‹ uvres complètes de M. OlierChapitre 25 sur 394 · DE LA MORTIFICATION · texte numérisé non relu

DE LA MORTIFICATION

C'est une vérité très-certaine , que depuis Je péché, tout Adam a été maudit , c'est-àdire Adam en toute sa race : en sorte que tout ce qui est de lui en nous, est réprouvé de Dieu , et sa sainteté, comme nous verrons, ne le saurait souffrir.

Dieu le condamne, non-seulement en sa chair, mais encore en ses œuvres. C'est pourquoi les œuvres mêmes de la chair sont appelées chair par saint Jean : Ce qui est né de la chair, est chair. Or la chair ne profite de rien : et saint Paul même l'appelle mort, et chair de péché, parce qu'elle nous porte au péché. Elle est toute pleine des désirs du péché : elle n'a en soi inclination et mouvement qu'au péché (104).

Si la chair, en Notre-Seigneur, qui n'était qu'en ressemblance de péché (105) , parce qu'il n'en avait pris que la figure et l'image, est néanmoins appelée par saint Paul péché et malédiction , combien plus doit-elle être ainsi appelée en nous , qui en avons la maKce, le dérèglement et les désordres?

D'ici il est aisé à voir, que tout ce qui se fait par principe de chair, par son mouvement, par ses inclinations , par ses désirs, par son impression et par son impétuosité, ne sert de rien pour la vie éternelle; mais qu'au contraire, il est réprouvé de Dieu incessamment ; et que, selon ce fond corrompu, et cette portion maligne de nousmêmes , nous sommes en aversion à Dieu, avec tout ce que ce principe opère en nous. C'est ce qui nous doit donner une étrange confusion, et qui nous devrait toujours faire porter la face contre terre, chargée de honte, de nous voir ainsi réprouvés de Dieu, selon une partie de nous, et selon cette malignité foncière et ce fond maudit qui est en nous. Car les œuvres qui se font en nous par le seul mouvement et instinct de la chair, ou même par sa prudence (106) , ne sont que des œuvres de mort ; et elles sont regardées de Dieu comme procédantes de la malignité du démon , qui a corrompu notre chair, et qui lui a laissé ses inclinations malignes, qui la portent à s'éloigner de Dieu, à se

(104) Qttod nalum est ex carne caro est. (Joan. m, (i.) Caro non prodcsl quidquant. [Juan, vi, 64.) l'rudenlia camis, mors est. (Roni. vin, 6.) Quis me liberabit de cerpore morlis kujus ? \Iiom. vu, 24.)

(105) In simïliludinem camis peccati. ( Rom.

VMl, 5.)

('06) Prudentia carnu, mors est. (Rom. vin, 6.)

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mettre en sa place , et à se rechercher ellemême en loutesehoses comme saflndernière.

. C'est là le fond et l'origine de notre malignité secrète et cachée, de ne chercher incessamment en toutes nos actions que notre intérêt, notre plaisir, notre honneur, et jamais autre chose, jamais Dieu, jamais sa volonté, jamais son bon plaisir. La chair ne peut jamais rechercher Dieu, car, marque saint Paul, Elle n'est jamais soumise à la loi de Dieu, et même elle ne le peut être (107).

C'est pourquoi Notre-Seigneur venant au monde pour instruire l'homme de son malheur, et de la nécessité qu'il avait d'être secouru d'un principe intérieur, qui le fît vivre divinement; et faisant entendreau peuple le besoin qu'il avait d'un autre esprit que celui de la chair : à savoir, d'un esprit saint , qui l'appliquât à Dieu, et l'élevât audessus de la terre, il lui dit : C'est l'esprit qui vivifie (108). C'est le Saint-Esprit qui nous donne la véritable vie; c'est lui qui sanctifie toutes nos œuvres, c'est lui qui nous fait agir en tout comme de vrais enfants de

Les vrais enfants de Dieu sont différents de ceux d'Adam, en ce qu'ils sont dirigés par le Saint-Esprit ; ils sont conduits par la sainte lumière de la foi ; ils reçoivent la vertu d'agir pour Dieu au-dessus d'euxmêmes. Ceci étant présupposé , nous pouvons remarquer plusieurs motifs qui nous obligent à nous mortifier.

