LETTRE XXXIX
77 écrit à une personne qui ne pouvait prendre confiance en un directeur qu'il lui avait donne'.
Je prie Notre-Seigneur qu'il vous possède pour jamais. Je suis en peine de vous, n'ap.prenant point de vos nouvelles. Je vois que cela vient de l'inquiétude que vous souffrez et de la sollicitation que je vous ai. faite de vous soumettre à M. R***. J'avais souhaité cela pour votre mieux; mais, puisque vous ne le pouvez goûter, il n'est pas raisonnable de vous décourager. Ce n'est pas d'un seul homme que dépend notre salut; il est attaché à notre bon Seigneur et Maître, qui ne nous délaisso jamais tant qu'il connaît en nous une bonne volonté. Ayez donc bon courage; donnez-vous toujours toute à lui; priez-le qu'il vive en vous; demandez-lui qu'il vous fasse participante de ses vertu-, de ses inclinations et de son esprit, afin que vous ne soyez plus ce que vous avez été jusqu'à présent, mais Notre-Seigneur même.
Un jour le confesseur de sainte Catherine de Sienne, étant dans sa chambre, y rencontra., au lieu d'elle, Notre-Seigneur Jésus-Christ; tant cette bonne sainte était changée ei. Notre-Seigneur et n'était plus elle-même, c'est-à-dire qu'elle n'avait plus d'inclinations, de désirs, de mouvements, en un mot. de vie intérieure que celle de Jésus-Christ; ce que Dieu voulut faire paraître [>ar ce changement extérieur. C'est lace que vous
OEUVRES COMl'l.ETI.S DE M. OLIÈR.
devez uemander à Xiliv-Ceigneur tous les jours de votre vie; |iriez-le qu'il vous change entièrement en lui, c'est-à-dire qu'il change le vieil homme qui est en vous dans Je nouveau, et dans sa nouvelle vie. La méditation de sa vie et de sa mort, la pratique de ses vertus, la communion fréquente, mais fervente et cordiale, vous serviront beaucoup à cela. Mais, parce qu'il vous faut quelque règle, et que l'esprit de Notre-Seigneur est soomis, il est bon que vous ayez quelque personne qui vous voie et vous serve soigneusement; et comme vous avez auprès de vous un trésor en la personne du R. P. C***, qui pourra servir à vos besoins, donnez-lui accès dans votre maison, et rendez-vous soigneuse d'en profiler.
LETTRE XL
Sort zèle pour le service des âmes.
Pour ce qui est du doux travail de vous écrire de votre époux si aimable et si amouiiui, pourquoi craignez-vous que cela m'incommode? Hé quoi I le Fils de Dieu, quand il versait son sang pour vous racheter et pour vous donner un remède à vos maux, craignait-il la douleur ? Mais craignait-il la mort? Et saint Paul ne m'apprend-il pas qu'il faut que je continue pour vous l'ouvrage de Jésus notre amour, et que j'accomplisse ce qui manque à sa divine passion. Ce tout aimable Sauveur a composé dans ce divin jour de sa mort le remède à votre infirmité, et il dit que je vous le dois appliquer, puisque je suis a votre âme le ministre de ses mystères douloureux. Eh bien, je verrai fumer et bouillonner pour vous ce sang divin dans mes mains, et j'épargnerai mon travail? Non, ma Fille, non fias même ma vie, ni la dernière goutte de mon sang. II nous l'a commandé lui-même, ce divin Tout, et je lui obéirai avec joie. Allons donc, allons fortement à l'amour. Continuez votre attrait à Jésus pâtissant et anéanti àla croix. Vous avez nécessitéd'être telle en ce temps, autrement voire amour envers lui ne saurait être juste. Voir Jésus anéanti, çt ne l'être pas avec lui, c'est être déraisonnable, et ce t/'est pas le vouloir aimer; car le moyen que vous soyez unie à Jésus anéanti, en demeurant vous-même en voire entier? Ne soull'rez point d'être dans un autre état que Jésus. C'est là où aboutissent tousses desseins sur vous; il veut que vous viviez comme lui et que vous lui ressembliez par état.
LETTRE XLI
Son parfait dégagement dans la conduite
des âmes.
J'ai ressenti quelque dou.eur, arrivant en cette ville, de la nouvelle qui m'a été confirmée, de votre éloignement sans apparence de retour. Sur quoi j» vous dirai que, selon le pur esprit de la foi qui me fait espérer que Jésus travaillera par lui-même en mon absence pour l'avancement de votre âme, je n'ai pu, dans cette occasion qu'il me donno • l'un sacrifice si important et si sensible, que je n'aie eu de la joie, de trouver à mon arrivée une telle occasion de souffrir pour son
amour. Il est le maître absolu de ses œuvres et de la conduite de ses desseins; il faut vivre à lui par-dessus tout, et même pardessus tout ce qui nous regarde, et vivre en privation de toutes les joies" de notre esprit. 11 se faut résoudre, dans l'attente de la vii future, de porter incessamment sa croix, sachant que si nous sommes compagnons des douleurs de Jésus-Christ en cette vie, nous communierons à ses joies et à ses consolations éternelles. Je prends congé de vous, dans l'espérance de vous entretenir un jour des ouvertures que Noire-Seigneur nous donne pour le servir en notre éloignement. Je le dirais exil et bannissement, si partout on ne trouvait Jésus-Christ, en qui toutes choses nous sont rendues présenies.
LETTRE XLII
De sa grande dépendance de Dieu dans la conduite des âmes.
Ne vous étonnez pas desdivers sentiments que |je vous mande. Dieu m'exerce aus^i bien que vous, et il me tient en ténèbres et en incertitude sur ce qui vous regarde. Comme je le vois changer à tout moment de conduite sur vous, je ne dois pas faire autrement. Je dois étudi. r tout ce qu'il fait, et l'entendre parler par tout ce qu'il opère, soit en l'intérieur, soit à l'extérieur. Je suis a lui pour vivre en dépendance de ses ordres dans tous les moments de ma vie : je ne me lasserai point jusqu'à la mort d'attendre la manifestation de ses desseins. Rien ne me fera précipiter, rien aussi ne mêlera reculer. Je tiendrai toujours à lui par la foi, et je serai en sûreté quand je lui serai attaché par ces liens de l'esprit. La foi a ses fondements invariables et infaillibles, et en elle on ne peut rien appréhender, étant fondé sur la bonté et sur la sagesse d'un Père aussi adorable que le nôtre. Prions toujours en unité d'esprit en attendant notre entrevue ; et Noire-Seigneur, se trouvant au milieu de nous, se fera paraître par la vertu de sa parole et par l'unité de ses désirs en nous. Adieu.