EXTRAITS DES MEMOIRES MSS.- VU. PENSEES ET SENTIMENTS DE ZELE
des peuples. — Ce vendredi 24 février 1645, à la gloire de Dieu, trois pauvres esclaves dépouillés de tout honneur et de tout bien, ayant perdu tout droit sur leur être, leur vie, leur liberté, se sont offerts à la sainte Trinité sous la protection des trois saints martyrs saint Denis, saint Rustique et saint Eleuthère, à Montmartre, s'abandonnant à Dieu en Jésus-Christ, pour être ce qu'il voudrait en son Eglise.
En ce même abandon, s'ils osaient ils se dévoueraient à Jésus-Christ vivant en eux, tout indignes et tout misérables qu'ils sont, pour être immolés à la gloire de Dieu, et souffrir à soi) service telle persécution, telle croix qu'il lui plaira porter en eux pour la satisfaction de son Père. Dans cette vue, si leur indignité ne s'yr opposait, ils feraient volontiers profession d'hostie et de servitude entre les mains de leur souverain Maître.
S'ils osaient encore, ils iraient chercher . de tout leur cœur les peuples infidèles et barbares, pour servir et mourir au milieu deux à la gloire de Dieu, leur portant l'Evangile de Jésus-Christ. Ils désireraient, si c'était toujours le bon plaisir de Dieu, de se ; voir particulièrement appliqués au culle du très-saint Sacrement, se consacrant à le faire honorer, servir, glorifier partout où sa bonté les établirait, lâchant d'y faire connaître ce qu'il est, ce qu'il peut, ce qu'il opère dans cet auguste mystère d'amour, en faveur de ses vrais adorateurs.
Dans la môme intention nous nous sommes mis sous le domaine entier de Jésus-Christ Notre-Seigneur, en son adorable Sacrement, le suppliant d'établir dans nos âmes la vie, l'esprit, les dispositions qu'il désire de nous ; et reconnaissant que nous ne pouvons rien qu'en lui, nous avons laissé à ce divin Seigneur à consommer en nous tout esprit propre, toute volonté particulière, toute propriété, le faisant maître absolu du bien, de l'honneur, de la vie, du corps, de l'âme et de tout ce que nous avons dans notre intérieur, mettant en Jésus-Christ dans ce sacrement toute notre confiance, et espérant qu'il consommera en nous tout le vieil homme. Je demande à Dieu votre consommation, dit saint Paul. (// Cor. xm, 9.) Il disposera ainsi de tout le bien qu'il a attachée nos personnes, et nous établira, selon son bon plaisir, dans une désappropriation entière de nous-mêmes.
A l'honneur de la très-sainte Trinité, dont les trois personnes ne sont qu'un entre elles, nous ne voulons être tous trois qu'un en Jésus-Christ, le consommateur des fidèles, in consummatorem J 'esum. (Ilebr . \n, 2.) II accomplira en nous, par son divin Sacrement, ce qu'il promet dans l'Evangile : Afin, 6 mon Père, qu'ils soient consommés en un, comme vous êtes en moi et moi en vous. (Joan. xvn, 23.) Il rendra tous nos biens communs, à la manière des premiers Chrétiens et à l'exemple des trois personnes divines, selon ce qu'il dit lui-même à son père : Omnia mea
tua sunt, et tua. mea sunt. (Ibid., 10.) Noj véritables richesses sont Dieu seul, comme il est le seul trésor de nos frères aînés, les bienheureux du ciel, qui ne veulent posséder que lui; et les richesses extérieures seront pour nous comme la balayure de la terre et de viles ordures.
