LEÇON XI
De l'orgueil et du désir de l'honneur auquel il faut résister.
Ne faut-il jamais désirer l'honneur? — Non : c'est désirer le bien d'autrui , c'est désirer le bien de Dieu, c'est être larron ; selon S. Paul, c'est exercer une rapine (Philipp., H, G); c'est dérober à Dieu ce qu'il a de plus cher, qui est sa gloire, qu'il assure ne vouloir jamais donner à autrui, Gloriam meam alteri nondabo (Is., XL1I, 8, et XL VIII, H).
C'est donc un larcin sacrilège, puisque c'est dérober à Dieu? — Oui, c'est dérober sur l'autel de Dieu, et lui arracher de la main ce qu'il proteste ne vouloir lâcher ni céder à personne.
L'orgueil est donc un grand péché ? — Oui, et c'est pour cela qu'il est puni si rigoureusement dans les démons, et qu'il est dit que- Dieu résiste aux superbes, Deus superbis résista {lac, IV, G; et I Pierre, Y, 5), comme s'ils voulaient lui arracher malgré lui le biea le plus cher qu'il ait entre les mains.
La punition de l'orgueil n'est donc pas seulement un effet de la colère de Dieu, mais encore de sa fureur? — Oui; c'est une suite de la résistance de Dieu irrité contre le superbe qui veut lui ravir son honneur, et sur qui entin il décharge sa colère allumée et changée en fureur.
Mais les hommes sont donc bien trompés, quand ils courent après l'honneur, puisqu'il n'est pas permis de le désirer? — Cela est vrai; car on ne peut le souffrir en soi, sans le rapporter à Dieu, à moins que de se mettre en danger de l'offenser grièvement et de le faire entrer en fureur contre nous.
Que devez-vous faire quand vous reconnaissez en vous le désir d'être honoré, quand vous sentez de la joie des louanges qu'on vous donne et de l'estime qu'on vous témoigne?—Quand on remarque en soi un désir d'être estimé et d'être regardé, il faut y renoncer et se confondre de ce que l'on a eu sa chair des sentiments diaboliques, des sentiments qui sont nés de l'enfer et qui sont semblables à ceux qui ont damné les démons.
Et comment cela? — C'est que h- démon, comme je l'ai déjà dit, désirait d'être estimé et honoré par ses frères ; et même il les attirait à lui rendre des honneurs et des louanges, qu'il recevait d'eux avec joie. Je prie Dieu que nous n'ayons jamais ces sentiments, puisqu'ils ont fait damner les anges.
Ce n'est pas ainsi qu'il faut dire; caries sentiments de l'honneur et de l'estime seront en nous jusqu'à la mort; et ces sentimentslà ne sont pas péché, pourvu qu'on y résiste? — Cela est vrai ; car les bons et les mauvais anges furent tous attaqués de la tentation; mais les uns y cédèrent, et les autres n'y ce- [i) Si tjuis exhumât se aiimnd esse, cum nihit su, ipse dirent pas : les uns en tirèrent c/ofit et re-
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i! n'a rien sur quoi on doive et on puisse arrêter les yeux.
Il ne faut donc pas désirer d'être regardé , d'être vu, d'être estimé? — Non, il faut désirer d'être traité selon ce que l'on est : et parce que l'on ne regarde point le rien, qu'on le méprise et qu'il ne mérite pas même d'être méprisé, puisqu'il ne mérite pas seulement qu'on pense à lui pour en porter un jugement, de là vient que l'homme qui n'est rien dans son fond et par lui-même, ne mérite rien , pas même le mépris.
Hélas I nous sommes donc .peu de chose, puisque nous ne méritons pas même qu'on s'applique à nous pour nous mépriser? Mais pourquoi dites-vous que l'homme n'est rien, puisqu'il a un corps et une âme? — Je dis que l'homme n'est rien dans son fond : il a bien quelque chose d'autrui, mais il n'en est pas moins le néant par lui-même, et par conséquent il ne doit pasètre honoré; mais l'honneur doit retourner à cet autre à qui appartient le bien que l'homme a reçu.
D'où tirez-vous cette vérité? — De S. Paul, quand il dit, premièrement, que celui qui s'estime être quelque chose, n'étant rien en vérité, se trompe grossièrement ; secondement, qu'on ne doit pas se glorifier, puisque l'on a reçu d'autrui le bien qu'on a (1).
Qui est celui de qui l'homme a reçu tout ce qu'il possède? — C'est Dieu seul.
Dieu seul donc doit être honoré pour tous les biens qui sont en l'homme? — Oui, de même que le peintre doit être loué pour la peinture qu'il a faite, et non pas la vieille toile sur laquelle il a couché les couleurs.
Les hommes ne doivent donc point recevoir pour eux les louanges qu'on leur donne ?
— Non.
Que doivent-ils faire, quand on les loue?
— Ils doivent rendre à Dieu toutes les louanges qu'on leur donne, et lui dire : Mon Dieu, je vous rapporte toutes ces louanges, parce que vous seul les méritez pour tous les biens que vous mettez en moi.
Mais quand l'homme aperçoit en soi des dons et des grâces de Dieu, que doit-il faire?
— Trois choses : 1° s'humilier devant Dieu, reconnaissant qu'il est l'auteur de tout bien en nous ; 2° le remercier de ce qu'il lui a plu le répandre en nous qui ne le méritons pas ; 3" le prier qu'il se glorifie par ses dons et qu'il s'en serve en nous pour sa gloire, puisque de nous-mêmes nous no saurions en bien user pour lui
Les démons ont-ils eu ces dispositions , quand ils ont reçu les dons de Dieu? — Non : s'ils en eussent usé de la sorte, ils ne seraient pas damnés.
Qu'ont-ils donc fait pour se perdre si misérablement en recevant les dons de Dieu? — C'est que, charmés des douceurs de l'honneur, ils ont voulu être honorés eux-mêmes tour les dons de Dieu, et, attirant sur eux les louanges qui étaient dues à lui seul, dé-
se se<lucit (Gai., VI,
Si auteui accepisli, 'qu'iil gloriaris , cmasi uou accejiens
y cw., tv, "j?
rent et furent condamnés.
Comment donc faut-il dire? — Que je n'adhère jamais à ces sentiments, et que je n'y prenne jamais de complaisance.