‹ uvres complètes de M. OlierChapitre 339 sur 394 · IJ · texte numérisé non relu

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Pensées et sentiments de zèle.

I. Je sens en moi-même une sainte fureur qui m'anime contre le monde. C'est un ressentiment de l'horreur qu'a Jésus-Christ dans son cœur, des folies, des vanités, des erreurs du siècle. Je sens tant de désir de pouvoir en désabuser les hommes, que je ne sais comment le satisfaire, sinon dans la circonstance présente, où la divine Providence m'appelant au gouvernement d'une paroisse habitée par les plus grands du siècle, j'aurai l'occasion pour laquelle je soupire depuis longtemps, de leur découvrir combien ils se trompent en prenant tant de soin pour les choses périssables de la terre.

II. Quand il n'y aurait que cette obligation de servir l'Eglise de Dieu, je serais tenu de me vouer à elle tout entier, prêt à verser jusqu'à la dernière goutte de mon sang pour elle, et de me laisser dévorer à ses enfants, s'il le fallait, à l'exemple de Notre-Seigneur qui a fait l'un et l'autre, puisqu'après avoir donné son sang pour nous en mourant, il nous a donné après la mort, au très-saint Sacrement de l'autel, sa chair pour nourriture. Ah ! continuait-il, si les martyrs ont soutenu l'Eglise par l'effusion de leur sang, pourquoi craindrions-nous de donner notre vie pour le bien de celle même Eglise, l'Epouse de Jésus-Christ, si aimable et si chère à son cœur? Après que le Fils de Dieu s'est irouvé heureux de donner sa vie pour son Père, comment n'exjioserais-je pas la mienne dans la même vue ; et aussi pour procurer aux âmes la gloire qu'il leur a mériiée par sa mort?

III. En celte qualité d'hostie, outre la peine de mes péchés, je dois porter celle des péchés des peuples que Dieu m'a confiés. Je me suis déjà offert à lui mille fois, comme la victime sur laquelle je le priais de satisfaire à sa justice, afin que mon cher troupeau obtienne par Jésus-Christ la victime du monde, pardon et miséricorde.

IV. C'est par ce sacrement (1357) que Notre-Seigneur épouse son Eglise; et il me semble que c'est à l'imitation de Notre- Seigneur, en ce divin mystère, que doivent vivre tous les pasteurs de son troupeau. Notre-Seigneur, dans la sainte Eucharistie, est une hostie vivante qui loue Dieu pour le monde entier, et le pasteur n'est pas moins obligé de le louer pour tout son peuple. Notre-Seigneur rend grâces à Dieu, dans le Sacrement de l'autel, pour tous les biens qu'il a faits et qu'il ne cesse de faire aux hommes. C'est pour cela qu'il est appelé hostie d'actions de grâces, et le pasteur doit le remercier continuellement pour tous les biens qu'il fait à son troupeau. Le Fils de Dieu au saint Sacrement est hostie pour les [léchés du monde: et le pasteur doit de même crier sans cesse miséricorde pour les péchés des âmes qui sont sous sa conduite. Enfin Jésus-Christ demande à son Père les grâces temporelles et spirituelles qui sont nécessaires à son Eglise pour son service : de même aussi le pasleur doit demander à Dieu avec instance, qu'il lui plaise faire ses libéralités pour le soulagement spirituel et les nécessités corporelles de son peuple. Notre-Seigneur en sa retraite au fond du tabernacle voit tout, entend tout, connaît tout, quoiqu'il semble mort à tout. De son cœur amoureux et par ses mains toutes-puissantes, il fait tout, il soulage tout, il gouverne tout, sans que l'on voie qu'il y pense, et que le bien vienne de lui : ainsi le bon et fidèle pasteur retiré tout près de Dieu, éclairé de sa lumière et embrasé de son amour, secourt tout par ses soins, donne ordre à tout, dispose tout. De même que Notre-Seigneur envoie ses anges visiter son Eglise et la soulager dans ses afflictions, leur donnant la vertu nécessaire pour leur mission ; de même le vrai pasteur envoie çà et là ses chers coopérateurs, leur mettant dans le cœur et à la bouche les sentiments et les paroles convenables. Comme le chef dirige tous les membres, qui dépendent de lui dans leurs fonctions, et ne peut faire lui seul ce qu'ils peuvent faire ; ainsi le pasteur applique chacun des ministres que Dieu lui associe, pour faire ce qu'il sait être utile à sa gloire, se contentant de les diriger, sans prétendre tout exécuter par lui-même, faisant néanmoins de son côté tout ce qu'il peut pour Dieu ; et s'il se trouve seul, en sorte que sa mesure de travail ne surpasse pas ses forces, il f.iut que lui seul fasse ce qu'un autre moins capable que lui serait obligé de faire par d'autres ; c'est-à-dire que le chef devient pieds et mains pour faire ce

