INTRODUCTION A LA VIE CHRETIENNE, — CHAP. VIII
lit
Dieu, ii pesant et si penchant à sa ruine, qu'il emporte aisément et l'Ame et l'esprit, s'ils ne renoncent à toute heure à ses inclinations maudites.
L'âme est obligée de servir et d'animer la chair, et cependant c'est la chair qui l'appesantit, et qui, en l'appesantissant , déprime l'esprit, cette portion supérieure et énrrinente de l'âme , qui est élevée par le Saint- Esprit à la participalion de ses divines lumières.
Si donc notre esprit ne tient ferme continuellement pour le Saint-Esprit, s'il n'y adhère, s'il ne s'élève h lui incessamment, s'il ne se donne et ne s'abandonne à toute heure à sa puissance, en se séparant et s'éloignant de l'âme infectée par la chair et parses mouvements, et attirée par elle à la terre et aux créatures, si, dis-je, l'esprit de l'homme .n'est fidèle à ces pratiques, il devient chair en se laissant absorber par la chair, et adhérant à ses sentiments ; de même qu'il était esprit auparavant, lorsqu'il adhérait au Saint- Esprit, et qu'il lui était uni par amour et par affection.
C'est là l'état de l'homme en cette vie, qui le met dans l'obligation de renoncer incessamment à soi, de résister à sa chair, de se jeter du côté de l'esprit, de craindre toujours la recherche que le corps fait de sa satisfaction. Si bien que la voie unique, assurée et certaine que nous devons suivre, est de retrancher nar ce renoncement à la chair, tout ce qu'elle désire, et d'adhérer à l'esprit pour n'être qu'un avec lui. Car alors s'accomplit ce que dit l'Apôtre : Que celui qui adhère à Dieu, devient un même esprit avec lui (113).
Donnons-nous donc tous à cet esprit, renonçant h tout ce qui n'est point lui. Divin esprit, emportez-nous 1 élevez-nous à tout ce qui vous plaît 1 que rien ne nous retienne en ce monde! que rien ne nous y attache, que rienne nous occupe sur la terre 1 Possédez tout seul notre cœur, nos affections, et tout ce que nous sommes.
Voilà la première obligation que nous avons de nous mortifier : nous sommes Chrétiens , et nous sommes obligés de vivre selon l'esprit qui nous a été donné dans le baptême, et qui nous fait adhérer à Dieu, pour ne plus vivre selon la chair.
Quoique cette pratique nous mette dans la privation de toutes choses créées, nous ne perdons rien néanmoins par ce saint exercice. Car cette admirable union de Dieu à nous, et de nous à Dieu, fait que notre âme trouve en Dieu, qui possède en soi les véritables biens, des attraits si charmants, qu'elle néglige sans peine toute la créature que la chair lui propose de sou côté.
Elle trouve en Dieu lés véritables biens, dont les autres biens ne sont que l'apparence. Dieu les lui avait donnés comme des
images, des figures et des ressemblances de ce qu'il est. Or, si elle prend ces ûgures pour la vérité, elle est dans le mensonge ; mais si elle est juge équitable de ces biens, et qu'elle en ait une vraie connaissance, elle y renoncera cent mille fois le jour.
Elle reconnaîtra que le grand et unique bien, est Dieu, qui veut être possédé maintenant en lui-même, et non pas en ses créatures, comme il le faisait autrefois, lorsque sous elles il se donnait à l'âme, et qu'il se faisait connaître et aimer sous tous les titres et qualités sous lesquels il s'y représentait.
Il se présentait à ce dessein, comme lumière sous le soleil, comme chaleur sous le feu, comme fermeté sous la terre, comme beauté sous les fleurs; mais c'était toujours très-imparfaitement, parce que c'était sous des créatures grossières, corruptibles et passagères. Mais maintenant il ne se veut plus donner à posséder, que dans lui-même par esprit : il veut se faire immédiatement posséder par l'âme, à laquelle il se donne purement.
Il veut donc que l'âme et l'esprit demeurent intérieurement unis à lui, en sorte qu'il les possède, qu'il les anime, qu'il les conduise, et qu'il les élève tellement de la terre et de la chair, qu'ils n'aiment plus, qu'ils ne respirent plus, et qu'ils ne désirent plus que la totale possession, et leur entière consommation en lui. C'est ce qui fait que nous vivons en séparation et en aversion de la chair, et que nous la mortifions personnellement et universellement.
Or il est à remarquer que cette mortification doit être non-seulement universelle, mais encore continuelle. Car la moindre omission de mortification fait adhérer l'âme à la chair, et fait que petit à petit notre esprit devient chair, et que nous l'arrachons à Dieu, pour le livrera la créature.
L"esprit est d'autant plus faible en Dieu, qu'il s'arrête davantage à la créature : car alors il n'est plus si fortement secouru de Dieu. Et dans cette faiblesse, il est d'autant plus pesant, plus courbé et penché vers la terre, qu'il est délaissé du grand secours de Dieu, auquel il adhérait auparavant, et qui le soutenait : ainsi il tombe petità petitdans sa ruine, pour n'avoir pas mortifié continuellement sa enair : Si vous vivez selon la chair, dit saint Paul, voit» mourrez ; mais si au contraire vous mortifiez votre chair par l'esprit, vous vivrez (114).
Or celte mortification est facile, quand on est dans l'esprit de la grâce, et qu'on est bien possédé de Dieu. Car le Saint-Esprit, qui est en nous, recueille et retire notre âme; il retient l'esprit, et l'empêche d'adhérer et de se porter à la créature.
