LETTRE PREMIÈRE
// parle à une dame de la cour de la nécessité des souffrance!, et il lui donne quelques avis pour faire réussir avec douceur le dessein qu'elle avait de se retirer du monde.
J'ai reçu le rnêmejour deux de vos lettres, qui ont fait en mon cœur deux effets bien différents. La première m'a appris ce que jamais je n'aurais compris ni ressenti, savoir le contre-coup sensible que Jésus-Christ souffrit en sa mort des douleurs de Marie. Ce contre-coup lui fut si pénible, qu'il eut une plus sensible douleur de cette peine que de toutes les autres qu'il souffrit en sa passion. Le glaive de douleur qui pénétrait ie cœur de la très-sainte Vierge faisait mille plaies sur celui de son Fils ; et les blessures que cet amour immense faisait dans le fond de son âme étaient tout autres que celles'que lui faisaient ressentir la haine et la cruauté des bourreaux. Le tourment qu'il souffrait de la part de son Père le délaissant sur la croix était extrême, et toutefois, à cause qu'il voyait sa justice irritée justement contre lui, comme étant la victime pour les péchés du monde, il abandonnait son esprit entre ses mains, pour porter tous les effets de sa vengeance. Mais son âme cherchant en la tendresse de sa Mère ce qu'il ne rencontrait plus en celle de son Père, il trouvait un nouveau genre de souffrances par les tourments de l'amour que lui fournissait le cœur de sa mère, desséché dans l'amertume. Oh! que de douleurs et que de peines dans ces cœurs 1 mais que de joies et de consolations selon l'esprit et selon la pure foi 1 Quelle force et quel courage cet état de Jésus et de Marie ne doit-il point donner à une âme abattue et opprimée par la désolation 1 Ce que votre première lettre m'apprit des effets que la divine Providence opérait en votre âme, imprima tous les sentiments quecet étatdevait faire en la mienne; et aussitôt après l'Esprit-Saint me mit en mémoire ce qu'il dit en l'Evangile par la bouche du divin Maître : Si le grain qui tombe en terre n'est pourri, il demeure inutile; mais s'il meurt, il porte beaucoup de fruit. (Juan, xn, 24>) Cet état sans doute est pénible et presque insupportable àla nature, et si Notre-Seigneur ne prêtait la main a l'âme et ne la soutenait intérieurement, elle y succomberait. Selon la pure foi, je suis bien aise que la douleur aille jusqu'à ce point, et il a bien fallu que celle de la trèssainte Vierge, pour être déclarée la Mère des vivants et opérer des fruits de vie tels que l'Eglise les ressent maintenant, ait été au delà de la nôtre. Nous vovons dans la
natur» qu'après qu'on a semé le bon grain et qu'il est caché dans la terre, l'hiver doit survenir pour dévorer et faire mourir les mauvaises herbes qui poussent, et qui ont accoutumé de consumer sa substance. La sainte Vierge et Notre-Seigneur, qui est le bon grain de l'Evangile, n'avaient pas besoin d'un hiver si fâcheux, car il n'y avait rien en eux à faire mourir. Mais il n'en est pas de même de votre fonds, non plusque de celui de tous les hommes. Bien qu'il porte au milieu de soi la grâce de Jésus-Christ, il no laisse pas de pousser et de produire mille mauvais sentiments de complaisance, d'amour-propre, d'estime et de retour sur soi, qui sont les mauvaises herbes qui consument la grâce de Notre-Seigneur et la substance du bon grain, en sorte qu'il est de la dernière nécessité que ces hivers fâcheux et ces saisons de rigueur passent sur l'âme que Dieu désire de purifier, et dont il veut tirer des fruits de vie. Jésus-Christ, tout saint qu'il était, et sa mère, quoique toute pure, ont passé par ces épreuves pour notre exemple, et non pour leur nécessité. II a fallu que notre délicatesse ait opéré en eux cette rigueur, et que, pour nousadoucir nos douleurs, ils en fussent accablés les premiers. Que peuvent oire les serviteurs et les servantes, si les maîtres et les maîtresses sont traités de la sorte?
Pour la seconde de vos lettres, quoiqu'elle soit remplie de sujets très-sensibles, elle m'a beaucoup soulagé et consolé, voyant le désir que Dieu vous donne de vous unir à votre cher époux, qui sans doute languira toujours jusqu'au jour de votre solitude entière, où il veut que vous parveniez par les voies rudes et épineuses de la croix. 11 veut que vous passiez par la mer Rouge , pour recevoir l'impression parfaite de sa loi eu votre âme : il veut que vous cheminiez par les déserts pour y goûter ensuite ia manne, et qu'enfin vous parveniez à cette terre promise qui ne découle que le miel et le lait. Ayez donc bon courage. Cette mer Rouge s'ouvrira par la baguette du grand Moïse : la sainte direction du doux Jésus, le vrai et le divin Moïse, vous fera le chemin pour exécuter en sa suavité et son eflicace ordinaire ses adorables desseins et sa divine volonté, et enfin il vous délivrera de l'Egypte et de la captivité du siècle, sous laquelle vous gémissez depuis longtemps.
11 est bon que vous lisiez les moyens dont Dieu se servit, et à diverses reprises, pour délivrer son ^peuple, qui soupirait en son exil et dans cette terre étrangère sous Pharaon. Vous y verrez la patience et la douceur de Moïse et du peuple. C'est dans
YExode, au second livre de l'Ancien Testament. Vous y verrez comme il faut tenter souvent et prendre doucement et à diverses reprises vos ouvertures, desquelles vous tirerez un jour le fruit de votre gémissement et pénitence, et la récompense de votre fidélité. Vous pourrez commencer parcelle belle et sainte ouverture que Dieu vous donne , et que vous me marquez si bien par votre lettre, qui est de demander en douceur, en humilité et en simplicité, la permission de votre retraite. L'effet fâcheux, et que vous ne sauriez remarquer qu'avec douleur, que votre présence opère dans ces cœurs, quoique vous ayez travaillé pour y en faire un tout contraire, est un signe que Dieu vous veut ailleurs. Ainsi, comme Moïse disait que Dieu voulait qu'il allât sacrifier avec son peuple et vaquer à sa religion, dites de même que vous souhaitez fort votre retraite pour aller vaquer à Dieu en paix dans la solitude.