CHAPITRE V
De l'oraison : « Supra quœ propitio, » etc.
11 est fait ici mention de trois sacrifices,, de celui d'Abel, de celui d'Abraham et de celui de Melchisédech ; parce que Je sacrifice de la sainte Messe renferme en soi tous les sacrifices, et de la loi de nature, et de l'ancienne loi, et même de la loi de grâce. Celui d'Abel est le sacrifice de la loi de nature, et tient lieu de tous ceux qui y ont été offerts. Celui d'Abraham nous représente ceux de l'ancienne loi et des Juifs dont il a été le père, et pour lesquels il a reçu le commandement de la circoncision, cérémonie qui les a depuis engagés au reste de la loi ue Moïse, quand elle leur eût été donnée, comme le dit saint Paul : Testificor omui homini circumcidenti se, quoniam debitor est unii-ersœ legis faciendœ. { GalaC. v, 3.) Le sacrifice de Melchisédech est la figure expresse et la vive image du sacrifice de la loi de grâce, et du sacritice même que Jésus-Christ olïre à son Père dans le ciel, et qu'il lui offrira à toute éternité, comme piètre, selon l'ordre de Melchisédech, qui
DES CEREMOîflES DE LA GRAND'MESSE. — LIV. VII.
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nous donne ici-bas tous les jours, sous les espèces du pain et du vin, la figure de ce qu'il fait là-haut dans le paradis. Et il ne s'en faut pas étonner; car tout ainsi que Notre-Seigneur en sa circoncision était figure de lui-même mort et ressuscité ; mort quant à sa première génération, qu'il dépouillait et retranchait en versant une partie de son sang; ressuscité, quant à la vie nouvelle qu'il portait cachée en sa chair sous l'image du vieil Adam : de même Notre-Seigneur, sous les espèces du pain et du vin, est figure de lui-même, s'offrant à découvert dans le ciel. Il est ici la figure et la vérité tout ensemble; et là il est la vérité toute nue.
Le sacrifice d'Abet représente le sacrifice de Notre-Seigneur Jésus-Christ, misa mort par ses frères les Juifs, nés d'une même mère et d'un même père, qui sont Dieu et la Synagogue figurés par Adam et Eve. Le sacrifice d'Abraham représente le Fils de Dieu sacrifié par la volonté de son Père ; et le sacrifice de Melchisédech représente le sacrifice de Jésus-Christ consommé par son Père, qui est proprement le sacrifice du paradis, où le Père se nourrit de son Fils, en nourrissant aussi son Fils de soi-même et de sa propre substance, après qu'il a répandu son sang sur la croix, et donné sa vie pour son amour. Melchisédech nourrit de son pain et de son vin Abraham, après qu'il fut retourné de la défaite de ces rois, qui emmenaient Lot captif avec ses concitoyens; ainsi, après que Jésus- Christ eut défait les troupes de l'enfer, après qu'il eut mis en déroute les démons représentés par Chodortahomor et par les antres rois ennemis, Dieu son Père le bénit : Benedixit ei (Gen. xiv, 19), et le reçut à bras ouverts avec des congratulations magnifiques, le nourrissant de sa propre substance, et l'embrassant dans son sein, pour le nourrir à jamais du lait de ses mamelles déliciouses et substantielles, de soi-même, et de sa propre béatitude.
Le sacrifice d'Abel représente seulement Jésus- Christ mourant en croix, et répandant son sang par la jalousie de ses frères, envieux du bonheur qu'il avait d'être ami de son Père par-dessus eux, et d'avoir des sacrifices plus agréables que les leurs au sentiment de Dieu. Les sacrifices de Caïn furent rebutés, comme étant composés seulement des fruits de la terre maigres et sans suc : où ceux de son frère Abel, composés de ce qu'il avait ue meilleur en ses troupeaux, furent très-agréables à Dieu et bien reçus de lui. Ainsi depuis la venue de Jésus-Christ, nui s'offrait lui-même comme une hostie pleine de graisse et de moelle, les sacrifices des Juifs, comme vides et sans suc, n'étaient plus acceptés : Sacrificiel medullata ofl'eram tibi cum incenso urietum. ( Psal. lxv, 15. ) Infirma et egena clementa, ( Galat. iv, 9. ) C'étaient des hosties désagréables et offertes par des personnes sans loi et sans religion, qui étaient sourdes, et qui n'avaient pas l'oreille percée pour obéir
à Dieu, comme Jésus-Christ qui était parfaitement soumis à son Père, et qui lui sacrifiait en esprit et en vérité : Hostinm et oblationem noluisti ; corpus autem aptasti mihi ( Ilebr. x, 5 ) ; ou comme dit le psaume même xxxix, d'où saint Paul l'a tiré : Aures autem perfevisti mihi; ou bien comme porte l'hébreu: Aures fodisli rnihi; tune dixi : Eccevenio. Car il ne se contentait pas d'un vain extérieur et d'une fausse et hypocrite religion, comme celle des Juifs, qui n'offraient que par contrainte des choses extérieures et inutiles, sans s'immoler euxmêmes en vérité, comme les hoslies le prêchaient, qui en étaient la figure.
