père, et dans un amour trèsardent pour celui qui l'avait tant aimé de toute éternité, et qui lui avait préparé ces grands dons, sans qu'il lui eût rendu, et même sans qu'il eût été capable de lui rendre aucun service.
La reconnaissance de celle bonté lui a fait mettre dans les mains des hommes le sacrifice d'action de grâces, le très-adorable sacrilice de l'autel. Cette même reconnaissance lu: a fait choisir une Eglise nombreuse, pour remercier Dieu par ses louanges et par ses sacrilices du bienfait inconcevable de l'avoir tiré du néant, pour l'élever à la dignité de son Fils. Et ce qui le faisait agir dans cette vue, était le sentiment de vérité et de justice. Par le premier, il connaissait ce qu'il était, à savoir, néant ; et ce qu'était son Père , à savoir, tout Etre. Par le second, il s'anéantissait entièrement devant sa sainte majesté, et se répandait en amour, en adoration, en louanges et en action de grâces.
Ce sont là les vrais fondements de l'humilité, qui sans doute sont très-fermes, lorsqu'il plaît à Notre-Seigneur de les établir solidement dans une âme.
(oG) Plénum verilatis. (Joan. I, 14.) Sir decel hos implere omnetn jusliliam. [Matlh. m, 15.)
Mais il faut savoir qu'afin d'agir dans toute l'étendue de la lumière de Dieu, qui nous montre notre néant, il est encore nécessairtde voir le néant en toutes les créatures, en sorte qu'en tout et partout nous soyons convaincus que tout, hors de Dieu, n'est que néant, que vanité, qu'ombre, que ligure, et que comme une écorce et un sacrement, sous lequel Dieu, comme nous avons dit, se cache pour se rendre sensible à nous.
Cette proposition : que tout hors de Dieu n'est que néant, doit être si universelle, que rien n'en soit excepté, ni les plus grands saints, ni la sainte Vierge, ni même la trèsadorable humanité de Jésus-Christ. Tout, hors ce qu'il y a de Dieu en lui, n'est que néant. C'est ce qui se rencontre essentiellement et indispensablement en toute créature. On ne doit donc regarder jamais en tout que Dieu seul purement et simplement. Que cette façon d'agir est sainte I qu'elle nous éloigne de mille amusements, où les plus spirituels se laissent aller et embarrasser, lorsqu'ils n'y sont pas bien établis 1 enfin, qu'elle nous applique à Dieu, et qu'elle nous remplit de lui 1
Dans cette vue, l'on trouve et l'on voit Dieu partout, et c'est un moyen des plus simples et des plus utiles pour se tenir toujours en sa divine présence. Hors de cette vue, l'on se remplit l'esprit des créatures ; et cet extérieur, qui ne devait servir qu'à nous porter Dieu dans le cœur, se rend luimême le Dieu de notre cœur, et une idole infâme quiest honorée dans le temple deDiej. C'est un manquement qui se rencontre ordinairement dans la conduite des âmes, lorsque les directeurs, ou parce qu'ilsne lesconnaissent pas, ou parce qu'ils ne sont pas Cdè* les à faire ouvrir les yeux à celles que Dieu leur a données, pour les conduire à lui, permettent qu'elles s'arrêtent à eux,charmées par l'éclat des choses qu'elles y remarquent en apparence. Au lieu de leur faire considérer que, pour tous les dons qui pourraien être en eux, ils ne sont que des néants , qu'ils ne méritent aucun honneur, et que c'est Dieu seul à qui il appartient.
Il faut être soigneux de leur faire entendre que les direcieurs en eux-mêmes ne sont rien, et qu'elles ne les doivent regarder que comme de purs néants, qui doivent être oubliés comme tels; mais pourtant, parce que Dieu se cache sous eux pour manifester ses ordres et ses saintes volontés, qu'il faut leur rendre de grands respects, puisqu'ils tiennent sa place et qu'ils le représentent.
Quand nous allons aux directeurs, il faut y aller purement et ne chercher que Dieu en eux, sans songer à l'écorce et au voile dont il est couvert. II faut pénétrer par la foi ce qui arrête et amuse nos sens ; et dans toutes les rencontres, négliger et mépriser ce qui paraît aux yeux de la chair, et tout ce que l'erreur du monde estime grand et considérable.
Soyons donc fidèles, ainsi que Dieu ie
(7>~) Quid me dicis bonum ? nemo bonus, nisi solus Deus. (Luc. xviu, y.)
INTRODUCTION A LA VIE CTIUEilKNNE.