LETTRE LXXX1I
Il exhorte une personne à faire faire quelques aumônes â un prince , et à les lui faire régler.
Je me joins à la prière que vous doit faire M***, afin que vous obteniez la grâce qu'il demandera à Son Altesse pour le soulagement des pauvres , selon l'ouverture qu'il lui en doit faire par sa requête. Ce lui est un bonheur de trouver partout de quoi faire du bien et de recevoir des occasions de la main de Jésus-Christ pour le soulager et le secourir dans la langueur et la misère de ses membres. Quelle grâce un Dieu nous fait , qu'il veuille bien recevoirdu pain de notre main, pour se rassasier et se nourrir ! Et si Son Altesse a aidé, quoique contre son gré, à faire des misérables, la justice et la pénitence, aussi bien que la religion et l'amour de Jésus, ne le doivent-ils pas obliger à travailler désormais à faire des aumônes ! J'ai oublié deux ou trois fois à vous dire qu'il serait à souhaiter qu'il eût quelques personnes zélées et entendues en ces commencements , qui vissent et examinassent la manière d'entreprendre et de régler les œuvres importantes de piété et d'aumône qu'il voudra faire. Il n'est pas imaginable combien de biens se perdent et se dissipent, faute de les bien ordonner; et pour cela l'Epouse, qui représente l'Eglise , disait (Cant. n, 4) : Le Seigneur a oraonnné en moi la charité ; et saint Paul , qui en voyait l'importance, donnait ce conseil à ses enfants : Pour le mal, soyezsimples à le fuir; mais, pour le bien, soyez prudents et avisés à le faire (Rom. xvi, 19), afin qu'il aitsa subsistance et sa durée, comme aussi afin qu'en joignant le spirituel au temporel, il soit fait dans l'assaisonnement de l'esprit et de la grâce. Et Dieu môme a fait connaître combien cette prudence était nécessaire , lorsqu'il ordonna autrefois dans la Loi qu'on offrirait du sel , qui est ligure de la sagesse, dans tous les sacrifices ; et même on en met encore dans la bouche des enfants qu'on baptise, pour leur apprendre qu'étant laits victimes de Dieu, ils doivent être abreuvés et nourris de sa sainte sagesse et de l'esprit de Dieu, qui les conduise en sa prudence. C'est à quoi vous veillerez dans les
LETTRES SPIRITUELLES. 8Ô0
occasions , pour y agir selon les ouvertures
se
sur
que vous aurez.
LETTRE LXXXUL
(Juil faut être bien aise que la créature
retire de nous, pour nous appuyer
Dieu seul.
Tenez-vous hors de l'appui et de la complaisance en vous et en la créature. Lorsqu'elle nous prête la main, il nous est plus aisé de nous y appuyer que lorsque tout s'éloigne et se retire de nous. Le premier état est plus doux, mais il est plus dangereux; le second est plus dur, mais il est plus assuré, et il lient l'âme dans la dépendance continuelle de Dieu et dans la nécessité de le prier et d'aspirer à lui perpétuellement.
C'est dans ce temps "et dans ces épreuves que la nature meurt, et que, n'ayant rien qui la console et qui la soutienne, Dieu lui est toute chose. C'est alors qu'il se fait ressentir davantage en nous, et que ses opérations sont plus fortes, plus saintes et plus continuelles dans le fond de notre âme. C'est alors que se forment les plus saintes et les plus fortes vertus que l'on devient, comme saint Paul, puissant dans les infirmités, et que, selon ce même Apôtre, la vertu se rend parfaite et consommée. (// Cor. xn, 10, 9. ) Vous devez présentement avoir plus de soin de vous retirer en votre Epoux et en la très-sainte Vierge, pour vous garantir du poison de la créature, qui, se glissant sans y penser, à cause de sa douceur imperceptible, se mêle peu à peu avec la douceur de l'esprit. L'épouse doit, selon le conseil de l'Ecriture, se tenir sur ses gardes, et séparer avec diligence le vil d'avec le précieux, afin qu'elle soit la bouche et l'organe de son Epoux, et qu'il y prenne sa joie et ses délices, pour opérer en elle et par elle ; car autrement il retire d'elle ses opérations par une sainte jalousie ; il ne parle plus en elle, ni par elle, et elle demeure en stérilité.
L'ami de l'Epoux, dit le Cantique (n, 2), est le lis entre les épines; ce qui signifie que l'épouse doit être séparée de tout commerce de douceur extérieure et de toute l'approche des créatures, qui pourraient mettre la main sur elle ou la flétrir et la ternir de leur haleine; ce qui la ferait bientôt mourir. Le lis en cet état ne se penche ni de côté, ni d'autre; il se soutient en sa droiture, et toute l'ouverture de ses feuilles et de son cœur est vers le ciel, pour, en recevoir la rosée et les influences, de peur d'en rien perdre en se courbant. C'est pourquoi le Saint-Esprit, dans l'Ecriture sainte, dépeignant l'âme qui commence, en s'app-jyaut sur les créatures, à décliner de Dieu et à s'en relirer, lui donne le vœ de sa malédiction. Ce n'est pas que ces premiers mouvements d'épanouissement de la nature, qui viennent par surprise dans Aies rencontres d'accueil, surtout après les disgrâces et les délaissements, soient des fautes bien notables devant Dieu. La < hair n'est pas tout
SM
à fait morte ; l'amour-propre a toujours faim et soif de telles choses ; et bien) souvent cela se passe en nous dans de premiers instants ; mais néanmoins cela est toujours fort dangereux, si on ne le repousse en Notre-Seigneur, et si sur-le-champ, ou peu après, on n'y applique le remède. Quand ce poison se glisse secrètement en notre cœur, il faut aller à l'antidote et au contre-poison, qui est Notre-Seigneur, devant qui il faut détester cette maudite nature, qui ne vit qu'à elle, qui ne veut rien que pour ellemême, et qui est tout opposée à l'esprit d'hostie qui nous doit animer : esprit qui ne veut rien pour soi, et ne désire rien que Dieu et de Dieu et pour Dieu même. Etudions bien en toutes choses le saint vouloir de Dieu, qui est tout notre être, toute notre vie et tout notre mouvement, et hors de quoi je vous avoue qu'il me semble que je ne pourrais être, ni vivre un seul moment.