Nous nous donnons à Jésus-Christ pour qu'il use de nous sans réserve, à la manière qu'il lui plaira, soit qu'il veuille endurer en nous toutes sortes de croix et la mort même, soit qu'il veuille agir par nous et continuer en nous l'exercice de son divin sacerdoce. Il disposera donc de nous pour offrir ou pour prier, pour souffrir ou pour pleurer, pour instruire ou pour sanctifier : car voila les différentes fonctions des prêtres. S'il nous ordonne de travailler au salut des peules, nous ne vivrons que pour les peuples au milieu desquels il nous appellera ; s'il demande nos services pour ceux de nos frères qu'il destine pour son Eglise, les clercs seront l'objet continuel de nos travaux et de nos soins. Nous sommes à lui pour tout, espérant tout de lui pour l'accomplissement de son œuvre et (tour l'exécution du divin ministère du sacerdoce, qui ne peut se remplir qu'en la vertu de son esprit. »
XVI. Renouvellement de la protestation précédente. — A la gloire de Dieu, le 2 mai 1645, jour de saint Athanase, étant allé a Montmartre avec deux de nos messieurs pour faire promesse sur l'Evangile, entre les mains du R. P. Bataille (1360), de ne nous départir jamais du dessein qu'il a plu à Dieu de nous inspirer, de nous lier ensemble pour lui servir d'organes et d'instruments, lui disposer des prêtres qui l'adorassent en esprit et en vérité, qui honorassent tous les jours son Fils sur les autels, et s'employassent avec charité au salut de ses membres ; je me trouvai alors tout occupé d'une connaissance que je n'avais jamais eue, quoique je la désirasse beaucoup depuis longtemps, celle de la nature d'hostie, dont il plaisait à Dieu m'inspirer de faire profession.
Je vis donc d'abord qu'être hostie du Dieu vivant, c'était être entièrement mort à soimême et vivre à Dieu seul ; en sorte que l'on n'agit plus pour se contenter soi-même, mais seulement pour contenter sa souveraine majesté.... Ce qui reste à faire à ceux qui vivent, dit saint Paul, c'est de ne vivre plus pour eux-mêmes, mais pour celui qui est mort pour eux et qui est ressuscité. [II Cor. v, lo.) Jésus- Christ, par la grâce du baptême, nous apprend à l'imiter en mourant intérieurement à nous-mêmes pour ne vivre qu'à Dieu seul, n'ayant d'autre désir et d'autre intention dans le cœur que de lui plaire et de le servir, ne faisant non plus de cas des désirs de l'honneur, des richesses et du plaisir que la chair fait naître en nous, que si- nous étions morts. Vous avez été ensevelis avec Jésus Christ dans le baptême, et vous êtes ressuscites en lui par la foi de l'opération toute-puissante de Dieu, qui l'a ressuscita
(13Q0) Procureur général de la congrégation de Sainl-Maur,
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du tombeau. Nous apprenons, par ces paroles, que comme Notre-Seigneur dans le tombeau n'agissait point pour le monde, était mort en tous ses membres, qui portaient les stigmates de sa passion, il faut de même que nous soyons des hosties mortes à toutes nos inclinations, et que tout soit mortifié en nous. Nous devons, selon la doctrine du même Apôtre, être morts à nous-mêmes et au monde, pour vivre à Dieu seul. Je vous en prie, mes frères, par la miséricorde de Dieu, offrez-lui vos corps comme des hosties virantes, saintes, agréables à ses yeux, avec une religion intérieure et un culte spirititel [Phihpp. iv, 8 , en sorte que vous les portiez comme des temples où Dieu soit gloritié, et que, loin de gouverner l'âme en la faisant obéir aux désirs de la chair, ils laissent, au contraire, agir l'âme sur eux comme maitresse absolue; qu'ainsi l'âme n'agisse point pour satisfaire le corps, et ne le conduise pas toujours où il veut; qu'elle ne lui permette pas de parler quand il veut, de converser, d'agir, de se reposer quand il veut, ce que saint Paul appelle faire la volonté de la chair et de nos pensées (Ephes. H, 3); mais qu'elle réduise toutes ses volontés en servitude, et qu'elle réprime tous ses mouvements.