I™ Section. — Premier motif de la mortification.

Le Chrétien ne doit point vivre selon la chair (110), mais selon l'esprit , parce que dans le baptême il a reçu le Saint-Esprit , qui est venu en lui pour être le principe de' ses œuvres, et pour ôter la liberté à la chair de le conduire. C'est ce qui nous oblige à la réprimer, et à la mortifier toutes les fois qu'elle veut agir, afin que le Saint-Esprit puisse faire en nous ce qu'il veut, et nous porter à ce qu'il désire.

Et quoiqu'il nous porte quelquefois aux mêmes choses que la chair de son côté peut désirer, comme à boire , à manger, à dormir, à converser : cela néanmoins ne se doit point faire dans les motifs d'impuretés, dans les fins malheureuses de la chair, ni par un principe maudit d'amour-propre; mais par un principe divin, par un principe de sainteté qui, nous élevant à Dieu , nous sépare de nous-mêmes et de ses créatures.

Or voici la marque pour connaître la différence qu'il y a entre Jes œuvres où nous nous portons par le principe de la chair, et celles où nous nous portons par le principe de l'esprit. C'est que celles que l'on fait par principe de la chair, on s'y porte par précipitation , avec véhémence , pour son

(107) Legi enim Dci non est subj.cta ; nec er.im polest. (Rom. vin, 7.)

( 108) Spiriius est qui vivifiral. (Joan. vi, 64.)

(109) Quicunque enim spiriiu beiaguntur, u sunt filii Dei. (Rom. vm, 14.)

(MO) bebilores minus, nmi carui ut lecundum carne m vivamus. ( Rom. vin, 12.)

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plaisir, et sans avoir dans l'esprit aucune vue de Dieu , qui nous attire. Mais quand l'esprit nous y porte, il nous montre intérieurement quelque motif divin , et nous y allons pour Dieu , pour lui plaire , et pour nous rendre capables de le servir. Nous regardons Dieu plus que l'œuvre que nous faisons, et plus que la créature dont nous avons besoin.

Enfin, l'esprit se fait sentir par son élévation à Dieu , par sa douceur, par sa paix, et par le doux mouvement dont il nous porte aux choses, en nous en séparant et nous en tenant détachés , en nous élevant à lui , et en possédant nos volontés pour les porter entre ses mains à tout ce qu'il désire de nous.

Et c'est là proprement ce qu'on appelle être spirituel , et vivre en esprit en toutes choses, lorsque le Saint-Esprit est en nous le principe de tout, qu'il est le possesseur de tout nous-mêmes , qu'il nous tient entre ses bras, et qu'il nous porte à tout ce qu'il lui plait. Et quoique cela se fasse plus sensiblement dans les uns que dans les autres , il se fait néanmoins réellement en tous ceux qui se veulent mortifier, et qui renoncent à leur chair et à eux-mêmes, en tout ce qu'ils sont.

Quand nous faisons place à l'esprit, et que nous lui laissons la liberté d'agir et d'user de nous , il ne manque jamais d'agir en nous, et de nous conduire. Il ne manque jamais de posséder nos puissances, pour les élever aux œuvres que Dieu désire de nous , parce qu'il n'est et qu'il n'habite en nous que pour opérer par nous à la gloire de Dieu. Il n'est en nous que pour nous vivifier, et pour être le principe de notre nouvelle vie, et de la vie divine, dont nous devons vivre.

En effet , depuis le baptême , où nous avons reçu l'esprit d'enfants de Dfeu , nous devons vivre selon Dieu, et de la vie même de Dieu : car l'enfant doit vivre de la vie de son père. 11 descend de lui comme un second vivant, et doit continuer, dilater et provigner sa même vie ; en un mot, il doit avoir un même principe de vie avec son père. Or la vie de Dieu en Dieu est Dieu même , et lui-même est le principe de sa vie. Ainsi la tie de Dieu en nous, est Dieu même , et il est le principe de notre vie qui nous anime, qui nous meut et qui nous fortifie.