C'était en cet esprit que Caïn présentait ses sacrifices : Premièrement, contre son gré et par hypocrisie , ne voulant pas qu'il fût dit qu'il n'eût point présenté de sacrifices, puisque la loi de nature le demandait, et qu'il l'avait ainsi appris de son père Adam, nouvellement'instruitde la bouche de Dieu, môme en l'exercice de la religion , pour laquelle seulement il l'avait mis au monde. Secondement, il n'offrait que des fruits et des créatures inanimées, sans s'offrir soimême, quoique le sacrifice dû à Dieu ne dût pas seulement être des créatures inanimées et sans raison ; mais que celui qui oflrait le sacrifice en dût être la principale hostie. Adam se sacrifiait ainsi à Dieu dans, le paradis terrestre, lorsque, mangeant des fruits qui lui étaient permis, il les détruisait et immolait à la gloire de Dieu ; car, consommant en lui-même la chose qu'il mangeait, il la rapportait et la faisait retourner à Dieu par l'extase et par les transports continuels qu'il faisait de soi-même en lui; et c'est l'obligation essentielle de la religion, de faire retourner en Dieu tout ce qui en est sorti. Ainsi, l'homme. en ce temps-là était le prêtre et l'autel du sacrifice qu'il faisait à son Dieu: il en était aussi la victime, se donnant à Dieu lui-même, et souffrant amoureusement que son être s'affaiblit et eût besoin d'être réparé dans le déchet de la nature pour la gloire de Dieu, lequel veut que la créature soit dans un état perpétuel d'hommage et d'adoration à son Etre éternel et immortel.
Il ne suffisait pas que la créature privée de raison et insensible fût présentée à Dieu, mais il fallait encore, pour la gloire du souverain universel des créatures, que depuis le péché l'homme même fût anéanti par l'immolation et par la mort. Abel, qui connaissait que cela était dû à son Dieu, se présente à lui volontiers dans l'occasion, et lui dit en son cœur, qu'il se sert avec joie, de la mauvaise disposition de son frère pour souffrir la mort qui lui est due, non-seulement par hommage religieux, mais encore par justice, et pour satisfaction des présents méchants et insolents de son frère ; comme aussi pour la faute de son propre père, pour laquelle il était condamné à ce supplice : Morte morieris [Gen. il, 17): car il n'était pas justede différer pi us longtemps à satisfaire à la colère de Dieu irrité contre son père,
contre son frère, et même contre sa mère.
Or, Jésus-Christ, dont Abel était la figure, a voulu satisfaire pour la Synagogue sa mère, et pour ses frères les Juifs, contre qui Dieu avait une bien plus grande colère, parce que leur péché était plus énorme, en ce qu'ils étaient bien instruits et informés de la volonté divine. Notre-Seigneur se sert de leur haine et de leur mauvaise volonté en son endroit, afin de satisfaire à Dieu pour eux, et de les guérir de leur péché par les mêmes plaies qu'Us lui faisaient. Jésus- Christ eût voulu que son sang, cruellement et inhumainement répandu par leur rage et par leur jalousie, eût lavé leurs péchés, et attiré sur eux la bénédiction de Dieu ; et cela eût été ainsi, s'ils eussent voulu connaître et avouer leur faute. Mais parce qu'ils ont fait comme Caïn, qui dit à Dieu qu'il n'était pas gardien de son frère , et qu'il ne savait rien de la faute dont il l'accusait ; et comme Adam qui s'enfuit de devant sa face, au lieu de le rechercher comme son père, de confesser son péché, et de s'accuser soimême; de là vient que le mal est sans remède , et le sang de Jésus-Christ, au lieu d'être un moyen de guérison pour eux et de réconciliation à Dieu, sert de sujet de vengeance, criant incessamment contre les Juifs, de môme que le sang d'Abel crie ven- .geance contre son frère.
