IV. Comme j'avais changé de directeur
(1361), celui qui me conduisait alors m'abandonna plus que le premier à l'esprit de Dieu, et me laissa faire tous mes exercices spirituels. Il ne me fit en tout qu'une visite, parce qu'il m'avait conseillé de faire une retraite à la campagne, et que sa charge ne lui permettait pas de me venir voir plus souvent. Je commençai alors d'éprouver manifestement la conduite du divin Esprit, et le grand soin qu'il a toujours eu depuis, de mon intérieur; car ordinairement, ou au moins pendant quelques jours, dès le matin, Notre-Seigneur me montrait dans l'esprit les sujets de mes oraisons. Il m'en donnait quatre pour quatre heures que je faisais par jour. Je me souviens qu'entre autres grâces, ce bon Maître me visita intérieurement avec une intimité toute nouvelle. 11 me semblait venir du ciel, entrer en moi et me remplir de lui-même, pendant que je m'anéantissais devant lui. Il me dit en ce tempslà une chose que j'aurais eu bien de la peine à croire, si elle m'était venue d'une autre bouche. Je suis, disait-il, réellement présent aux âmes. Je consultai mon directeur sur cette parole, dans la visite qu'il me fit. Cela est vrai, me répondit-il, selon ce que dit saint Paul (Ephes. ni, il), que Notre-Seigneur habite pur la foi dans nos cœurs : c'est-àdire, la foi est le principe de sa demeure en nous; et c'est son divin Esprit qui le forme dans nos cœurs avec ses vertus, selon ce que dit encore le même Apôtre (Galat. iv, 19) : Mes chers enfants, pour qui je sens de nouveau tes douleurs de l'enfantement , jusqu'à ce que Jésus-Christ soit formé en vous. Puisque cela est ainsi, poursuivit le P. de Condren, il faudra, dans la suite, que vous unissiez toutes vos œuvres à celles du Fils de Dieu, en l'une de ces trois manières; ou par le sentiment, ou par disposition, ou par la foi seulement. Si vous avez le sentiment de Jésus-Christ présent, unissez-vous à lui par sentiment; sinon, unissez-vous par disposition, c'est-à-dire lâchez d'avoir en vous les mêmes pensées et les mêmes dispositions intérieures dans lesquelles il faisait ses œuvres. Quand vous ne saurez point enfin ses dispositions particulières, et que vous ne pourrez les former en votre âme, contentezvous de vous unir à lui par l'esprit de la foi; c'est-à-dire joignez en esprit vos œuvres à celles du Fils de Dieu; et offrez-les à son Père avec les vôtres Ces trois états sont ceux que j'éprouve de temps en temps, en particulier (1362). Notre-Seigneur m'a montré l'intention que je devais avoir en offrant le saint sacrifice, qui est de remercier le Père éternel d'avoir donné son Fils au monde.
Je me souviens encore d'une autre grâce que je reçus en cette retraite de 1636. Etant un jour anéanti par le poids de la grâce , j'entendis au fond du cœur ces paroles de saint Pierre : Le Seigneur nous a appelés pour nous faire entrer dans son admirable lumière. ( / Petr. h , 9.) Je les compris
(1501) Ceci se rapporte à la retraite <jue M. Ut ci 1056.
Oiier (1362HI écrivait ceci en 1643.
comme si elles m'eussent signifié que la bonté de Dieu m'appelait pour me communiquer d'admirables lumières. Hélas ! Seigneur, je ne pouvais le croire, me voyant si misérable, et ayant été traité si rudement, pendant toute une année, que je croyais tout perdu. Car je me regardais alors comme abandonné de vous; en sorte que je n'entreprenais le bien que par la pureté de la foi , et ne vous servais qu'en crainte et en sécheresse.
V. De tout temps, j'ai cherché, sans le savoir, le moyen d'être éclairé de Dieu seul ; et en elfet les hommes n'ont rien avancé près de moi lorsqu'ils ont voulu m'enseigner. C'était la même chose, lorsque je désirais m'appliquer par moi-même. Si je n'étais soutenu de quelque aide surnaturelle, ou je demeurais stupide et j'avais l'esprit bouché : ou je me trouvais si distrait que je ne pouvais rien apprendre. Je puis bien assurer que c'est mon Dieu, mon Jésus qui est mon maître. Ayant croupi longtemps dans l'ignorance de l'Ecriture, que je ne pouvais me résoudre d'apprendre à force d'étude et de commentaires; un jour (c'était en 1638), lorsque je priais Dieu, un rayon de lumière pénétra mon esprit, comme perçant au travers des ténèbres qui l'enveloppaient. Dès lors je commençai de la comprendre; et ce fut avec une grande facilité , qui depuis a toujours été en croissant, dans les choses même les plus difficiles. Je dirai ici, à la gloire de Dieu mon unique et Qdèle Maître, qu'il m'a paru.toujours très-jaloux de m' instruire lui-même; car souvent je m'étonnais le matin, que ce divin docteur me donnât l'intelligence de quelques passages des Livres saints que je n'entendais pas auparavant Jalousie admirable de mon Jésus,
qui veut être quelquefois l'unique maître de ses disciples I Je me souviens encore, qu'une personne de piété , il y a environ quinze jours , proposait devant nos messieurs une difficulté sur l'interprétation d'un passage de l'Ecriture; et l'on m'ordonna sur l'heure d'y répondre, quoique je fusse le plus ignorant de la compagnie. Je satisfis par obéissance ; mais cela me parut très-facile. Deux ou trois jours auparavant, dans l'oraison , Notre-Seigneur m'avait arrêté l'esprit sur ce passage, et m'en avait donné l'explication. La même chose m'est arrivée plusieurs fois.