CHAPITRE VI
De la grandeur des obligations et de V étendue des devoirs des prêtres.
Le prêtre est un prodige de grâce, et si le mot de monstre se pouvait prendre en un bon sens, on pourrait dire que c'est un mons- ♦••e de sainteté (1264.) ; car dans la nature on appelle un monstre celui qui a cent têtes, cent pieds ou cent yeux, et le prêtre dans la grâce est celui qui a cent cœurs; et même il en doit avoir bien davantage, car il faut qu'il en ait des millions et qu'il en ait tout autant qu'il y a de créatures raisonnables qui vivent sur la terre, puisqu'il doit avoirjde la charité pour tous les hommes, qu'il doit aimer Dieu pour tous et qu'il doit aimer lui seul autant que tout le inonde ensemble, pour rendre à Dieu la gloire qui lui est due et qu'il est obligé de luiprocurerparticulièiementdans son état. Il doit entrer dans l'amour que Noire-Seigneur, comme prêtre, a pour Dieu. 11 doit, comme
(1262) Omnibus rilibus fungilur qui referunlur ad peifeclum sacerdotium , per qnod assurgit ad Deuiu genus bunianum , eique familiale reddilur. (Pnii.o, De sacrif. Abet et Cain.)
Deifica professio. (S. Amuk , De dign. sacerd.)
Non solum angeli , sed dii cliam qnod Dei immorlaliS vim et h uni en aluni nos teneant, appellanlur. (Catech. conc. Trid., pari. Il, lit. De sacr. ord., n. 2.)
(1265) Sacerdotes dii et Cliristi diei reperiuntur, propter accepti minislerh sacramenium. (Petr. Dam., opusc. 6, c. 2 )
(1264)0 miiaculuin stupendum. (S. Epu., De sacerdot.)
Quasi niiindiis illi universus coheredims , aligne omnium Pater. (S. Eiirysost., lib. vi De sacerd.)
(1205) Quis inlirmaïur, et ego non inlinnor? Quemadmodum si ipse universa Ecclesia e>sel , sic in unoquoque membro ilisciuciabatur. (S. Chrysost., Ii < un . 2a, in II Cor. xi.)
Ilabiluni Clnisii sectemur, secundum lineamina ejus incedenli's. (Tertill., De resurrect., c. 49.)
Sacerdoles supportare debenl inlii -mitaient populi, quoi! signât superhumerale. Et habere pôpulura in corde et in visecribus per sollicitiidinem charilatis, quod signatur per ralionale. (I). Tuom., 1-2, q. 102, art. 5 in c.)
Sacerdotium opus manuum Dei. (Petr. Dam.)
Jésus-Christ, avoir une poitrine infiniment ouverte etdilatée pour tout le monde. 11 doit donc être un prodige de grâce et de sainteté (1265). im ,. ,
Dieu a fait deux prodiges dans 1 Eglise : le prêtre et la très-sainte Vierge. Le prêtre, qui, étant seul ne laisse pas d'être autant que tout le monde, puisqu'il contient en lui seul tout ce que le monde ensemble comprend d'amour et de religion envers Dieu ; et ' la sainte Vierge, qui est la créature universelle, qui porte dans son sein tout le monde, et qui, dans le désir de le sauver, intercède continuellement pour tous les hommes (1266).
Le grand prêtre de l'ancienne loi avaitsur lui la figure de tout le monde et portait les noms des douze tribus d'Israël, qui désignaient toute l'Eglise, pour montrer qu'il allait dans le temple, au nom de tous, rendre à Dieu les devoirs de tout le peuple. Il figurait par là non-seulement Notre-Seigneur comme prêtre, mais encore tous les prêtres qui doivent selon leur ministère représenter à Dieu les besoins de tout le monde, prier pour tous, suppléer pour tous, et satisfaire à ce que chacun manque de rendre à cette suprême et adorable Majesté (1267).
Le prêtre doit suppléer aux devoirs que les peuples sont obligés de rendre à Dieu et que Dieu, par leur infidélité ou par leurs distractions, ne reçoit pas. Et parce que Dieu ne veut rien perdre de ses droits, il met les prêtres dans son Eglise, pour y satisfaire et pour faire ce que Noire-Seigneur lui-même a fait pendant qu'il vivait sur la terre (1268).\
Dieu doit trouver dans l'esprit et dans le cœur de ses prêtres, ce qu'on manque à lui rendre dans le monde d'honneur et de religion. Et c'est pourquoi plus les peuplessont dans la débauche et dans le péché, plus les prêtres doivent être dans la prière et dans l'oraison, afin de suppléer alors à ce qu'on
Divina quœdam res esl sacerdotium ac rerum omnium pioestaniissima. (S. Isidor. Pelus, 1. n , epist. 52.)