Ce qui est bien remarquable en Notre- Seigneur, c'est qu'il dit de lui-même qu'il n'agissait point pour lui, qu'il ne faisait rien pour contenter sa volonté propre, mais uniquement pour ie conformer a celle de son père; et après avoir dit à l'homme qu'il se renonce lui-même , il ajoute qu'il porte sa croix. N'est-ce pas une merveilleuse croix que de rompre sans cesse sa rolonté, de mortifier sa chair en tout, et de réprimer continuellement les inclinations de la nature qui se recherche en tout, mais que le vrai Chrétien ne se lasse jamais d'attaquer et de combattre. Désire-t-elle des choses honnêtes et nécessaires, il roiupt ce motif et rectifie celte intention, les désirant, non pour se satisfaire, mais pour plaire à Dieu. Souhaile-l-elle des choses inutiles et superflues, il les retranche absolument. Ainsi , sous l'empire de Jésus-Christ et de sa grâce, la nature est toujours captive et la chair toujours crucifiée.
Ces prêtres n'agiront donc jamais pour eux; jamais ils ne se rechercheront dans leurs œuvres, s'il plaît à Dieu leur en donreheront et ne regarchoses : pratique 'essai pendant un aissera à juger à
ner la grâce. Ils ncelierch deront que lui en toutes iont ils tâcheront de faire an, après lequel chacun son directeur s'il est en état d'en faire le vœu. C'est une chose de merveilleuse perfection et de grande importance de n'agir jamais pour soi, mais pour Dieu en Jésus- Christ; ce qui est néanmoins une partie de .:i vocation des Chrétiens, puisque le devoir les membres est d'établir dans leur cœur la ■ ie de leur chef, de former en eux ses sentinents et ses inclinations, d'imiter ses mœurs et ses vertus, d'agir dans le même esprit, en sort*; qu'ils aient la même aversion et la
même horreur du monde, la même estime des mépris, la même soif de la confusion, de la pauvreté, des souffrances, les mêmes inclinations, les mêmes intentions de glorifier Dieu : car voilà proprement la vie d'hostie spirituelle. C'est aussi ce que disait saint Paul aux Colossiens : Je travaille incessamment, non par wies forces, mais par la sagesse de Jésus-Christ qui agit en moi, à corriger et à instruire tous les hommes dans la sagesse de Dieu, pour les lui présenter parfaits en Jésus-Christ. [Coloss. i, 28.) Ce qui ne veut dire autre chose qu'établir en chacun de nous les mouvements, les inclinations, les sentiments de Jésus-Christ Notre- Seigneur, non-seulement dans une chose, mais dans toutes.
Notre-Seigneur ne doit pas avoir moins de pouvoir en nous que le vieil homme, et son esprit ne doit pas produire de moindres effets que notre concupiscence : or les désirs de cette vie sont si ardents qu'elle ne dit jamais : c'esi assez. L'avare, par exemple, ne dit jamais : c'est assez de richesses ; le voluptueux : c'est assez de plaisirs ; l'ambitieux : c'est assez de gloire. Telle fut la passion d'Alexandre, qui pleurait de ce que le monde était trop petit pour satisfaire le désir qu'il avait d'étendre ses conquêtes. Ainsi tous les désirs de l'homme charnel vontpresque jusqu'à l'infini, tout fini et borné qu'il est en lui-même. Pourquoi, ayant les inclinations de Jésus-Christ en nous et de son esprit qui les répand dans nos âmes, ne souffrirons-nous pas quelque sorte d'excès? pourquoi n'aurons-nous pas des désirs infinis de la pauvreté? pourquoi n'auronsnous pas une faim et une soif insatiables des mépris et des rebuts? pourquoi n'auronsnous pas des dispositions toutes semblables à l'égard des souffrances? Car voilà les désirs du nouvel homme formé par l'esprit de Dieu, comme ceux des honneurs, des plaisirs et des richesses sont les désirs du vieil homme et de la concupiscence. Nous n'avons qu'Adam pour père et pour auteur de ces derniers désirs. L'auteur des premiers est Jésus-Christ, notre Maître, qui nous fait part de ses inclinations, et fait passer en nous ses mouvements, quand nous voulons le laisser faire. Il me semble donc, qu'il faut s'abandonner entièrement à son esprit, et le laisser agir en nous, pour nous porter à tout ce qu'il voudra et jusqu'où il voudra, ne mettant point d'obstacles ni de bornes à ses divines impressions.