DE LA PATIENCE
La patience est une vertu qui nous fait porter en paix les peines et les souffrances, et qui nous donne la joie dans les tribulations qu'il plaît à Dieu de nous envoyer.
La patience, pour être chrétienne, doit regarder Dieu par les yeux de la foi, comme l'auteur de toutes les souffrances et de toutes les persécutions qui nous arrivent.
Elle doit même porter les afflictions et les délaissements en la vertu de l'esprit de Dieu, qui premièrement a résidé en la plénitude en Jésus-Christ, et qui ensuite nous a été transmis par le baptême et par les autres sacrements.
I" Section. — Des degrés de la patience.
La patience a trois degrés que Notre-Seigneur nous marque dans l'Evangile, et dont il nous a voulu montrer l'exemple.
Le premier, est de souffrir en paix, avec résignation et soumission entière aux ordres de Dieu les peines qui nous arrivent. C'est ainsi que Job, au milieu de ses souffrances et de ses peines, disait, dans une parfaite quiétude, et dans un entier abandon à la volonté divine : Dieu me l'a donné, Dieu me l'a été : son saint nom soit béni (137).
La patience ne murmure point contre Dieu, ni contre le prochain ; elle n'a aucune inquiétude intérieure en son ma., et elle nous met dans les mêmes dispositions que lésâmes ont dans le purgatoire, qui souffrent en paix sublime la violence des feux et des tourments.
Ce premier degré nous est marqué par ces paroles : Bienheureux sont ceux qui souffrent persécution pour la justice, et qui la souf-
(157) Dominus dédit, Dominus absulit ; sicut Domino placuil , ila factuni est. Sic nomen Domini benediclum. (Job l, 21.)
(158) Tanquam ovis ad occisionem duclus est ; et sicut agnus coram tondente se , sine voce , sic non aperuit os suum. (Act. vm, 52.)
(159) 0 bona crux diu desiderata, et jam concupiscent! aninio prœparata !
(140) Aul pati, aut mori.
(141) Beati qui esuriunt , et siliunl justiliam. IMaah. v. 6.)
(142) Desiderio desideravi hoc Pascha manducare
frent en paix et avec soumission aux ordres saints de la divine Providence. Et il nous en a montré l'exemple lorsqu'il s'est soumis volontairement à tant de peines, et qu'il a été au milieu de toutes les souffrances, dans la tranquillité d'une brebis que l'on mène à la boucherie (138).
Le second degré, est de désirer ardemment de souffrir. Ce qui a paru dans les martyrs, dont le cœur embrasé de ce désir, a donné des marques même extérieures du grand amour qu'ils avaient pour les souffrances.
Ainsi un saint André s'écrie, à la vue des tourments qu'on lui prépare : Obonne croix, que j'ai si longtemps et si ardemment désirée (139) 1 Ainsi un saint Laurent témoigne souffrir avec peine le retardement de son martyre. Ainsi une sainte Thérèse s'écrie dans les transports de son amour : Ou souffrir, ou mourir (140).
Noire-Seigneur exprime ce second degré par ces paroles : Bienheureux sont ceux qui ont faim et soif de lajustice (lit), et qui désirent ardemment les souffrances pour accomplir en eux les desseins de Dieu, qui veut que tous les Chrétiens souffrent avec Jésus-Christ, et qu'ils satisfassent en lui, et avec lui, à sa divine justice.
Il a voulu aussi porter cet elfet, et nous faire paraître combien il a aimé les souffrances, lorsqu'il dit : J'ai, désiré ardemment de manger la Pdque avec vous (142). 11 considérait le sacrifice de la Pâque comme un même sacrifice avec celui de la croix, où toute souffrance est comprise et renfermée; et dans cette vue, il en témoigne un grand désir.
Le troisième degré est de souffrir avec plaisir et avec joie. C'est ainsi que les apôtres et les premiers Chrétiens allaient se réjouissant, parce qu'ils avaient été trouvés dignes de souffrir pour Jésus-Christ (143).
Saint Paul, en ses Epîtres, témoigne aux fidèles qu'il les veut compagnons de sa joie dans ses afflictions et de ses peines (144). Il ne se contente pas même de leur témoigner sa joie, mais il dit qu'il triomphe dans ses infirmités, et qu'il se glorifie dans ses souffrances (145). Et saint Jacques nous dit que notre cœur doit être rempli de toute joie dans les différentes peines et tentations qui nous arrivent (146).
Nôtre-Seigneur exprime encore ce troisième degré lorsqu'il dit : Que nous sommes bienheureux quand les hommes nous persécutent, et qu'ils nous font souffrir toutes sortes
vubiscum. (Luc. xxu, 15.) Baptismo habeo baplizari, el quomodo coarclor usque dum perficialur ? (Luc. xii, 50.)
(145) lbant gaudentes a conspectu concilii, eic. (Act. v, 41.)
(144) Socios qaudii mei omnes vos esse. (Philip. i,7.)
(145) Libenter gloriabor in infitmitalibus meis. (Il Cor. mi, 9.) Mihi autem absit gtoriari , nisi in cruce Domini noslri Jesu Christi. (Gai. vi, 14.)
(146) Omne gaudium exislimate. fratres , cum in lenlalwncs varias incideritis. (Jaeob. i, 2.)
de malédictions et de calomnies ; et que pour lors nous devons nous rejouir (14-7).
Et lui-même nous a donné l'exemple, car n esl dit : Qu'il a porté sa croix avec joie (118).
II* Section. — Des motifs de la patience.
