LETTRE XXXVIII
Que ce ne sont point les inspirations qui doivent être la règle de notre conduite, et combien il est important de se soumettre jux directeurs.
Je ne puis vous celer que votre souvenir ne me soit très-fréquent par la miséricorde de Dieu, qui veut que je vous serve toujours comme j'ai fait et comme je ferai à l'avenir, s'il lui plaît m'en donner la grâce. Mais aussi je vous dirai que votre conduite me donne de la peine, et que je crains pour vous, quand je remarque l'attache que vous avez à vous-même. Il ne faut que cela pour éloigner Notre-Seigneur de vous et pour vous empêcher d'avancer solidement en la vertu. Quoique vous sentiez des goûts en l'oraison et dans le reste de vos exercices, cela n'est rien qu'amusement et tromperie, n'avançant point dans le détachement ue vous-même.
Vous me dites que vous n'avez acquiescé au conseil de M. B***, à cause que vous n'étiez inspirée de le suivre. Au nom de Dieu, regardez toute inspiration pourl'ausse, quand elle est contraire au conseil d'un supérieur; car l'esprit de Dieu, qui réside en eux, ne se contrarie pas lui-même: et quand ce qu'il ordonne ne serait pas selon le bon
LETTRES SPIRITUELLES
plaisir du Dieu, 11 ne le ferait pas connaître h l'inférieure, et elle ferait une œuvre trèsagréable a Dieu en lui obéissant. Notre-Seigneur a fait autrefois entendre cela à sainte Thérèse, en lui apparaissant et lui disant que l'obéissance qu'elle avait rendue à son directeur lui avait été plus agréable que ce qu'elle lui rendrait à lui-même; et la raison est que Dieu aime l'humilité et la soumission, et que son esprit, qui dispose de tout dans l'orare, conduit les inférieurs par les supérieurs. Il en use même de la sorte pour notre sûreté; car, comme nous vivons sous la conduite de la foi qui est obscure, il nous a voulu donner la voie claire et sensible de nos directeurs, pour notre assurance et pour notre repos. Dans l'obscurité, lefaux se môle avec le vrai; on prend l'un pour l'autre ; le malin se fourre et se glisse là dedans, et pour l'ordinaire il se rend soigneux dé tromper les commençants, tâchant de les arrêter en cette voie d'incertitude, de perte de temps et d'un orgueil imperceptible, qui est ravi d'être conduit par des voies extraordinaires.
Nous ne serons jamais damnés pour avoir été infidèles aux inspirations, reconnaissant leur incertitude et la raison que l'on a d'en douter. Aussi n'est-ce point la voie que Dieu, Jésus-Christ et les apôtres nous ont laissée; mais c'est la conduite de la foi, qui, nous proposant un chef universel, visible dans l'Eglise, pourconduire le corps des fidèles, dans lequel le Saint-Esprit, directeur des Chrétiens, réside, donne encore à chacun des directeurs particuliers dans lesquels il habite, en sorte que celui qui leur obéit, obéit à Jésus-Christ même, et celui, au contraire, qui entend une autre conduite, est sujet a être trompé, n'ayant point de caution <hs sa direction. Demeurez-en là, je vous prie, si vous voulez que je réponde pour vous; autrement je ne m'en mêlerai plus, car je contribuerais infailliblement à votre perte. De cette sorte de péché vous tomberiez dans un autre plus dangereux; et d'un orgueil fondé sur la vanité même, dont l'on est aisément détrompé, parce qu'il n'a pour fondementque ce monde et ce corps qui passe, ou même l'esprit naturel qui n'est rien devant Dieu dans le poids du sanctuaire, vous tomberiez dans une attache à vousmême et dans un orgueil spirituel mille fois plus dangereux que le premier, qui vous perdrait tout à fait. J'en sais des exemples qui vous feraient compassion si je vous les disais. Ayez donc pour règle les commandements de Dieu, de son Eglise et de votre religion, et s'il y a quelque chose de particulier qui ne soit pas..marqué par votre règle, votre directeur, auquel vous vous soumettrez en toutes choses. L'inspiration est trop dangereuse, surtout quand elle prend ce train de se croire soi-même et de ne point se soumettre. En un mot, ne faites plus tant de cas ni tant d'estime de tous ces mouvements secrets, que vous les preniez pour être les principes de votre conduite. Pour l'amour de Dieu, je vous dis ceci, pressé que je suis
du désir de votre saint : suivez ce que vous; dira M. R¥¥*, et étouffez votre esprit et votre propre jugement; sa conduite est solide, aussi bien que celle qu'il vous propose des saintes filles de la Visitation.
Pour ces actes qu'elles pratiquent, faitesles, et ne craignez point. C'est la règle d'un ordre conduit de Dieu, et une règle qui avance les âmes avec beaucoup d'amour et de perfection. Défiez-vous de vous-même; l'oisiveté et la paresse spirituelle se fourrent souvent dans un esprit par l'adresse du malin, sans qu'on y pense. Si j'avais assurance que vous fussiez dans-un certain état que je ne vois pas en vous, j'aurais égard à vos raisons; mais cela n'étant pas, faites ces actes qui vous sont marqués dans ces livres que M. B*** vous a proposés. Suivez, je vous conjure, tous ses conseils, sans craindre île rien gâter; car la vertu de soumission ne souffre jamais qu'on'perde rien en la suivant. Abandonnez-vousàluipour l'amour de Jésus, et dans la confiance en votre époux et en votre amour, qui est garant de votre directeur ; soyez assurée que tout sera pour sa plus grandegloire. Faites donc simplement ce qu'il vous dira ; ses avis ne seront pas contraires aux nôtres, comme vous vous l'imaginez; et même quand il vous dirait quelque chose qui ne conviendrait pas avec ce que je vous ai dit, oubliez tout pour lui obéir. Je vous le dis encore une fois, obéissez et jouez au plus sûr. Croyez-moi, car je suis en Notre-Seigneur et en sa très-sainte Mère tout vôtre.