(1206) Opus es! nobis mediatore ad mediatorem; nec aller nobis ulilior quani Maria... Omnibus omnia l'acia sapientibus et insipienlibus copiosissima ebaritate debiiricem se fecil, omnibus miseiïcordiae sinuin aperuit, ut de plenitudine ejus accipiant universi. (S. Bern., serm. in hsec verba Apuc. mi, 1 : Signum magnum.)
(1207) In veste poderis quant habebat lotus eral orbis lerrurum, et pareitlum magnolia. (Sap. xviu, 24J
Totus (amicus pontiucis) totius mnndi quxdam imago fuit. (Philo, lib. ni De vit. Mosts.)
In Iiiiiic inoduui ornatus ponlifex ad sacra millitur, ut quolies rilu patrio vo a facturas est pro populo, loin m inunduin inlnnliii at sub liguris quas gestat. (Ibid.)
(1208) Hoc cullu ponlifex ulilur tnlum miiiidiiin referens ornalu mirando vel menti vel oculi... Admonel enim ponlificem , ui vilain gestel a naiura non dégénérera.. Deinde ut in sacris celebraudis lotus cuni ipso imindiis functionem babeal. Decel enim ut qui raundi Parenti sncerdos tonsecraïus est, ejus lilium, ad culiuin ejus a quo genitus est ad cultum geniioris adbibeat. (Philo Jud., 1. u De inonurdi.)
TRAITE DES SAINTS ORDRES
manque de lui rendre, et aussi atin de satisfaire à sa justice pour les péchés qui se commettent (1269).
Dieu ne doit pas seulement êlre honoré par des louanges et par des hommages religieux et pleins de révérence ; mais encore il faut lui satisfaire pour les péchés que l'on commet contre sa majesté, et parce qu'en tout temps, mais particulièrement dans le temps des débauches, Dieu souffre beaucoup de déshonneur; qu'on le couvre de honte et que presque personne ne fait pénitence et ne demande pardon pour son péché ; de là vient que le prêtre vraiment religieux et jaloux de rendre tous les devoirs que Dieu doit recevoir, et que pourtant il ne reçoit pas, est obligé pour lors plus particulièrement de satisfaire à sa justice, et défaire pénitence pour les hommes (1270).
La pénitence est un acte que la religion commande, en tant qu'elle regarde le culte de Dieu, et que, pour lui rendre l'honneur qui lui est dû, elle nous porte à réparer les injures qu'on lui fait, à détester les péchés qui l'offensent et à condamner, comme Notre-Seigneur faisait incessamment, tout ce qui choque sa majesté.
C'est pourquoi le prêtre comme animé de l'esprit de religion et chargé de tous les devoirs de l'Eglise, aussi bien que de ceux de Jésus-Christ, avec lequel il ne doit être qu'un, doit condamner en son cœur tous les péchés du monde. Il doit les détester, il doit en faire pénitence, il doit en gémir et en pleurer amèrement, il doit y satisfaire, portant sur soi comme le supplément des hommes, toutes les peines et les souffrances que méritent les crimes de tous les pécheurs .1271*.
— PART. Ht. DU SACERDOCE. 7'JG
C'est l'effet d'une vraie charité d'avoir horreur de tout péché en quelque sujet qu'il se rencontre. Car comme la charité pure ne va pas à détester seulement notre propre péché, parce qu'il mérite l'enfer, mais encore parce qu'il offense Dieu et qu'il lui déplaît, elle nous le fait détester en quelque personne que ce puisse être, parce que partout sa majesté en est infiniment offensée (1272).
Toutes les personnes qui sont animées du pur amour se trouvent toujours établies dans cette disposition. Mais les prêtres y sont encore plus spécialement obligés par leur état. Car ils sont choisis au nom île tous, ils sont commis pour tous, ils sont mis au milieu de tous, afin de satisfaire à Dieu pour tous. Le prêtre est choisi du milieu des hommes et établi de Dieu pour recevoir par lui les devoirs que tous les hommes sont obligés de lui rendre. 11 doit donc lui demander pardon pour les péchés de tous comme pourlec siens propres, et il le doit non-seuleiuentpar le titre de la charité pure et du vrai amour de Dieu, qui porte à détester tous les péchés, mais encore par celui de son obligation comme prêtre (1273).