Nous sommes obligés à la patience. Premièrement, en quali éde créatures, car Dieu, souverain maître de la vie et de la mort, de qui notre être dépend absolument, a droit de disposer de nous comme il lui plaît.
Saint Paul dit (Rom. ix, 21), que le potier a droit de faire tout ce qu'il lui plaît de son pot, comme étant l'ouvrage de ses mains. 11 le brise, il le rompt, il le refait, il le pétrit, il le plie, il le presse, et lui donne la forme qu'il lui plaît.
Nous sommes de même entre les mains de Dieu. Comme nous sommes l'ouvrage de ses mains, il peut faire de nous tout ce qu'il veut. Qu'il casse, qu'il brise, qu'il tue, qu'il mortifie, qu'il nous plonge au fond des enfers, et qu'il nous en retire, cela est en ses mains, et nous le devons souffrir en paix, adorant ses volontés, ses jugements et ses desseins sur son ouvrage, et demeurant entièrement abandonnés à son bon plaisir (li9j.
Secondement, comme pécheurs. Car en celte qualité nous devons porter les effets de sa justice et de sa colère sur nous. Tous les châtiments qu'il exerce en ce monde, ne sont rien en comparaison de ce que nous méritons, et de ce qu'il nous ferait souffrir, s'il ne voulait nous faire miséricorde, et nous traiter de douceur et de clémence en cette vie.
Les châtiments que Dieu a exercés sur les pécheurs, et que nous vo\ons dans l'Ecriture sainte; les tourments mêmes des damnés, et les peines que les démons souffrent et souffriront éternellement pour un péché, nous doivent donner non-seulement la paix, mais la joie dans nos souffrances.
En effet, qu'y a-t-il dans l'enfer qui ne nous soit dû? Quels supplices y souffre-t-on que nous ne méritions, et mille fois davantage? car encore la miséricorde se trouve dans l'enfer, et nous en sommes indignes. Cette vue ne doit-elle pas nous obliger à porter avec patience toutes les peines et les tribulations de cette vie; vu même que Notre-Seigneurdit qu'elles sont des marques de son amour? Je corrige et je châtie ceux que j'aime (150).
Troisièmement, comme Chrétiens. Car en cette qualité nous devons porter beaucoup de peines et de souffrances. C'est pour ce sujet que nous sommes introduits dans l'Eglise, puisque Noire-Seigneur ne nous y a admis que pour continuer sa vie. qui est une vie d'opposition, de contradiction , et de condamnation de la chair.
Il doit donc l'humilier et l'assujettir en nous, par les voies qu'il sait et qu'il juge
(147) /j'ciii eslis cum maledixerint vobis , et pertecuti vot fuerint, etc. (Mat th. v, 11, 12.)
(148) Iroposiio sibi prœmio tuslinuti enteem. ilkbr. xii 2.)
OKU VUES COMPLETES DE M. OUEiî. |2g
être plus utiles, afin d'en être entièrement victorieux, il a commencé d'en remporter la victoire en sa chair, et il veut la continuer en la nôtre , pour faire paraître en nous comme un échantillon de la victoire universelle qu'il en avait remportée en sa personne.
L'Kglise et les Chrétiens ne sont qu'une
poignée de chair à l'égard de tout le monde, et néanmoins il désire d'être encore victorieux en eux pour signaler son triomphe, et pour donner des marques assurées de sa victoire. Ainsi, dans cette vue, le Chrétien doit être bien fidèle à l'esprit, et entièrement abandonné à lui pour surmonter la chair, et la détruire en tout.
Les occasions ne lui en manquent pas en cette vie, puisqu'il doit souffrir : premièrement, les attaques du monde dans le mépris, les calomnies et les persécutions; secondement, les assauts violents de la chair dans ses soulèvements et dans ses révoltes; troisièmement, les combats du démon dans les tentations qu'il nous livre; enfin les épreuves de Dieu dans les sécheresses , délaissements, abandons, et autres peines intérieures dont il l'afflige, pour le faire entrer dans le parfait crucifiement de la chair.
Quatrièmement, comme clercs. Car le clerc doit être dans la perfection du christianisme; ce qui ne peut être sans la patience.
La patience est une marque que l'âme est unie intimement à Dieu, et qu'elle est établie dans la perfection. Car il faut qu'elle soit bien en Dieu, et possédée bien pleinement de lui, pour porter les peines et les tourments dans la paix, dans la quiétude, et même dans la joie et la béatitude île son cœur.
Il faut qu'elle y soit bien profondément abîmée, et qu'il laotienne bien puissamment et fortement unie à lui, afin que la chair n'ait point la force de l'attirer à elle, pour la faire entrer dans les sentiments et dans les aversions qu'elle a de souffrir et d'endurer
L'âme, en cet état, est dans la perfection où on peut monter en cette vie, puisqu'elle est conforme à Notre-Seigneur dans la parfaite soumission qu'elle a eue à Dieu clans ses souffrances. Car quoique sa chair eût opposition et régugnance pour la croix, il ne l'a point écoutée dans ses désirs, mais il a toujours été dans une parfaite adhérente aux volontés de sou l'ère.
Les clercs donc, étant les parfaits entre les Chrétiens, et ceux qui sont choisis du milieu de l'Eglise, pour assister devant le tabernacle de Dieu, doivent faire une particulière attention à cette vertu. C'est là leur caractère : c'est la marque par où ils doivent être discernés ; c'est ce qui les dispose à l'honneur de la dignité qu'ils possèdent;
(I49i Pater noster es tu, nos vero lut uni ; et fictor nmlcr /h, et uperu inunuuin Utarum omnes nos. (Isa.