LETTRE LXXXIV
Il exhorte un ecclésiastique à l'humilité, dont il lui propose l'excellence, et il lui envoie un petit examen qu'il lui conseille de faire sur cette sainte vertu.
L'état où la providence de Dieu vous a mis me fait connaître plus clairement que jamais le besoin que vous avez de vous humilier. C'est de quoi je vous ai souvent entretenu, et ce que je ne me lasserai point de vous dire toute ma vie. Anéantissement, abaissement sincère, humilité profonde, voilà quelle doit être votre grande occupation, et ce qui sera la source de l'établissement parfait de la vie de Jésus-Christ en vous. L'humilité donne à l'âme la vie de toutes les vertus. C'est un mystère inconnu que cette vertu, mais un mystère résidant au fond de l'âme , qui est comme infini en la profondeur de sa vie et en la multitude de ses effets. Je la nommerais volontiers !e trésor caché de l'Evangile. Je la nommerais ce petit grain de la parabole, immense en la dilatation de ses branches, de ses fruits et de son ombre. Je la nommerais encore cet homme intérieur dont parle saint Pierre: Absconditus cordis homo, qui est in conspeclu Dei locuplcs. (I Petr. ni, 4.)
Le profond saint Jean Climaque, parlant de l'humilité, dit que cette vertu n'est ni la connaissance de sa misère, ni la reconnaissance du bien de Dieu, ni la joie d'une aimable correction, ni l'amour du mépris et des choses abjectes, ni l'aveu de ses fautes et la confession publique de ses péchés, ni l'irrévocable oubli des biens que l'on a faits, ni s'estimer le plus petit de tons et le plus grand pécheur du monde, ni le sentiment d'un esprit contrit, ni l'abnégation de la propre volonté; mais que c'est plus que tout cela. En effet, l'humilité, à vrai dire, est en quelque sorte toute vertu, ou plutôt, comme je l'ai déjà rena que, c'est celle qui donne la vie à toutes les vertus. Ce qui se doit proprement entendre de la vie intérieure de l'esprit chrétien qui réside au fond de nous,
qui est en l'âme une inclination univers die à toute la vie etàloutes les vertus chrétiennes; car cette vie et ces vertus sont toutes fondées en bassesse , ou plutôt établies, unies, consommées, identifiées, et comme une même chose en ce divin principe. D'où vient que celte vertu intérieure et vivifiante se prend aussi pour toute vertu et se confond avec toutes Jes autres.
Aussi celui qui a en soi l'humilité chrétienne solidement établie se trouve dans une fidélité admirable pour toutes les vertus. Vous-même le pourrez reconnaître un jour par votre propre expérience. Car si vous avez en vous ce fond d'esprit humble, vivifiant le cœur et le remplissant de cette divine vertu qui anéantit l'âme, vous aure; en même temps une douceur inaltérable, une patience insurmontable , une chasteté inviolable, une sobriété toujours égale; en un mot, vous aurez une vertu universelle.
Ce n'est pas que, quand vous aurez reçu celte grâce, vous ne deviez encore beaucoup étudier toutes les vertus, pour en voir tous les actes dans toute leur étendue, et pour connaître les ruses, les malices et les subtilités des vices et de la chair qui les molestent et les traversent. Ce n'est pas aussi qu'avec cette grâce et ce fond de vertu cachée, vous ne deviez encore combattre pour résister à la chair, et pour vous opposer aux contradictions et aux inclinations malignes du vieil homme; mais c'est qu'ayant en vous un fond puissant pour opérer en facilité tous les actes des vertus, dont vous portez la racine et la vie; ayant un fond de force qui résiste, qui détruit, qui abat tous les efforts contraires, pour peu que vous soyez fidèle et attentif survous dans les rencontres en union et en la lumière de cet esprit de vie, vous serez bientôt régnant sur vous-même, et tenant tout sous vos pieds en la vertu de Jésus-Christ.
Mais ce que je crois bien important de vous marquer, et ce qu'il faudra que vous fassiez après ce grand don, qui est rare à trouver, délicat à maintenir et conserver, mais très-difficile à réparer, est de tenir les avenues bien bouchées aux ennemis de l'esprit et de ses vertus, et de ne point tenir les sens ouverts, qui, en admettant le poison des objets qui se présentent, exciteraient les vices et la malice de la chair, et en laissant approcher de la personne sacrée du Saint- Esprit l'être infect, grossier et profane des créatures, feraient que ce divin hôte se retirerait, et laisserait emparer la place à la puissance ennemie.
Or, pour faciliter cet exercice et donner lieu à cette reine des vertus de s'établir et de faire progrès dans votre âme, voici un petit examen, dont j'espère que vous pourrez retirer quelque fruit, si vous voulez vous en servir de temps en temps en la vertu de Notre-Seigneur.
Examen sur l'humilité.