Comme il est personne publique, il doit entrer dans les intérêts de tous, etdoitaussi donner à Dieu pour tous ce qui lui appartient (1274). Ainsi, ce n'est pas à titre de dévotion et de piété singulière, mais c'est par le titre de sa charge et des obligations qui y sont attachées, et dont il ne peut se dispenser, qu'il est chargé de ces devoirs (1275).
C'est pourquoi la dignité d'un prêtre est d'une étendue effroyable et d'une obligation inconcevable. Car il doit être l'homme do tous, il doit agir pour tous, il doit rendre
(1269) Est et tertium luijiis sacra; venis mysterimu. Yini alibi sacerdoces LaiiLum pro familiarilnis amnis civibusque soient rem divinam facere. Ail Judxorom ponlifex non solnin pro loto génère hiimano, veruni eliam pro naturae parlibus precalur etgratias agit. (Puil. Jud., De monarch., lit), u.)
(li'/O) Joël nobis luclnm indu-il, atque aluns minisli'os premenle famé in planctu versari jnbei, lantum abest ut in alinruui calamitatibus eos deli< iis indulgere permutât. Ac prseleiquam qmid jejunium praedicat, insuper ipsos sacerdoces hortalur, ut leuipluin ingressi, atque in cinere et saecis démisse in terram prostraii liuiniUiale misericordiain altrahant. (Greg. Naz., oral. 1.)
Non soin m pro sua sainte sed et vice et loco laicorum omnipotent! ministrent, jiistiimque judicem non sibi duntaxal sed eis quoque quorum vhunt slipendiis placent et réconcilient, etc. (Uionïs. Carlbus., Opuscul. de vila sacerd., ail. 3.)
(1271} Cor in quo Spirilus Oei et abborret omi n-iii divinam ollensioiieni eut» adverseiur Deo dileclo suo. ( S. Bern. Sen., t. IV, serin. 8, De rnanifesi. Spirit. sanct., a. 2, c. -4.)
Saceidoles veri poi.dus pupuli sibi commissi virihier sustinenles pro peccatis omnium velut pro suis infatigabiliter supplicant Deo, ac velut Aaron incensum cou tri ti eordis, et humihaii spirilus offereules qua plaeatur Deus, avertunl iram fururis aniinadversiouis a populo. (S. Prosp., De vil. conlenip., lib. n, c. 2.)
Si quando contigeiit vestrum quempiam peceare, dorimenli milii observaiuini : videor similis dolore
exanimalis. Etiam ipsiim lumen oculorum meorum non est inecum. (S. Ciirvsost., boni. 3 in Acl.)
(1272) Débet esse Seniper lugens sive sua , si>e aliéna delicta... Ideo suspirel el plangat. (S. Chrysost., boni. 10, in Mutlh. v.)
Necesse esl ut oderit omnein iniquitalem, amor juslitiie. (S. Arc. In psat. xcviu.)
(1275) EcCe abundet in le charitas, et plus dolebis pecrantem. Quanio in le major charitas esl, laiilo ampliiis te lorquebil quem toléras : non torquebii tanquam irascenlem illi . sel lanquam dolentem pro illo. (S. Auc, In psul. xcviu )
Ex liominibus assumptus pro bominibus conslit'iitur in iis quae suut ad Deum ut offerat doua et sacrilicia pro peccatis. Qui coudolere possil iis qui ignorant et errant, (llebr. v, 1, 2.)
Ministris Èeclesiae clericis convenit atque injungilur divino cultui insistere ; orationi , contemplation'! ac laudibus Creatoris vacare , et omnipoienleui lam sibi ipsis quam pioximi... exlnbere propitium ac placalum. (Dionïs. Carib., De vit. sacerd., art. 5.) |
(1274) Sacerdos procurator Ecclesi* , ab ea missus ut orel pro omnibus. (Giiillkl. Paris., De sacr. on/., c. 4.)
Velut hueras deprecalorias ex parle Ecclesiaî oraliones ejusdem ad Deum. (Ibid.)
(1275) Grave onus et ponderosiun. (S. Ciirvsost.) Sacra moles. (S. Paulin.)
Onus oneruin. (Petr. Dam.) Omis augelicis bumeris fonniJanduiii. (Cour. Tn'cl.)
pour tous ce que tous ensemble doivent à Dieu. Et ce qui perd la pensée et abîme la conception, c'est de comprendre comme Dieu qui est infiniment vaste, et qui étant le centre universel de toutes choses, doit recevoir de toutes mille regards et mille reconnaissances, ait chargé le prêtre de tous ces devoirs, et que lui seul soit obligé pour toutes d'y satisfaire (1276).