(!Ô5") Le sacrement du l'Eucharistie.

fcVlUAl'IS DES MEMOIRES MSS.— Vil. PENSEES ET SENTIMENTS DE ZELE

que feraient les membres, s'il plaisait à Dieu de lui en donner. Mais comme te propre du chef est de vivifier les membres, c'est au pasteur de communiquer aux prêtres qui travaillent avec lui, son esprit et sa vie intérieure, en sorte que ce soit lui-même qui agisse et travaille en eux, comme s'ils étaient tous le pasteur multiplié, qui prie et qui loue Dieu, qui prêche et qui exhorte les peuples par leur bouche.

V. Allant à mon prieuré de Bazainvill'e, qui se trouvait sur le chemin d'une paroisse où l'on allait faire une mission, j'arrivai une heure plus tard que je ne devais, parce que je m'étais arrêté en quelque endroit où ma présence n'était point nécessaire. Le curé de la paroisse s'était absenté l'après-dinée, ne croyant pas qu'aucun malade dût avoir besoin de lui. Sur l'heure on m'avertit que deux malades sont en danger ; j'y cours aussitôt. J'arrivai à temps pour administrer le premier ; mais rendu ensuite auprès de l'autre, je le trouvai si mal, qu'il pouvait à peine demander par signes l'absolution.

Après la lui avoir donnée, je lui administrai seulement l'extrême-onction ; car il ne put communiiT. Quand je l'eus administré, je retournai à l'Eglise, inconsolable et saisi de douleur à en mourir, de n'avoir pu lui faire recevoir Notre-Seigneur. Eh ! malheureux que je suis, disais-je, i7 faut donc que ces pauvres gens souffrent pour mes péchés : (il parlait de la faute qu'il se reprochait d'avoir commise, en s'arrêtant une heure dans le chemin) : fallait-il que par ma négligence cette pauvre âme fût privée du secours qui lui était si nécessaire? Ma peine était si grande, que fondant en larmes et jetant de giands cris, je.ne savais où j'en étais. Rugiebam a gémi tu cor dis mei. (Psal. xxxvu, 9.) Ah! mon Dieu,- disais-je encore, faites tomber sur moi seul le malheur de mes crimes. Oui, Seigneur, punissez-moi, perdezmoi si vous le voulez; mais que ces pauvres unies n'en souffrent point. Pardon, mon Dieu, apaisez votre colère, et ne me traitez pas comme je le mérite ; mais faites-moi miséricorde.

VI. Je me souviens que lorsque je devais prêcher, je me préparais en priant; et mon plus grand secours était lorsque j'allais me présenter pour recevoir la bénédiction de mon Maître au très-saint Sacrement; car, après l'avoir reçue, je ressentais une onction qui embaumait mon âme, et la fortifiait pour annoncer la parole à son peuple.

Je me souviens encore d'avoir parlé des jours entiers sans avoir presque rien écrit.

(1358) Son confesseur lui fit dire une fois, lorsqu'il était à l'autel (c'était le jour îles Cendres), de monter en chaire pour expliquer la cérémonie. Il le lit, ei avec tant de bénédiction, qu'il vit tout son auditoire fondre en larmes, et se jeter à genoux pour demander pardon à Dieu. « Je ne savais riei: dire eu commençant (c'est ainsi qu'il s'exprime, en adressant la parole au Seigneur) ; et cependant, par voire secours, je parlai mille fois mieux alors, que je n'eusse fait après toute l'étude du inonde, laquelle depuis sent ou huit ans m'est interdite, par