Dans ce temps de l'union à Dieu, la plus parfaite et la plus pure, il faut bien se donner de garde des premières atteintes des
(115) Qui adhœret Domino, unus spiritus est. (I aulem spirilu j'iuia camis mortificaveritis, vivtlis. Cor. vi, i7.) {Rom. mu, 15 )
(1 1 i) Si secundum carnem vixeritis, moriemini ; bi
créatures. Sitôt que traits pour elles, il faut s'en éloigner, il tièrement.
Par exemple, s'il se présente
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l'on sent quelques atfaut y renoncer , il faut s'en séparer en-
agréable
arrive à nos
qu'un objet yeux, et que
l'âme soit attirée pour s'y complaire, il faut d'abord y renoncer, et en détourner la vue ; et c'est ce qui s'appelle mortifier ses yeux. Il faut dire le même du flairer, du toucher, du goûter , et de tout ce qui regarde les seus extérieurs ou intérieurs, et même des autres facultés de notre âme.
II' Section. — Second motif de la mortification.
Le second motif qui nous oblige à nous mortifier, est l'obligation défaire pénitence. Comme nos membres ont servi à l'iniquité, dit saint Paul, il faut qu'ils servent à ta justice (115).
Notre Seigneur veut que nous soyons punis par les mêmes choses par lesquelles nous avons péché. Il faut donc que nos membres, qui ont pris plaisir à l'offense de Dieu, soient crucifiés et punis. 11 faut qu'ils soient mortifiés, et que, comme ils ont servi à l'iniquité et à l'injustice, nous lesfassions servir ensuite à la justice.
Or nous les faisons servir à la justice, non-seulement en les employant aux exercices de piété, qui sout œuvres de justice, à cause que par elles nous rendons nos justes devoirs à Dieu; mais encore en les faisant servir à la justice de Dieu, et ieur faisant porter les justes effets de la vengeance divine.
Il faut que Dieu punisse en nous nos membres, et qu'ainsi ils servent à la justice : si Dieu ne le fait pas, il faut que nous prenions sa place, et que nous entrions en son zèle contre nous-mêmes. 11 faut que nous servions d'instrument à son esprit, pour exercer sa justice sur nous. Il faut que nous prenions son parti contre nous-mêmes, et que nous nous fassions la guerre de la part de Dieu, que nous savons n'être pas content de nous, et ne s'être point satisfait ni vengé de nos offenses.
Il faut, animé de son courage et de son zèle, se punir soi-même et élever le bras contre soi , comme contre une personne étrangère ; car nous sommes plus à Dieu qu'à nous-mêmes, et nous devons plus entrer dans l'intérêt de Dieu qu'en tout.intérêt propre.
Dieu nous est toute chose, et auprès de lui nous ne sommes rien. Nous devons donc nous oublier et nous perdre; en sorte que nous frappions sur nous comme sur un mort, ou sur une personne qui n'est plus nousmêmes, mais un autre que nous. C'est ainsi qu'est fait un véritable pénitent, qui exerce la mortification sur soi en vrai esprit de pénitence.
(H5) Sicut exhibuiilii membra testra servire imiHti it'uiw , et iniquilalïad iniquilalem, ita nunc
Il y a encore une autre vue de pénitence, qui nous oblige à nous mortifier; à savoir, ia vue seule de notre chair, telle qu'elle est en elle-même, en sa malédiction, et en sa rébellion à Dieu. Car comme telle, elle doit être mortifiée universellement, et nous devons nous armer contre elle, comme contre une ennemie mortelle de la Divinité.
La chair en elle-même est entièrement opposée à Dieu, et en cette qualité elle doit être punie. Elle est comme un forçat et un esclave rebelle, qui, nonobstant son crime , ne laisse pas de se révolter encore à toute heure : ainsi elle doit être assujettie par force et par contrainte à son maître.
Adam, pour servir d'exemple à sa postérité, fut toute sa vie en pénitence ; et Dieu ne le laissa l'espace de neuf cents ans sur la terre, que pour apprendre à tous ses enfants qui continuent sa vie, qu'ils doivenf aussi continuer sa pénitence ; et qu'ils ne la doivent non plus interrompre pendant qu'ils vivent sur la terre, où ils sont bannis du ciel, qu'il ne l'a point interrompue pendant son exil du paradis.
Les Chrétiens, comme enfants de Jésus- Christ, continuent sa vie sainte par la vertu de son Saint-Esprit; et les enfants d'Adam doivent de même continuer la vie pénitente de leur père. Les Chrétiens sont les expressions et retendue de la vie de Jésus-Christ; et les enfants d'Adam doivent être aussi l'expression et la dilatation de la vie d'Adam dans l'état de pénitence. Ils sont donc obligés de punir leurs offenses, comme il a fait la sienne.
HP Section.— Troisième motif de la mortification.
La troisième obligation que nous avons de nous mortifier, naît de la religion, qui nous porte toujours au sacrifice de nous-mêmes, et par conséquent à la mortification.
Par exemple, quand nous désirons de prendre nos plaisirs en quelque chose selon la chair, et que nous sommes sollicités de contenter nos sens intérieurs ou extérieurs, onde satisfaire quelqu'une de nos puissances, même spirituelle : comme notre volonté par quelque vaine satisfaction , ou notre esprit par quelque curiosité et recherche inutile; alors, par esprit de religion et de sacrifice , nous devons mortifier tous ces appétits propres; nous les devons détruire et étouffer.
Et cela proprement s'appelle sacrifier, à cause que 1 on détruit à la gloire de Dieu, on immole, on égorger on étouffe le désir et l'appétit naturel, qui est une chose réelle et véritable ; une chose sensible et effective, et d'autant plus sensible, qu'elle est plus fortement en nous, puisqu'elle est une partie de nous.
Rien n'est plus cruel ni plus rigoureux que la religion. Elle immole tout, et elle
cxliibelc membra vestra senirc justitiœ in sanctificattonein. ( /lom. vi, 19.)