Or, comme le prêtre est obligé de rendre à Dieu tant de devoirs et qu'il ne peut pas s'en acquitter pour chaque personne en particulier par une vue distincte, il faut qu'il se donne à l'esprit de Notre-Seigneur pour y pouvoir satisfaire (1277). Car c'est en cel esprit qu'il se doit perdre en Jésus-Christ, pour entrer dans une religion envers Dieu qui soit parfaite, qui embrasse tous les devoirs possibles, et qui regarde tellement toutes ses qualités diverses et ses grandeurs, qu'il n'en laisse aucune sans lui rendre l'honneur et le respect qui lui sont dus (1278).
Les anges, par leur condition, semblent avoir en partage quelque chose de Dieu à honorer, et quelque attribut auquel dans chaque ordre ils sont plus spécialement appliqués. Les Séraphins honorent particulièrement son amour, iesChérubinssa lumière, les Trônes son repos et sa paix, les Dominations sa souveraineté et son domaine, les Puissances sa puissance et sa force, etc. (1279).
Les religieux dans l'Eglise font sur la terre, à l'égard de Notre-Seigneur, ce que les anges font à l'égard de Dieu dans le ciel. Car ils ont dans chaque ordre, selon la doctrine de saint Thomas, quelque vertu particulière de Jésus-Christ à honorer. C'est
pourquoi il dit qu'il ne faut point instituer de nouveaux ordres de religieux dans l'Eglise de Dieu, s'ils ne regardent quelques vertus ou quelques pratiques de vertu qui soient distinctes de celles que les autres ordres déjà établis respectent.
Un religieux de saint François avec ce saint patriarche et tout son ordre est pour honorer la pauvreté de Jésus-Christ, qu'il doit toujours avoir devant les yeux. Saint Dominique et tout sonordredoivent avoir le zèle de sa prédication. Les Augustins doivent révérer sa charité ; les Chartreux sa solitude; les Carmes son oraison; enfin, chaque ordre en particulier rend hommage à quelque vertu particulièrede Jésus-Christ: de sorte qu'ilssont proprement les religieux de Jésus-Christ, comme les anges sont les religieux de Dieu (1280).
Tous les religieux assemblés en leur diversité honorent tout Jésus-Christ dans son étendue, sans toutefois comprendre en détail toutes ses vertus, y en restant encore une infinité à respecter, qui ne sont pas connues ni découvertes aux yeux des hommes (1281).
Ainsi, les anges dans leur multitude innombrable adorent les grandeurs et les perfections innombrables de Dieu, et ils lui rendent des devoirs différents et distincts à l'infini, sans toutefois remplir l'étendue des hommages qui lui sont dus. Il n'y a que la personne "de son cher Fils, il n'y a que Jésus-Christ seul qui comprend tous lesdevoirs qu'on lui peut rendre (1282-83).
Jésus-Christ seul rend à Dieu les hommages de tous les anges, et tous ceux encore qui restent à lui rendre par toutes les autres créatures (128i) ; si bien qu'il est lui seul le
(I27G) Quasi circa centrum, sic circa Deiim reg m omnium sunl universa, a quo omnia , et propler quein omnia. Prima (scilic.et qua: nienle pnediia suul) circa ipsum , pro circa Dei desidei ium cl amurein versanlur : Sensibilia vero per prima circa illiim pro capta tripudiant. (S.Maxim., lu cap. 7 Ilierarch. cœl. S. Diomjs.)
Curam tolins universalis Ecclesise, lotins humait se sanciilkaiionis sacerdotium puram crealuram habere non decuit... sed neque pura crealura quod oflerret pro loi millibus, etc. (Glill. Paris , uaet. Car Deus liomo, c. 7.)
(1-277) De le, Domine, suppleo, quod minus habeo in me. (S. Bekn., serin. 1 de Epipk.)
(MIS) Parlieipes illius reddili , per Spiritiim obsignaii siimus ad simililuiliuein ip>î us ci ad cxemplàrem formant illius imaginis coiiscendiinus. ((.m.ill. Alex., 1. i inJoan.)
Deus cordis mei el pars mea Christe Jesu, deDeiai cor meum spirilojsuo, el vivas tu in me, et concalescal in spirilu carbo amoris lui. (S. A.nsei.m.)
(1279) \iiui .;■ ill-e i j ' i . i ■ circa divînitatem sunl, prima? post Deum locaise et quasi in ejus veslibulo silse, mollis lundis illam participant. Et unumquodque earum nomen, déclarai earum simililudiuis Dei imitatrices proprietaies. (S. Dioms., De cœlesti hierarcli.)
Serapbim ardent. Chérubins lucenl , etc. (S. As-