Les prédicateurs étant incommodés, on venait m'avertir^au confessionnal de monter en chaire, et je n'avais que le temps de me mettre aux pieds de Notre-Seigneur devant son tabernacle. Là, par un trait de sa bonté, je voyais en un moment ce que j'avais à dire. D'autres fois la pensée m'était donnée de lire certains endroits d'un livre où je trouvais ce qui me convenait; de recourir à certaines personnes qui me lisaient quelque pièce d'où je tirais le fond de l'instruction que j'avais à faire. Je prêchais alors avec autant de consolation pour les peuples que pour moi-même ; et au sortir de chaire, je me mettais en prières, me servant de l'onction de la parole de Dieu que j'avais annoncée, pour ma propre récollection. L'année dernière, je fus obligé de monter en chaire deux fois le jour pendant un mois entier, et je passais presque le reste du temps au confessionnal : ce que je ne pus faire sans un secours particulier du Saint-Esprit, auquel je m'étais entièrement abandonné. Depuis ce lemps-là, la lumière s'est toujours accrue en moi, et Dieu a voulu qu'avec la facilité d'exprimer ce qu'il m'inspirait, j'aie ressenti le premier, avec abondance, la consolation dont je voyais que la sainte parole remplissait tous ceux qui m'écoutaient (1358).

VIL Je n'avais rien dans la mémoire lorsque j'entrai dans la chaire, mais comme je ne pensais alors qu'à ui'unir à mon Jésus et au divin Esprit qui l'inspirait, lorsqu'il évangélisait sur la terre, j'entretins le peuple avec plus de force et de succès, que si j'avais travaillé mon discours avec le plus grand soin (1359). J"avais à tout moment lumière sur lumière, et j'abondais en mouvements pour faire impression sur mes auditeurs. Descendu de chaire, je me trouvai moi-même si touché et si pénétré, qu'ayant eu à parler à un homme de condition qui vint s'entretenir avec moi, ce n'était plus moi en quelque sorte qui lui parlais, mais un autre esprit que le mien qui lui parlait par ma bouche. Béni soit ce divin Esprit qui ne dédaigne pas d'habiter dans des vases de boue tels que nous sommes.

V11I. Gardons-nous bien, disait-il , de désirer parler, quand il plait à Dieu que nous nous taisions. Notre-Seigneur, plein de sagesse et de science, a gardé le silence durant trente ans, quoique son cœur brûlât d'envie de faire connaître son Père partout le monde, et qu'une seule de ses paroles fût capable de convertir tous ceux qui l'auraient entendu. Il se taisait, parce que son Père le voulait ainsi, et que cette volonté souve-

l'impuissance où je suis de faire de moi-même au^ cun raisonnement. Je reçois simplement ce que me donne l'oraison, avec le peu de lumières qu'il a plu à votre bonté de m'accorder de temps en temps, sans savoir pourquoi vous me. les accordez , ni à quoi elles doivent servir. >

(15n9) Il faut se souvenir que c'est pour obéir à son directeur, que M. Olier écrivait avec simplicilé dans les Mémoires qu'il lui remettait, les grâces extraordinaire» qu'il recevait de Dieu.

raine était son unique règle en toutes choses. Nous 'levons donc adorer son silence, autant que les discours qui sont sortis de sa bouche. Mais ce n'est pas assez, nous devons l'imiter, en lui rendant les lumières de notre esprit, ou le talent de la prédication et des entretiens édifiants, lorsqu'il lui plaît de les reprendre.

IX. Le soir, parlant à Notre-Seigneur, vous m'envoyâtes dire, par un de vos serviteurs, de venir exhorter le peuple pour le préparer à la fête, et le rendre digne de la communion. J'y allai aussitôt, quoique rien ne me vînt à l'esprit; et vous prîtes plaisir, ô mon Maître, à me faire expérimenter ma faiblesse et mon ignorance naturelle; car je ne pus rien trouver à dire. N'est-il pas vrai que vous avez voulu me faire oublier tout ce que j'avais appris par mon étude et ma curiosité, pour me donner tout ce qui était nécessaire, par grâce et par miséricorde, et ne me rien laisser que vous. Je fus deux fois sur le point d'aller dire à celui qui m'avait fait avertir, que rien ne m'étais venu, et que je ne savais que dire. Mais comme je suis accoutumé à cela, je m'abandonne à celui qui éclaire les aveugles, et qui fait parler les muets. Je montai dans la chaire ; et aussitôt je sentis la lumière, avec l'impression de la grâce qui me fut donnée pour toucher les auditeurs ; ce que je fis avec, tant de bénédiction, que le lendemain on vint en foule pour se confesser et communier, jusque-ià que nous pûmes tout achever qu'à une ou deux heures après midi, et que depuis cinq ou six heures du matin, le pauvre peuple demeura dans l'Eglise.