Les baptisés sont en cela différents des païens , qu'ils ont reçu l'esprit de Dieu, qui est Dieu même , qui habite en eux, pour leur servir, comme nous venons de dire , d'un nouveau principe dévie et de conduite. Mais les païens et tous les enfants d'Adam ont la chair et l'esprit malin pour leur conduite. Ils vivent selon ses sentiments, se- *on ses mouvements, et selon sa vie. Et cela même se trouve dans les Chrétiens qui sont en péché mortel : car ayant renoncé à l'Esprit divin, avec lequel ils n'étaient qu'un auparavant, et s'en étant séparés pour s'unir

(111) /psi filtra nos gemiinut, adoptionem filiorum Dti ejcspectanles , mttinptiouem turpuih uosiri.

et adhérer au malin par le péché mortel , ils deviennent par là une même chose avec lui.

Le démon a un grand pouvoir sur la chair , ce qui nous oblige à veiller , pour être fidèles à lui renoncer courageusement. Il la pousse, il la meut, il l'anime comme il lui plaît : car elle n'est point encore régénérée, ni sanctifiée , comme l'esprit l'a été par le baptême.

En cette vie notre renaissance n'est point parfaite , notre régénération est partagée, et elle ne sera totale et entière qu'au jour du jugement et de la régénération universo'Jp. Car, pour lors, nos corps seront renouvelés, ils seront convertis, et changeront leurs inclinations malignes de la chair, en celles de l'esprit : ce que la grâce du baptême n'opère point en cette vie.

Par le baptême, l'esprit de l'homme est régénéré , en sorte qu'il reçoit des inclination.» nouvelles; il reçoit les inclinations de Jésus-Christ , au lieu de celles d'Adam , dont il était rempli par le commerce avec la chair maudite descendue d'Adam, et qui porte avec elles les inclinations de son père.

L'âme n'est point originaire d'Adam, mais de Dieu , qui l'a tirée de son sein , et qui l'a mise dans le corps humain sorti d'Adam. C'est pourquoi il la considère comme sa fille, et prend le soin delà purifier, de la laver, de la séparer, de la sanctifier par la grâce de son Fils , par l'aspersion de son sang, et par la présence de son esprit , qui la sépare et la retire des souillures qu'elle avait contractées par cette alliance.

Or, quoique l'âme soit ainsi purifiée et régénérée , le corps, véritable fils d'Adam , conserve toujours ses mœurs et ses inclinations. Il demeure tout entier en ses premiers et maudits sentiments, et y demeurera jusqu'au jour de la régénération universelle, qui est le jour du jugement , où les corps seront réformés par Jésus-Christ notre père, qui leur donnera ses inclinations, et les fera participants de sa rédemption.

Nous soupirons au dedans de nous, dit saint Paul (111), parce que nous ressentons à toute heure les mouvements de la chair, et la vie de notre malheureux père Adam. Nous soupirons de ce qu'étant déjà des enfants de Dieu dans l'esprit , nous ne le sommes pas encore dans nos corps ; de ce que noire chair n'a point encore reçu les inclinations de notre Père , et de ce qu'elle n est point participante de celles que notre esprit possède.

Nous gémissons de ce que nous ne sommes enfants qu'à demi (112) , et de ce que nos corps ne sont point encore adoptés. Car ils n'ont point reçu la grâce d'adoption en ses effets , et sont laissés, sans jouir ici comme notre âme , des privilèges de la rédemption de Jésus-Christ.

Hélas I quel poids il faut que notre esprit entraîne ! quel péril notre corps ne nous fait-il point encourir I il est si éloigné de

[Rom. vin, 23.)

(112) Inilium aliquod crealuric eju$. [lac. l, 18.)

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