Si les Juifs se fussent unis au sang de Jésus-Christ, et Caïn h celui de son frère, ils eussent trouvé en ce sang leur réconciliation, à cause qu'ils eussent trouvé la satisfaction de leur péché , et eussent entendu dans ce sang une voix secrète qui eût dit: Pardonnez-leur, ô mon Dieul car je suis répandu pour satisfaire à leurs offenses, et je trouve en moi un prix égal à leur péché ; ils ont satisfait comme moi, voulant porter la mort en union de ma mort , qui n'est n'en qu'une autre mort d'eux-mêmes s'unissant avec moi ! Car je donne ma vie à la place de la leur, qu'ils donneraient volontiers, si vous la leur demandiez , et pour cela ils s'unissent à moi. C'est là lu sacrifice d'Abel.
Et pour celui d'Abraham, offrant son fils Isaac, il ne représente pas seulement le sacrifice de la mort de Jésus-Christ, qui n'est qu'une partie du sacrifice ; mais il représente le sacrifice de Jésus-Christ mort et ressuscité tout ensemble, à cause qu'Isaac est ressuscité de son bûcher, et a survécu à sa mort,' et au coup que son père déchargeait sur lui. C'est ce qui représente la résurrection, en quoi consiste la partie capitale du sacr.ifice parfait de la religion da Jésus-Christ; car, comme dit saint Paul, si Jésus-Christ n'est point ressuscité, en vain e*t notre foi, en vain devons-nous espérer: Quod si Chrislus non resyrrexit, vana est fides vestra, adhuc enim estis in pcccatis vcstris (/ Cor. xv, 17) ; car nous n'avons aucune marque de réconciliation; nous n'avons point de témoignage que Dieu ait agréé le sacrifice de son Fils. Nous voyons bien en sa. mort des marques assurées de la colère et de la vengeance de Dieu sur son
Fils pour nos péchés ; nous voyons toute la nature témoigner des ressentiments de la fureur de Dieu habitant en elle ; et nous ne voyons rien qui nous témoigne que sa colère soit apaisée, et que sa justice soit satisfaite. Un seul Fils ressuscité déclare que son Père est content, et qu'il a donné le vrai témoignage de sa réconciliation , en lui donnant sa propre vie, et en l'embrassant dans son sein ; et qu'en même temps en lui, comme chef, tout le genro humain a été réconcilié à son Père : comme, au contraire, tout l'homme avait porté les effets de la colère du Père en la personne du Fils mis à mort sur la croix.
Le feu du ciel , qui descendait autrefois sur l'hostie, témoignait que Dieu était content, et le peuple s'écriait avec ressentiment : Dieu est content, il a dévoré le sacrifice, il a témoigné sa complaisance envers nous et envers notre hostie. C'était la figure de la joie de l'Eglise qui chante Alléluia au jour de la résurrection ; Dieu est content de nous: Dieu est avec nous; Dieu embrasse le sacrifice et son Eglise qui l'a offert en la personne de Jésus-Christ : car la très-sainte Vierge, qui représentait l'Eglise, et qui se sentait aussi chargée des péchés de ses enfants, et percée de la douleur de leurs fautes, offrait son Fils sur la croix pour eux comme une mère pour ses enfants.
C'était un sacrifice d'expiation dans la croix et de réconciliation au tombeau. Le Fils en sa passion était rebuté de son Père : (Juare me repulisti? et quare Iristis incedo? (Psal. xlh, 2.) Mais, dans le tombeau , le Père éternel vient l'embrasser : Dominus suscepit me. Il le porte dans son sein : Adimplebis me lœlitia cum vultu tuo. {Psal. m, 6; psal. xxv, 11.) Le Père m'embrassant avec un œil de joie et une face riante, après m'avoir tout déchiré la peau sur la croix, m'a tout consolé, et m'a rempli de jubilation : Concidisti sacrum meum , circumdedisti me lœtilia. (Psal. xxix, 12.) Après m'avoir traité de valet en ma confusion, il m'a traité de roi, en témoignage des agréments do mon sorvice, me révélant de la pourpre royale de sa gloire: Dominus regnavit, decorem indutus est : indutus est Dominus fortitudinem, et prœcinxit se. (Psal. xcn , 1.) C'est là le sacrifice d'Abraham, retirant son fils Isaac de dessus le bûcher et l'autel, où il l'avait mis pour le sacrifier.
Ce sacrifice que Dieu le Père a exercé sur son Fils, et la conduite qu'il a tenue sur lui en la croix au iour de sa gloire, et en son ascension où il a consommé son hostie en son feu, et l'a élevée en sa flamme arec lui , est la conduite qu'il tiendra sur l'Eglise après le jugement ; où l'ayant écrasée et anéantie, comme son Fils sur la croix, après les témoignages universels de sa colère répandue dans les créatures, il la consommera en lui, non-seulement extérieurement par le feu du ciel, mais encore il l'enlèvera en lui en la résurrection et l'ascension universelle de tous les bienheureux, qui s'en iront en l'air et s'élèveront dans la gloire du ciel»