X. N'ayant pas une parfaite confiance en Dieu, nous appréhendons de nous appuyer sur son assistance, et nous craignons que son secours venant à nous manquer, nous ne recevions de la honte de nous trouver arrêtés au milieu d'un discours, sans pouvoir l'achever. Mais quand une fois nous connaissons le grand soin que prend le Seigneur des âmes qui s'abandonnent à lui, et le grand amour qu'il leur porte; quand avec cela nous sommes morts à notre réputation et à notre propre estime, nous parions sans peine et libres de tout soin. Qu'un homme veuille se jeter dans une rivière, il n'ose s'y précipiter, s'il n'en connaît pas le fond ; mais dès qu'il l'a bien connu, il s'y livre sans crainte, et se fait un jeu de ce qu'il n'osait tenter. Ainsi nous n'avons pas le courage de nous mettre entre les mains de Dieu, tant que nous ignorons le soin qu'il prend de nous. Mais quand nous avons fait l'expérience, c'est alors que nous nous abandonnons à lui, avec plus d"assurance que si nous avions tous les secours humains. Toutefois, prenons garde qu'il faut pratiquer cet abandon avant que de ressentir la protection particulière de Notre-Seigneur, et être prêt à subir toute la confusion qu'il voudra ou qu'il permettra qui nous arrive.

XI. Quand je parle de Dieu, je ne me sens pins : je ne sens rien que lui; il me donne tant de force et de courage, qu'il n'y a ni

prince, ni potentat, ni monarque, que je n'allasse attaquer; il n'y a grandeur que je ne fusse prêt à renverser en sa puissance; et il n'y a canton sur la terre où je ne voulusse aller planter la foi, au risque de ma vie.

Dieu nous demandera, si nous n'avons point affaibli sa parole par notre lâcheté, ou si nous ne l'avons pas corrompue par notre vaine complaisance en nous-mêmes. S'il est vrai., que ce n'est pas un moindre mal de laisser tomber sans fruit la parole sainte, que de laisser tomber par terre une sainte hostie par sa négligence; il n'est pas moins vrai que c'est un aussi gand mal dans un prêtre, de souiller la parole de Dieu, que de profaner le corps de Jésus-Christ; et de la tenir cachée, que de laisser Notre-Seigneur renfermé dans les tabernacles, pendant qu'il voudrait en sortir pour se communiquer à ses membres. Or voilà le crime de ceux qui taisent les vérités qui déplairaient à leurs auditeurs ou qui usent de la prédication pour s'attirer l'estime des hommes : c'est un sacrilège aussi horrible, que de faire servir le corps de Jésus-Christ à ses propres intérêts, ou de ne le distribuer aux Chrétiens que selon les avantages qu'on en peut retirer. C'est donc prostituer tout ce qu'il y a de plus saint dnns le monde, à la lin !a plus Lasse et la plus indigne d'un Chrétien, qui est l'amour de soi-même.

XI!. Pour moi, je pense qu'il faut éviter avec le plus gand soin de se faire un nom et de rechercher l'estime de ses auditeurs. Désirons plutôt que personne ne fasse cas de nous, afin que n'occupant point l'esprit des créatures et notre esprit ne s' occupant point d'elles, nous ne fassions vivre que Dieu dans notre cœur et dans ceux de nos. frères.

XIII. Dieu permet souvent, qu'avec toutenôtre science et toutes nos belles paroles, nous ne fassions point ou très-peu de fruit; tandis qu'au contraire beaucoup d'autres avec moins de talent touchent les cœurs par des discours simples et communs, parce qu'ils sont remplis de piété. Cette conviction de notre incapacité doit nous faire aimer et pratiquer l'oraison, pour trouver en Notre-Seigneur tous les secours dont nous avons besoin dans l'exercice dit saint ministère.

XIV. Une des choses, contre laquelle nous, devons nous précautionner le plus, c'est une secrète complaisance à laquelle on laisse prendre son cœur, lorsqu'on voit ses travaux accompagnés de bénédictions. Il n'en faut pas davantage que cette vaine satisfaction, pour faire entrer le poison de l'orgueil et de la propre estime dans notre esprit. Nous ne pouvons donc trop arrêter la vue sur notre néant; et c'est alors qu'il faut confesser humblement de cœur et de bouche, que toutes les merveilles qui s'opèrent dans les âmes sont uniquement l'ouvrage de la main de Dieu.

XV. Protestation faite à Montmartre par M. Olier d'être tout au service de Dieu et

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